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Nos « révolutionnaires » sont des gens pieux

De la complaisance envers la religion et les théories de la race dans les milieux radicaux

vendredi 22 janvier 2016

Ces trois textes ont été écrits dans une période qui couvre presque entièrement l’année 2015. Le premier, qui donne le titre à cette brochure, a commencé à être mis sur papier dans les semaines qui ont suivi les attentats des 7 et 9 janvier 2015. Ce qui m’a frappé a été l’attitude des milieux dits « radicaux » vis-à-vis de ces événements. Concernant le massacre des journalistes de Charlie Hebdo, en gros, leur attitude était un peu du genre : « Ils l’ont bien cherché ». Pour ce qui est des autres « cibles » des islamistes, c’est à dire des personnes identifiées comme juives dans un petit supermarché, ainsi que pour les victimes « collatérales » (un homme chargé du nettoyage dans le bâtiment abritant la rédaction de Charlie Hebdo et des invités de la rédaction, qui ne participaient pas au journal) eh bien, nos « radicaux » les ont tout simplement oubliés.


Ce qui, par contre, est ressorti fortement des discours portés dans ces milieux « radicaux » a été la condamnation de l’islamophobie, cette sorte d’OGM conceptuel qui, sous couvert de condamner (à raison) le racisme envers les personnes identifiées comme « arabes » ou « maghrébines », voudrait empêcher toute critique de l’islam. Ce réductionnisme idiot porte en lui l’aveuglement non seulement face à l’islamisme fondamentaliste, mais aussi, plus en général, face au rôle normalisateur et politique de la religion. La condamnation de l’islamophobie est la feuille de vigne derrière laquelle se cache (à peine) la tentative des hiérarchies religieuses musulmanes de gagner encore plus de pouvoir sur ces couches de populations qu’ils (exactement comme l’extrême droite) mettent dans la case des « musulmans ».

L’autre chemin pris par des groupuscules politiques identitaires ancrés à l’extrême gauche est celui de remettre à l’ordre du jour la théorie de la race. Foin de la guerre sociale entre exploités et exploiteurs, place à des réflexes d’appartenance basés sur des conneries comme l’origine nationale, des éléments culturels toujours bien flous, une apparence physique qu’on voudrait faire passer pour une « race », ou la soumission à une quelconque des impostures fumeuses que sont les religions.
Un bon exemple de cette tentative de centrer le discours politique sur des bases communautaires et identitaires, selon la double voie race/religion, est le Parti des Indigènes de la République, mais ces idées sont portées aussi par une bonne partie du milieu « antifa », le site Les mots sont importants, le blog Quartiers Libres (qui, il faut l’admettre, a un peu aménagé sa prose religieuse et identitaire, ces derniers temps), le portail publiant des brochures dites « subversives » infokiosques.net (cela ne vaut pas, évidemment, pour tous ceux qui y participent, mais ce penchant démagogique est bien visible dans les choix de publication et de refus du portail) et bien d’autres encore. Ce à quoi il faut ajouter le silence complice d’une bonne partie des révolutionnaires (anarchistes et/ou communistes), qui préfèrent se taire sur ces sujets pour pouvoir continuer à racoler leur cœur de cible, en bons politiciens.

C’est la « Marche de la dignité et contre le racisme » du 31 octobre 2015, organisée par le P.I.R. et ses acolytes, qui est au centre du troisième texte. Une marche qui est censée lutter contre le racisme, mais sur des fondations différentialistes et séparatistes, en somme, minée dans ses bases par le racisme qu’elle dit vouloir combattre. Et à cette occasion-là, les racialistes, toujours prêts à des alliances tactiques, racolent dans la galaxie des comités qui quémandent « vérité et justice » à l’État suite aux assassinats policiers. Comme si une des mains de l’État, la Justice, pouvait vraiment servir de frein à l’autre, la police.

Mais pourquoi l’extrême gauche, les organisations libertaires et le milieu « radical » sont-ils si prêts à marcher au pas derrière des racistes, à défendre l’oppression religieuse, à s’aplatir dans leurs analyses jusqu’à oublier les critiques de la religion qui étaient pourtant si partagées jusqu’à il y a peu ? Une première réponse, facile, est d’ordre tactique : réduits à des nombres confidentiels, les « radicaux » cherchent à racoler auprès de ceux qu’ils voient souvent comme le nouveau « sujet révolutionnaire » : les « habitants des quartiers populaires ». Pour cela ils essayent de manipuler des relents communautaires, malheureusement présents parmi toutes les couches sociales (pas seulement parmi les "pauvres", hein !). Une autre source de cette attitude de complaisance avec l’islam (et d’autres religions « des exploités », comme certains cultes évangélistes, jusqu’à la Théologie de la libération catholique) est le fléau intellectuel qu’est le post-modernisme. Sous couvert de déconstruction d’un universalisme prétendu « occidental », pas mal d’intellectuels universitaires (et les franges « radicales » qui les suivent) ont glissé dans un relativisme mou absolument non conflictuel, voir parfaitement adaptable à cette société, faisant passer pour dépassée (sinon synonyme de « privilège ») toute perspective révolutionnaire. C’est la pénétration de cette boue intellectuelle foncièrement contre-révolutionnaire dans les milieux jadis « radicaux » que j’essaye d’analyser dans le deuxième texte, « Les fantômes de la déconstruction ».

Les analyses contenues dans ces trois écrits sont évidemment partielles : le combat n’est pas fini. Et après les attentats du 13 novembre 2015, commis encore une fois au nom de la religion, et l’état d’urgence que l’État s’est pressé de décréter, l’activité du filon islamo-compatible de cette galaxie « gauchiste-identitaire » paraît avoir vécu une accélération. Déjà, le 11 décembre, toujours à Saint Denis, à la Bourse du Travail gentiment prêtée par la mairie (par l’intermédiaire de Madjid Messaoudene, élu du Front de Gauche) on a vu défiler les têtes de file de la galaxie de l’islamisme politique en France. La star est bien entendu le prêcheur Tariq Ramadan, suivi par le journaliste Alain Gresh, Ismahane Chouder de PSM, l’ex porte-parole du Collectif contre l’islamophobie en France (lié aux Frères Musulmans) Marwan Muhammad, l’ex NPA Omar Slaouti, l’islamo-trotskiste anglaise Salma Yaqoob, etc. Sur un ton mineur, mais indicatif de l’activisme de cette galaxie, des rencontres similaires ont eu lieu à Gennevillers le 12 janvier (avec les islamistes du CCIF et des politiciens de gauche) et le 20 janvier à Fontenay-sous-Bois (avec Sihame Assbague, étoile montante de cette galaxie, côté racialiste).
Et n’oublions pas la tentative la plus explicite de récupération du milieux soi-disant « radical », avec le « Banquet contre l’état d’urgence » du 16 janvier à Paris XXème. Parmi les intervenants prévus on trouve le Collectif francilien de soutien à Notre-Dame-des-Landes, le Collectif du Huit Juillet & l’Assemblée des Blessé-e-s (collectif de mutilés par la police), Solidaires Etudiant-es et… encore le CCIF, c’est à dire un des organes politiques des Frères Musulmans en France.

En somme, l’opposition à l’entrisme de l’islam et à la diffusion de la théorie de la race dans les milieux « radicaux » est loin d’être une bataille terminée. Elle est une bataille fondamentale parce que la complaisance avec les autorités religieuses, de toute religion, ainsi que la porte ouverte au racisme avec l’acception de la théorie de la division de l’humanité en races risquent non seulement d’approfondir cette confusion consternante propre aux dits milieux, mais pire, de les pourrir définitivement jusqu’à les éloigner à jamais de toute visée révolutionnaire ou même simplement émancipatrice. Les démagogues « radicaux » qui veulent utiliser des réflexes identitaires crasseux pourraient bien finir par être manipulés à leur tour par des politiciens bien plus aguerris qu’eux.

Quant à moi, je me range parmi ceux et celles, nombreux mais assez silencieux quant aux prises de positions publiques, qui ne veulent ni récupérer de fantasmés « habitants des banlieues » à l’aide d’une complaisance vis-à-vis du communautarisme religieux et/ou « racial », ni se faire récupérer par des prédicateurs religieux et des racistes, mais qui visent à la révolution.

mi-janvier 2015,
Cassandre.

Sommaire :

  • Avant-propos
  • Nos « révolutionnaires » sont des gens pieux
  • Les fantômes de la déconstruction
  • Quelques considérations sur la récente mode racialiste (et la Marche de la dignité et contre le racisme)
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Pour télécharger la brochure de Ravage Editions, cliquer sur la couverture.

P.-S.

Les textes « Nos ’révolutionnaires’ sont des gens pieux » et « Les fantômes de la déconstruction », datés respectivement de mai et juillet 2015, sont déjà parus dans le deuxième numéro de la revue anarchiste apériodique Des Ruines, dans le dossier : « Old-school ou post-modernes, les gauchistes nous emmerdent ».
Les « Quelques considérations sur la récente mode racialiste (et la Marche de la dignité et contre le racisme) » ont été écrites comme contribution au débat « Ni racisme, ni racialisme, ni races : Sur la récupération du racisme par la gauche (et vice-versa) », qui a eu lieu à la Bibliothèque anarchiste La Discordia, à Paris, le 25 novembre 2015. Vous le trouverez ici dans une version revue et corrigée, avec les deux autres textes, à l’occasion d’une autre discussion publique le mardi 26 janvier 2016 à 19h : « Islamophobie : du racket conceptuel au racket politique ».