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Paris : Pour un retour critique sur la manifestation du 26 mai

dimanche 3 juin 2018

Le présent texte vise à revenir sur la configuration de la manifestation du 26 mai qui n’est pas sans avoir soulevé un certain nombre de questions. On pouvait s’interroger de prime abord sur la pertinence d’aller servir la soupe à une clique de députés qui – entres autres âneries populistes débitées au kilomètre – déversèrent il y a peu des tombereaux de bêtises réactionnaires au sujet du cortège de tête. Mais passons sur cette contradiction que l’appel du Comité Adama rendit secondaire en impulsant les conditions d’un investissement partagé de cette date. Nombreux sont celles et ceux qui se reconnurent en effet dans cette invite à matérialiser dans le cortège l’agrégation des luttes sociales particulières. Notons toutefois que le même Comité Adama, avant d’interpeller certains groupes actifs dans le cortège de tête (particulièrement l’AFA), avait reçu de la part des instances organisatrices de cette « marée populaire » une fin de non recevoir s’agissant de sa présence en tête de manifestation. Gageons que cette demande consistait en une manœuvre destinée à visibiliser une nouvelle fois la loyauté indéfectible des représentants élus de la France Insoumise vis-à-vis de l’État et de sa police… Quoiqu’il en soit, l’emballement autour d’un cortège de tête qu’on nous annonçait pimenté aura une nouvelle fois produit son effet, d’un point de vue quantitatif en tout cas.


Mais pour que le cortège de tête et les « quartiers populaires » se retrouvent, il aura fallu ce jour-là les réintégrer à un dispositif de manifestation des plus classiques, rejouant comme une farce le carré syndical, avec son SO éloignant les indésirables à coup de baguettes flexibles et ses personnalités – familles et intellectuels – regroupées derrière la banderole de tête. Résumé du collectif de photographes la Meute : « Chose inouïe pour une manifestation parisienne, le cortège de tête avait fait, cette fois-ci, le choix de s’entourer d’un service d’ordre. Composé de militant.es antifascistes, antiracistes et décoloniaux, soucieux.ses de protéger les familles, celui-ci a parfaitement travaillé à réguler les rapports entre les manifestant.es et les nombreux.ses journalistes, ainsi qu’à réduire les tensions après que les forces de l’ordre, une nouvelle fois, décident de fondre sur le cortège » [1]. Don’t act.

Ritualisation de l’affrontement, mise en scène de la violence, enfermement sur un terrain où règne en maître la police… Les limites du cortège de tête ont déjà fait l’objet de critiques et loin de ce texte l’idée d’en appeler à un sempiternel retour des mêmes formes. Mais ces limites auront été entérinées par le bas ce 26 mai sous la forme apparente d’une prise de pouvoir négociée du Comité – ceci dit sans jugement moral. Opération au cours de laquelle l’hétérogénéité des révoltes aura servi de masse de manœuvre à la recomposition politique de la tête de cortège plutôt qu’au dépassement, dans la rencontre, du cortège de tête. De ce point de vue l’argument consistant à s’appuyer sur l’invisibilisation des quartiers populaires pour remiser « nos pratiques » au placard constitue une supercherie audacieuse, déjà énoncée à l’occasion de la marche pour la dignité du 19 mars 2017 dans un texte caricatural quant à l’auto-représentation que se font d’eux-mêmes un certain nombre de militant.e.s « autonomes » [2]. Qu’on songe simplement à la manifestation du 11 février 2017 pour Théo à Bobigny (sans parler de la justice que rendent régulièrement à coup de cocktails molotov les habitants des quartiers après chaque crime policier) et on verra que cet argument s’écroule de lui-même. Le communiqué triomphal du collectif Adama (tout à fait compréhensible du point de vue de ses animateurs) dit très bien le résultat visible du dispositif : les liens renforcés entre le comité et l’AFA comme cache-misère d’une situation globale où à défaut d’une généralisation de la conflictualité sociale la défense de l’autonomie se limite à gagner des positions au sein du champ de force de la politique (« réinventer une gauche puissante et un mouvement social contemporain » [3], dixit Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, messies qu’on ferait bien de ne pas trop prendre pour des lanternes).

Quel est le discours qui légitime les pratiques ici questionnées ? Où le bât blesse t-il ? En ceci que les divers textes et appels qui ont circulé pour appuyer le Comité Adama redoublent une séparation en partie construite, à savoir la distinction opérée entre le mouvement social d’un côté et les quartiers populaires de l’autre. Séparation dont la critique devrait pourtant constituer un enjeu des théories à prétention révolutionnaire. Par la magie de cette classification, la pluralité conflictuelle des expériences se trouve écrasée par sa représentation hégémonique. En somme la lutte des classes se résumerait aux stratégies des syndicats et des partis de gauche, dont les habitants des quartiers seraient les seuls laissés pour compte. C’est faire peu de cas de l’histoire des luttes, en particulier celles des sujets issus de l’immigration (les travailleurs immigrés d’antan) passées à la moulinette d’une forme de naturalisation, comme si leur particularité était de se doter par nécessité de formes immédiatement adéquates à leur objet et non critiquables, en vertu du surcroit de réel dont elles seraient la traduction. Par contraste, le mouvement social serait composé d’individus se subjectivant par choix immédiatement sur le terrain militant, mus qu’ils seraient par une forme de « déterritorialisation » sociale. Le résultat, pour ce qui concerne notre propos, c’est l’abandon réciproque – au nom d’une confusion entretenue entre le « mouvement réel » et ses représentants auto-proclamés – du potentiel subversif commun au cortège de tête et à l’émeute banlieusarde. Avec – rappelons-le encore une fois – cette justification aussi fausse qu’essentialisante : ne pas invisibiliser les quartiers populaires par nos pratiques. Or on peut plutôt regretter que l’hypothèse inverse ne se soit pas vérifiée : si les quartiers populaires avaient été présents, ils auraient à n’en pas douter démontré que ces pratiques n’appartiennent à personne.

Afin que les choses soient bien claires, il n’est pas question ici de nier l’importance symbolique qu’a pu représenter le « braquage » du 26 mai pour le comité Adama. Ni même de contester la situation particulière des quartiers populaires, l’oppression raciste et l’organisation spécifique de l’exploitation capitaliste qui y règnent. Pour autant l’étanchéité totale que certains brandissent comme un outil de culpabilisation escamote la relative fluidité des rapports sociaux à l’intérieur desquels les habitants des dits quartiers populaires éprouvent aussi bien la matérialisations de leurs assignations que leur possible dépassement. Pour le pire et pour le meilleur la « rencontre » du 26 mai – qualifiée d’historique – s’est déjà jouée à de multiples reprises dans le passé. Les lycéens de banlieues n’ont ainsi attendu aucun appel à la mobilisation pour prendre leur place dans les mouvements de 2005, de 2006 et de 2016. On rappellera, pour l’actualité immédiate, les actions de solidarité vis-à-vis des travailleurs en lutte de Géodis ou de Monoprix, dont il y a fort à parier que la majorité loge assez loin du centre de Paris. Il n’est pas inutile de souligner par ailleurs que les forces visant à museler les antagonismes sociaux dans les quartiers ne sont pas nécessairement issues de la « gauche traditionnelle » ou l’expression du racisme structurel. Un seul exemple : aussi bien les luttes des travailleurs immigrés de Talbot en 1984 que les émeutes de 2005 firent l’objet de rappels à l’ordre ­– voire de fatwas – des associations encadrant l’Islam de France. L’histoire, tout à la fois, obscurcit et clarifie, selon le point de vue qu’on adopte.

L’ethnicisation, la racialisation, la confessionnalisation des rapports sociaux sont des faits objectifs renforcés par la ségrégation spatiale. Mais les modes de subjectivation politique qui en découlent sont une impasse entretenue par tous les entrepreneurs en identités, qu’elles soient religieuses, communautaires ou politiques. La construction de l’autonomie concerne tous celles et ceux qui – à des degrés divers ­– sont dépossédé.e.s de la maîtrise de leur condition d’existence, les prolétaires. Les représentants de la gauche gestionnaire de nos vies ne sont pas nos ennemis parce qu’ils négligent les plus exploité.e.s, ils négligent les plus exploité.e.s parce qu’ils sont nos ennemis. Si la journée du 26 mai – au-delà de ses faux-pas – contribue à ancrer de telles perspectives communes à l’encontre des forces écrasantes de la segmentation, tant mieux. Elles sont en tout les cas à construire, en dehors et peut-être contre les formes spectaculaires qu’elles se sont données samedi.

Un gus qui passait par-là.

[Repris d’Indymedia.]