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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Notes biographiques sur Johann Most

Par Luigi Galleani (mars 1906)

jeudi 22 février 2018

[/« Qui numquam quievit quiescit » (Celui qui n’a jamais eu de repos, repose)/]

L’idée libertaire a perdu ces dernières années, avec Elie et Elisée Reclus, deux de ses interprètes les plus glorieux, deux géants de la pensée qui, après avoir recueilli dans la fumée et le sang sur les barricades submergées de la Commune notre drapeau rebelle, le levèrent si haut, le hissèrent avec tant de courage, l’entourèrent de tant de lumière, le plantèrent si loin sur le raide chemin de l’avenir et rassemblèrent une si grande et si profonde sympathie de penseurs et de savants, et ainsi un solide monument de contribution positive et scientifique, que notre foi méprisée et vilipendée il y a 30 ans comme une trouble aberration d’iconoclastes sauvages, est aujourd’hui une doctrine sociale que l’on étudie et discute même si elle est persécutée et contestée.

Celle-ci a perdu ces derniers jours avec Johann Most son plus ardent et plus complet apôtre dans le prolétariat international.

Parce que Johann Most a donné à la propagande révolutionnaire de l’anarchisme pendant quarante ans, de sa jeunesse jusqu’à la dernière heure de sa vie, les trésors inépuisables de sa merveilleuse nature de philosophe et d’artiste, de savant, de poète, d’orateur, d’homme d’action sans scrupules et sans peur.

Fils de pauvres gens, né à Ausburg (en Bavière) le 15 février 1846, son enfance fut la triste enfance de tous les gamins pauvres que la misère arrache de bonne heure aux caresses maternelles et jette dans les usines, les chantiers, les bureaux à la recherche de travail et de coups, de larmes et de pain. Johann Most fut relieur de livres : et si de son travail il tira, enfant, une maigre nourriture pour l’estomac, il put apaiser, heureux, l’ardente soif de connaître et d’apprendre qui le tourmenta toute sa vie et qui, même les dernières années de son existence, le plongeait avec impatience sur le dernier livre de science, de littérature et d’art. Les volumes de Proudhon et de Lassalle, de Bukle et de Darwin, de Strauss et de Feuerbach, tous les livres qui passaient par ses mains à l’atelier de reliure, dérobés le soir et lus avec avidité la nuit dans sa pauvre mansarde, maturaient sa conscience, armaient sa foi, son esprit et sa parole aux audaces iconoclastes dont il devait nous donner plus tard un constant exemple inimitable.

A vingt ans son horreur pour tous les mensonges conventionnels lui ouvrit la première fois la porte des prisons impériales d’où il commença son obstiné pèlerinage à travers les pénitenciers de toutes les soi-disant nations civilisées. Au cours d’une discussion publique avec un prêtre, anticipant sur sa Peste religieuse, il infligea et renversa son adversaire sous une rafale d’arguments irrésistibles, de citations et de…gifles. Il purgea une dure année de prison et recommença en Autriche son sacerdoce contestataire, récoltant quatre années de travaux forcés pour délit de lèse majesté (haute trahison) et expia dans la forteresse de Suben. Libéré, il fonda à Chemnitz un journal qui fut supprimé après une année par la censure impériale qui l’envoya méditer en prison sur les désastreuses conséquences, dans les pays constitutionnels et civilisés, qu’entraîne avec lui l’excès d’amour de la vérité et de la liberté. Il recommence à Vienne où tombent de nouvelles condamnations et pour finir l’expulsion.

Il rentre en Allemagne, parcourt toute la Saxe faisant sonner dans tous les centres industriels les plus importants l’hymne de la nouvelle foi, et fonde à Berlin la Free Press. Les saisies, les arrestations, les condamnations ne se comptent plus ; il reçoit ici et là tant d’années de prisons que l’indignation populaire hisse en protestation sa candidature dans tous les centres prolétaires, entrouvrant pour Johann Most le même jour les portes des prisons et celles du Parlement.

Sauf que sa fondamentale et ferme répugnance pour toute attitude légaliste et pacifiste d’agitation le rendait inadapté au poste tandis que, d’autre part, la grande sympathie qu’on lui manifestait pour qu’il apparaisse entouré du prolétariat allemand suscitait les convoitises, les foudres et les excommunications de celle qu’il appela toujours L’Entreprise Liebneckt & Co [1] qui l’a chassé du parti socialiste.

Surviennent dans ce laps de temps les attentats de Hoedel et de Nobiling contre le grand empereur [2], et Most, suspecté de les avoir incités, fut banni.

Il put ainsi savourer les délices de la civilisation républicaine en Suisse et en France où, en hommage à la liberté de pensée et d’expression il purgea, pour certaines conférences et pour sa célèbre commémoration de la Commune, plusieurs années de prison, et écopa en fin de compte du bannissement perpétuel.

Il réapparut en Angleterre et fonda en 1879 à Londres le journal Freiheit qui pendant deux années ne lui procura pas d’ennuis excessifs.

Mais le 13 mars 1881 ayant célébré avec un article de fond très violent l’attentat de Sofia Perovskaïa [3] et de Rissakoff [4] souhaitant que tous les tyrans du monde finissent de la même manière plaisante avec laquelle a été exécuté Alexandre II de Russie, sur dénonciation unanime des ambassadeurs de Russie et d’Angleterre, il passa devant les juges et reçut un an et demi de travaux forcés qu’il acquitta à la maison de correction de Milford.

Libéré, il émigra en Amérique avec son journal Freiheit au début de l’année 1882. Parler de ses œuvres dans ce pays est superflu : il suffira de rappeler en témoignage de sa merveilleuse activité de propagande qu’il fit avec Parsons, Fischer, Schwab, Fielden parmi les inspirateurs les plus audacieux et parmi les organisateurs les plus intelligents et les plus déterminés de cette agitation pour les huit heures qui, initiée à la Convention annuelle de la Federation of Organized Trades and Labor Unions des Etats-unis et du Canada, en octobre 1884, fut violemment étouffée sur les potences de Chicago le 11 novembre 1887, mais reste à ce jour la plus grandiose expérience d’action directe, la plus énergique tentative de pression populaire sur les pouvoirs publics, et restera dans la mémoire et dans l’esprit des travailleurs du monde comme l’épisode le plus tragique de leur lente mais fatale ascension vers le bien-être et la liberté.

La tempête réactionnaire de 1887 n’épargna pas Most qui figurait depuis longtemps dans les rapports de police comme an evil-disposed person, et s’il put échapper à la corde des Grinnel, des Ryce, des Bonfield et des Gary, à New-York il reçut une année de travaux forcés qu’il passa à Black Island, pour sa fière protestation contre l’assassinat de Chicago.

Les condamnations, les persécutions, les misères, sont la chaîne sur laquelle se trame toute sa tumultueuse existence, elles ne le courbèrent jamais, elles n’atténuèrent jamais non plus l’exubérance véhémente et irréductible de son indomptable énergie.

En témoignent son Freiheit, les opuscules diaboliques, les poésies vibrantes d’enthousiasme et de force, les conférences innombrables, merveilleusement suggestives, les nouvelles dramatiques, les hymnes superbes qu’il écrivit avec le meilleur sang de son esprit, représenta avec une puissance dramatique inatteignable et dît avec une faconde originale, infernale, et retentit et dissémina, sans jamais se poser, d’une mer à l’autre à travers les Etats-Unis, durant treize ans jusqu’à ce que ce que l’attentat de Czolgosz ne le replongea pour une autre année dans le lugubre pénitencier de Black Island.

Le lendemain de l’exécution de McKinley, quand la réaction la plus féroce sévissait et quand la flicaille mettait la main sur l’intégrale de la rédaction de la Free Society et frappait au gourdin Emma Goldmann dans les rues de Chicago, et quand montait dans l’air trouble des passions et des haines sauvages l’imprécation ivre des lyncheurs par vocation et de tradition – Johann Most écrivit en effet, déjà vieux mais avec la pleine conscience de l’acte qu’il accomplissait, de la témérité qu’il affirmait, des persécutions qui allaient se déchaîner :

« Les despotes sont des bandits – les épargner serait un délit. Du moment qu’ils recourent au guet-apens, au poison, à l’assassinat chaque fois qu’ils leur sont utiles, guet-apens, venin et assassinat nous devons leur rendre. Et quiconque en a l’opportunité doit le faire ».

« Quiconque est de l’autre côté de la ligne qui sépare le camp des exploiteurs et des oppresseurs de celui des exploités et des opprimés est à bannir. Laissez le peuple en faire justice et, nous le crions aussi : assassinez les assassins ! Sauvez l’humanité par le fer et par le sang, par le poison et par la dynamite ».

Ce sont des suggestions que l’on peut discuter, que les bien pensants – il y en a aussi parmi les anarchistes, surtout à certains moments psychologiques – peuvent désavouer ou répudier, mais qui témoignent de l’incontestable courage de Most et qui nous le montrent à soixante ans, après quarante années de lutte, de persécutions, de désillusions, et de misère comme il était à vingt, comme il fut toujours de la première à la dernière heure de sa vie.

A Boston, il y a maintenant quelques semaines, commémorant le Dimanche Rouge [5] au Paine Memorial Hall devant plusieurs milliers d’auditeurs, on souhaitait, en présence de flics libidineux de violence et de bestialité, que Nicolas II de Russie trouve le même destin que ce chacal Von Plehwe [6], scélérat qui en une année seulement avait déporté en Sibérie, sans procès, plus de trente mille citoyens.

Si la place ne manquait pas, et si ces simples notes chrono-biographiques n’avaient pas déjà pris une trop grande place dans notre pauvre feuille de propagande, nous voudrions parler longuement des qualités particulières du sacerdoce libertaire de Most dans ces pays, parce que dans sa constante réaction, vitale, pratique et authentiquement révolutionnaire à l’anarchisme indigène exclusivement abstrait, doctrinaire et académique, réside la valeur singulière de son œuvre et la raison de la gratitude et de la révérence profonde que nous lui devons, afin que sa mémoire soit perpétuellement entourée de chaque esprit libre et de chaque combattant sincère.

Nous réservant de le faire dans un prochain numéro, et nous associant, émus, à l’immense douleur qui déchire actuellement sa compagne, ses fils et la grande famille des nombreux amis de Johann Most , nous sommes certains d’interpréter le sentiment unanime des compagnons italiens d’Amérique s’inclinant devant l’urne dans laquelle lui qui ne se posait jamais aujourd’hui repose, devant le drapeau qui entre ses plis rouges accueillit tous ses amours et ses frémissements, et accueille toute notre foi et toutes les aspirations généreuses des souffrants et des exploités, et que personne n’agita jamais avec une telle énergie, un tel courage, une telle abnégation.

[/ Luigi Galleani, 24 mars 1906.
In Cronaca Sovversiva, Année IV, n°12./]


[Extrait de La peste religieuse, 2016, Anar’chronique éditions.]


[1Wilhelm Liebknecht Bebel, proches de Karl Marx fonde en 1866 le Parti populaire saxon, puis le Parti ouvrier social-démocrate allemand en 1869, qui deviendra le Parti Social-démocrate (SPD) en 1890.

[2Le 11 mai 1878, Max Hödel, plombier anarchiste allemand de 21 ans tente d’assassiner à coups de revolver l’empereur Guillaume 1er, il échoue et est décapité deux mois plus tard. Le 2 juin, Karl Nobiling anarchiste issu d’une famille aisée et fraîchement diplômé d’un doctorat en philosophie tente à son tour d’assassiner l’empereur, mais ne parvient qu’à le blesser. Il meurt trois mois plus tard en prison. A la suite de ces deux tentatives, le chancelier Bismarck promulgue les dites Lois antisocialistes interdisant entre autres les organisations socialistes et social-démocrates.

[3Sofia Perovskaïa, membre de l’organisation terroriste révolutionnaire Narodnaïa Volia, organisa l’attentat dans lequel mourut le tsar Alexandre II en 1881. Avant cela, elle avait déjà participé à plusieurs tentatives d’attentats. Elle fut pendue pour régicide le 3 avril 1881.

[4Compagnon de Perovskaïa, il participa à l’attentat contre le tsar et fut également exécuté.

[5Le 22 janvier 1905 une marée humaine, sur fond de grève massive, manifeste vers le Palais d’Hiver où réside le Tsar Nicolas II, en silence et dans l’intention de remettre pacifiquement au « Petit père » ses doléances par le biais du prêtre Gapone. Mais l’armée tire dans la foule, faisant des centaines de morts. Cette journée restée dans les mémoires sous le nom de Dimanche Rouge marque également le début de la Révolution de 1905.

[6Von Plehwe fut directeur de la police du tsar puis Ministre de l’Intérieur. Après avoir réchappé à un attentat l’année précédente, il mourut dans l’explosion de la bombe d’Igor Sazonov le 15 juillet 1904 à Saint-Pétersbourg, attentat commandité et organisé par l’Organisation de Combat des Socialistes Révolutionnaires.