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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Paysannerie et révoltes au Vietnam

Par Ngô Van (1967-1968)

dimanche 18 août 2019

Un des aspects remarquables de la situation actuelle au Viêt-nam, c’est la mêlée guerrière des mythes du communisme et de la démocratie, dont les paysans sont les victimes, la guerre de religion larvée entre bouddhistes et catholiques, ainsi que la présence active des sectes magico-religieuses, écho de la fin de l’époque du colonialisme français. Pour essayer de saisir l’aspect intime de ces mouvements conditionnés par la lutte des puissances mondiales, nous passons en revue sommairement les tendances mystiques sous-jacentes, qui en constituent un des ressorts les plus sous-estimés, mais qui nous semblent, en des circonstances historiques explosives, orienter fortement l’action des hommes.

 Le monde mystique du paysan.

Le culte des ancêtres, c’est ce qui occupe intimement l’âme du paysan cochinchinois. Les ancêtres sont toujours présents dans le logis ; si pauvre que soit la maisonnée, ils y ont leur autel où, chaque jour, à la tombée de la nuit, on leur brûle des baguettes d’encens. Ils dorment près des leurs, dans le voisinage de la maison, ou pas bien loin, en terrain communal, dans le « champs des tombeaux ». Chaque année, au jour anniversaire de leur morte, on leur prépare un repas, car ici, ce n’est pas la naissance qu’on commémore, mais la disparition d’entre les vivants ; quant aux ancêtres lointains, on les accueille tous le dernier jour du dernier mois lunaire, la veille du Têt - le jour de l’an - ; leurs autels fleuris, ont les fête durant quatre jours, puis on se sépare d’eux en leur offrant de la monnaie symbolique, papier or et argent, ainsi que des vêtements de papier somptueux. Le Génie du Foyer, à qui on a offert les sacrifices du départ, le vingt-troisième jour du douzième mois lunaire, lorsqu’il est parti informer l’Empereur de Jade (Maître du ciel et du Destin des hommes), de ce qui se passe dans la maison, revient en même temps que les ancêtres, et est reçu avec des dons hissés au haut d’une longue perche de bambou dressée devant la maison.
Le chef de famille est le chef du culte ; à sa mort, c’est le fils aîné qui s’en chargera. L’entourage mystique immédiat du paysan, son panthéon, c’est le Génie du Foyer qui a son petit autel à côté de celui des ancêtres ; le dieu du Sol et souvent celui du Puits. Le culte collectif au niveau du village, c’est le culte du génie tutélaire qui a son temple, petit ou grand, dans chaque agglomération. En cas d’épidémie, tout le village s’assemble pour participer aux sacrifices et cérémonie d’exorcisme souvent conduit par un des paysans doués de pouvoirs magiques. Dans la nuit, la résonance profonde de la cloche lointaine de la pagode rappelle aux pieux la présence du Bouddha. Pour le foyer du paysan, la pagode est loin, le « Palais du Ciel » ­ le nirvana bouddhiste ­ est loin aussi, quelque part dans la direction du coucher du soleil, mais l’imagination s’exalte quand le bonze explique ce qu’on devient après la mort. On croit à des réincarnations successives et purificatrices, et qui conduisent au nirvana, illumination finale. Le bouddhisme et le culte des ancêtres s’épousent profondément. On est lié aux ancêtres, leurs actions d’autrefois se répercutent sur leurs descendants, de même que toute action bonne des vivants contribue à abréger la détention purgatoire des ancêtres dans les « geôles souterraines », leur permettant ainsi de se réincarner rapidement sur terre. En cultivant le bouddhisme, on agit dans ce sens et on entretient cet espoir. Quand le malheur frappe le paysan, on l’entend prendre à témoin le Ciel et la Terre, ou l’ensemble des quatre puissances qui, parmi tant d’autres, peuplent son univers mystique, et s’exclamer : « Ciel, Bouddha, Démons, Esprits ! ».
Religion générale au Viêt-nam, le bouddhisme ne peut être conçu à l’image de la religion catholique en Europe : Les bonzes, corps sacerdotal hiérarchisé, sont sans emprise organique sur la population. Groupés en communautés, ils s’occupent du culte bouddhiste dans les pagodes, vivent des dons et de leur travail d’agriculture, aussi modestement que les villageois. On a recours à eux essentiellement en cas de décès, de funérailles, pour guider l’âme vers les « Palais sombres » ; dans les maladies graves, leurs prières, adressées aux divinités bouddhistes, peuvent soit guérir, soit abréger les souffrances des agonisants ; enfin, on peut les inviter à venir réciter les livres sacrés au foyer, appelant ainsi la paix sur la maison. Les villageois font de leur mieux pour reconnaître ces services, offrant gâteaux et fruits, et même quelque monnaie. On est bouddhiste sans aucune obligation rituelle ; vieilli, on commence à songer à la mort, on « descend ses cheveux », les femmes en particulier ; on se purifie en s’abstenant de tout produit animal le premier et le quinzième jour du mois lunaire, ainsi que les jours anniversaires de Bouddha et des divinités bouddhistes ; on va des temps en temps jusqu’à la pagode, faire quelque offrande, et écouter parler de la doctrine de Bouddha ; on observe de son mieux les cinq interdits : Ne pas détruire la vie des êtres vivants, ne pas voler, ne pas commettre d’adultère, ne pas manquer à sa parole, ne pas abuser d’alcool. De temps en temps, la pagode rassemble pour les fêtes de quelques villages environnants. C’est une occasion de rencontre et de joie. C’est là toute la pratique religieuse du bouddhisme, les relations entre pagode et villageois sont entièrement libres.
À cette vie spirituelle s’ajoutent les traditions confucianistes se conservant à travers toute une menue littérature de contes et légendes qui se transmettent oralement de génération en génération, et de pièces de théâtre tirées de l’histoire chinoise et jouées au temple du village par des troupes ambulantes, en l’honneur de génie tutélaire. La morale confucianiste se résume en la pratique des cinq vertus cardinales : humanité, équité, observation des rites, sagesse, sincérité ; en le respect des trois rapports humains fondamentaux : souverain-sujet, père-fils, mari-femme, ainsi que la réalisation des cinq « permanents » : affection entre père et fils, justice entre prince et sujet, conduite spécifique entre mari et épouse, observance des rangs d’âge, fidélité entre amis et compagnons. La notion des rapports prince-sujet a disparu avec la colonisation, sauf chez quelques anciens lettrés nationalistes. Quant aux autres traditions, elles restent vivantes à la campagne, surtout chez les générations du premier demi-siècle. Mais en ville, la morale de la piastre se substitue de plus en plus à la sagesse aristocratique des anciens Chinois.


La guerre que mène le paysan dans les rizières pourrait être vue comme la continuation d’une tradition de l’homme révolté avec cette constante malheureuse : il meurt dans l’illusion de combattre pour la fin de sa faim, pour la chute du joug séculaire aussi lourd que la terre, mais toujours son dur labour nourrit ses exploiteurs compatriotes ou étrangers, toujours il est spolié.
Vers la fin du XIXe siècle, la paysannerie se soulève, guidée par les lettrés qui veulent rétablir le régime royal ; or, dans un tel régime, le paysan est serf.
Au début du XXe siècle, les nationalistes qui veulent établir un État monarchique, s’appuient sur l’agitation paysanne ; les paysans croient plus ou moins que la réussite de leurs meneurs par l’éviction des étrangers sera la fin de la misère et du servage, le retour à l’âge d’or mythique. Au sein de la dictature policière permanente caractéristique du régime colonial, leur opposition latente ne peut s’exprimer que dans ses sociétés secrètes dirigées par des chefs occultes. L’emprise du PC sur la paysannerie ne sera, quelques décennies plus tard, que la suite de cette tradition. Mais avant d’aborder cette période, nous nous arrêterons sur la grande révolte cochinchinoise de 1916, organisée par la société secrète du Ciel et de la Terre, une des plus influentes parmi les très nombreuses sociétés secrètes qui groupaient essentiellement les paysans. Le but du mouvement était d’en finir avec la domination française, et de porter au trône Phan Xich-long, devin-magicien se disant fils de l’empereur Hamnghi, qui avait résisté à l’occupation française. Pour adhérer à cette société on prêtait serment contre l’occupant en buvant un peu de sang, un serment disaient les textes « aussi vaste et important que les monts et les mers » ; on jurait de s’aider mutuellement, de ne jamais s’abandonner les uns les autres, même dans les périls les plus grands, de se corriger de ses défauts, de fuir l’avidité, de ne pas prendre la femme d’autrui, de n’entrer en rivalité avec aucune de ses prochains, de ne pas déguiser ses opinions, de ne pas faillir. Aux paysans fidèles était promis le destin du héros s’ils mouraient pour la cause, la vengeance du Ciel et de la Terre s’ils trahissaient ; dans ce dernier cas, ils seraient noyés, brûlés, mordus par les serpents ou percés de flèches… Le serment prêté, on priait le Ciel et la Terre et tous les Génies, à qui on rappelait la tragédie de l’occupation : « C’est un malheur pour nous de rencontrer les Européens qui ont conquis notre terre depuis bien des années ; ils nous ont opprimés, nous et notre Roi. Les philosophes restent dans les rizières, mais les hommes sans qualité se font fonctionnaires… Les mœurs deviennent déplorables… ». Dans les pagodes, où l’on se réunissait la nuit, les adhérents recevaient des amulettes d’invulnérabilité. Certaines après avoir été avalées, décuplaient la force et le courage ; d’autres devaient d’abord être brûlées et on en absorbait de la cendre mêlée à de l’alcool ; elles assuraient le succès et protégeaient les Esprits…
En 1913, huit bombes éclatent à Saïgon et à Cholon. Phan Xich-long est arrêté. Pendant la guerre de 14-18, une partie de troupes françaises est envoyée en métropole, les paysans vont tirer profit de cette circonstance. La nuit du 15 février 1916, les partisans de Phan Xich-long attaquent la prison de Saïgon où il est détenu depuis trois ans. Contre les fusils et les mitrailleuses, ils n’ont que leurs coupe-coupe et leurs amulettes. Cependant à Bien-hoà ils arrivent à s’emparer de la prison et à libérer les détenus. Mais dans l’ensemble, le mouvement est vaincu et les paysans arrêtés sont envoyés en déportation ou devant les pelotons d’exécution.
Les années vingt voient s’organiser dans la clandestinité de nouveaux groupes nationalistes plus ou moins inspirés de l’esprit occidental : le Vietnam quôc-dân dang, parti nationaliste du Viêt-nam, le Vietnam thanh-niên cach-mang dông-chi hôi, association de la jeunesse révolutionnaire du Viêt-nam, etc. Ils tendent vers l’établissement d’une république indépendante et démocratique. Leur activité conspirative aboutit à l’explosion de 1950 dont nous parlerons prochainement et à la naissance du PC.


 La condition paysanne. Naissance du prolétariat industriel

Il est nécessaire, avant d’en venir à l’examen de l’emprise du PC sur le mouvement paysan, de se pencher sur les conditions de vie matérielle de la paysannerie à l’époque coloniale. Elles peuvent être dans une large mesure comparées à celles du serf du moyen âge en Europe.
À la veille de la période de bouleversement actuel, les paysans pauvres, sans terre, constituent les 2/3 de la population rurale. Ce sont ou des ouvriers agricoles (journaliers, domestiques) ou des ta-diên (ta : prendre en location, diên : rizière) qui n’ont d’autres moyens de vivre que de se faire exploiter par les propriétaires fonciers ; la rente est habituellement payée en nature par un prélèvement qui peut atteindre 70% de la récolte car, outre le loyer de la terre, de la maison, des buffles, le ta-diên doit l’intérêt usuraire du paddy, de la semence et de l’argent qu’il est pratiquement obligé d’emprunter à son propriétaire ; les jours de fête et lors des cérémonies chez les propriétaires, il doit venir travailler gratuitement et offrir des cadeaux ; cette coutume féodale est appelée công-lê (công : corvée ; lê : cadeaux rituels). Des astuces sordides ajoutent parfois à la spoliation du ta-diên ; citons comme exemple l’emploi de mesures truquées : des touques n’atteignant pas 40 litres (gia) pour mesurer le paddy prêté au paysan, mais dépassant 40 litres pour mesurer le paddy remboursé. Quelques mauvaises récoltes ou autres aléas suffisent pour endetter de père en fils une famille de paysans, et la lier ainsi impitoyablement au seigneur de la terre.
Le troisième tiers de la population englobe tous les petits propriétaires dont la large majorité ne possède que de maigres lopins de terre : au Tonkin, 586 000 paysans détiennent moins de 36 ares de terrain cultivable, 283 000 moins d’un hectare 80 ares : 60 000 de 1 ha à 3 ha 6 ; en Cochinchine, beaucoup sont possesseurs d’un ou deux hectares. Souvent la terre ne permet à la famille que de ne pas mourir de faim, et quand la famille s’agrandit, elle n’y suffit même plus. En période de crise, beaucoup sont expropriés pour dettes contractées auprès des gros propriétaires.
Ils travaillant leurs propres terres ; les plus aisés s’adjoignant quelques ouvriers agricoles. Les impôts sont trop lourds pour la population paysanne. L’impôt personnel auquel chacun est soumis quelles que soient ses ressources, est un des plus impopulaires ; au cas où il n’est pas payé, le paysan est mis aux fers dans la maison communale sous la responsabilité des notables, puis le cas échéant jeté en prison ; un autre impôt particulièrement impopulaire est la gabelle : le sol est de première nécessité pour la nourriture du paysan qui mange essentiellement du riz assaisonné de nuoc-mâm (saumure de poisson) et du poisson salé ; les salines étaient libres avant la conquête française et le nuoc-mâm longtemps, non taxé, fut à son tour frappé d’un impôt. La taxe communale, la patente étendue aux petits cultivateurs s’ils vendent leurs produits, l’impôt foncier si l’on possède quelque terre, dérivent vers l’État ce qu’ont laissé le propriétaire foncier, l’usurier chinois ou indien, le fonctionnaire corrompu… Le paysan est souvent au bord de la faim.
Une infime minorité possède 60% de la terre : ce sont les grands propriétaires fonciers qui vivent non de leur travail, mais de la rente, et constituent d’autre part l’armature administrative et politique du régime colonial, ainsi que l’agent économique de la Banque de l’Indochine ou de ses dépendances ; c’est par leur intermédiaire que le capital financier prélève sa part du surtravail paysan. Dans l’Ouest cochinchinois se concentrent en leurs mains des superficies impressionnantes : des propriétés de 1 500 à 18 000 hectares ont été recensées dans la province de Mythe où 31% de la terre appartient à 1% seulement des propriétaires, et de Bac-liêu où 65% de la terre appartient à 9,6% des propriétaires. Un des fondements de la concentration des terres était le prêt usuraire pratiqué par les propriétaires fonciers s’appuyant sur la Banque de l’Indochine, mais il y eut aussi des accaparements purs et simples par truquages légaux. L’affaire de Dông Nec-Nan (dans l’Ouest cochinchinois) vers la fin des années vingt illustra cette situation et fit un tel scandale que les accapareurs durent reculer. Une famille de paysans avait, de génération en génération, conquis son domaine sur la nature, par un travail obstiné de défrichement. Un beau matin, un huissier leur signifie que la terre qu’ils cultivent est, selon le cadastre, propriété accordée par concession à une riche de la ville ; la famille jure de se défendre jusqu’à la mort contre qui viendra saisir sa récolte ; à l’arme blanche, ils tuent un gendarme français désigné à cet effet, il y a des morts des deux côtés, et l’opinion publique réagit avec une telle sensibilité que l’administration coloniale fait volte-face et rétablit dans ses droits la famille menacée d’expropriation.
Les plus grands domaines appartiennent aux Européens qui exploitent un prolétariat agricole très misérable, recruté sous la pression d’une grande misère. Les planteurs du caoutchouc du Sud recrutent par contrat hommes et femmes du Centre et les transforment en espèce de forçats soumis à toutes sortes de brutalités ; des montagnards Moïs engagés comme policiers veillent armés de fusils à ce que ces ouvriers contractuels ne s’évadent pas de ces régions malsaines où ils meurent comme des mouches ; les évadés repris, les tribunaux les condamnent à la prison pour rupture de contrat de travail.
Le prolétariat industriel n’est guère plus nombreux que le prolétariat agricole. Aux premiers rangs des industries capitalistes modernes, se placent les Charbonnages du Tonkin, les mines métalliques, la production de l’énergie électrique, les chemins de fer, les ports, la navigation à vapeur, quelques industries de transformation des produits du sol, minéraux, végétaux et animaux, (cimenteries, verreries, tuileries, rizeries, distilleries, sucreries, textiles…) etc. Le total des salariés en 1929 aurait été, suivant les statistiques officielles, de 221 052 seulement, y compris les travailleurs « réglementés », opposés aux travailleurs « libres ». Parmi les premiers comptent les contractuels des plantations d’hévéas et de nombreux chantiers.
À côté du travail salarié, l’État colonial français utilise le travail forcé, la réquisition, pour les grands travaux de défrichage, de terrassement, la construction des routes, des ponts, des chemins de fer, des ports, les travaux hydrauliques, etc. Hommes et femmes utilisés à ces travaux sont payés en rations misérables et traités comme des bêtes de somme ; ceux qui survivent reviennent à la paysannerie.
Le prolétariat nouvellement né a ses racines profondes dans la paysannerie. Il est mal payé, maltraité et soumis à des conditions insalubres et féroces de la période dite de l’accumulation primitive en Europe. En 1931, le revenu annuel moyen du travailleur était de 49 piastres, c’est-à-dire de 490 francs, alors que le petit fonctionnaire européen gagnait 5 000 piastres.
La condition ouvrière est telle qu’un auteur parle de la « traite des coolies » (P. Monet, Les Jauniers, NRF). Dans les Charbonnages du Tonkin, les ouvriers sont pressurés par les contremaîtres recruteurs (caï) qui prélèvent une commission sur leurs salaires de famine et leur sous-louent au prix fort des paillotes de la société. Les hommes, les femmes travaillent de douze à quatorze heures par jour, les enfants de dix ans, douze heures. Pour les retenir dans ce bagne, la paie du mois écoulé se fait le 21 du mois suivant. Dans les fabriques de textiles, la journée de travail est de quatorze heures ­ 7 heures du matin à 9 heures du soir ­ y sont employés les enfants de huit à dix ans.
Les premières grandes explosions paysannes et ouvrières au Viêt-nam datent de 1930 et s’inscrivent dans le courant international de la révolte des opprimés et exploités contre le capitalisme mondial en crise.


 Les révoltes paysannes de 1930

Dans un article précédent, nous avons évoqué les mouvements paysans qui éclatèrent dans la période de la guerre de 1914-1918. Une des causes directes en fut le « volontariat » pour la défense de la mère patrie (mâu-quôc) : ce fut la goutte qui fit déborder la coupe de haine du paysan contre le régime colonial. Dès que fut déclarée la guerre « fraîche et joyeuse », les notables des villages reçurent l’ordre de recruter des « volontaires » pour la métropole. Des chasses à l’homme furent systématiquement organisées ; les paysans adultes abandonnèrent leur paillote pour s’enfuir, se terrer dans les marécages et les forêts. Ceux qui étaient pris étaient ligotés et transportés comme des bêtes au chef-lieu des provinces pour être embarqués. Femmes et enfants restaient dans le dénuement. Des poèmes populaires sont nés de cette tragédie déchirante. Quelque quarante mille Indochinois furent ainsi expédiés vers l’ouest lointain ; les uns allèrent chercher la mort au front, les autres furent utilisés dans l’industrie, notamment dans les poudreries et les arsenaux. Après 18, les survivants réintégrèrent le servage des rizières ; quant aux « héros » qui avaient laissé leur peau dans les tranchées de Champagne et de Verdun, ils eurent droit aux honneurs posthumes. Au Temple du Souvenir de Saigon, cet édicule en forme de pagodon à l’orée du Jardin Zoologique en lit sur une stèle de pierre polie ces strophes lyriques :

"Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie
Entre les plus beaux noms, leur nom est le plus beau…
La voix d’un peuple entier les berce en leur tombeau".

Quelques-uns des méritants médaillés eurent droit à un emploi de gardien de prison ou de milicien.
Au début des années vingt, fut ébauché à Paris un mouvement réformiste groupant quelques étudiants et intellectuels vietnamiens, en général d’origine bourgeoise. Les quatorze points de Wilson, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, leur laissaient entrevoir des possibilités : ils réclamaient des libertés démocratiques et l’accès des couches possédantes au pouvoir. Un cahier de revendications fut remis au gouvernement français, mais sans résultat. L’esprit plus que modeste de ces revendications pourrait être illustré par le paragraphe suivant extrait d’une brochure d’un des signataires du cahier, Nguyen an Ninh :
« Les Annamites formés par les écoles françaises désirent pour leur race une évolution lente et sûre, sous la souveraineté française, vers la forme constitutionnelle des nations européennes. Quelques-uns parmi eux, patriotes éclairés, se sont dévoués à une propagande dans la masse pour essayer de démonter à celle-ci les dangers de la revanche et les avantages du patriotisme qui accepte, sous la souveraineté française, l’évolution vers la liberté politique promise dans des discours officiels. Ils croient à la collaboration possible entre Français et indigènes. Mais si les coloniaux s’entêtent à refuser aux Annamites les libertés élémentaires, ils ne peuvent désapprouver la violence de la masse et l’action des émigrés. »
Un autre des signataires, l’ingénieur agronome Bien Quang Chiêu, formera vers 1925 le Parti Constitutionnaliste Indochinois, parti des propriétaires fonciers qui demande « la continuation et la consolidation de la tutelle de la France » à la condition « qu’on cesse de comprimer leurs élans le plus nobles vers le développement intégral de leur personnalité humaine » (Dang Lâp-hiên). Ce parti entièrement légal, fut aux côtés du gouvernement colonial français dans la répression sanglante dirigée contre le mouvement paysan de 1930. Devenu conseiller colonial, Bien Quang Chiêu possédait en 1931 mille cinq cents Ha de terres.
Tout autrement évolua le premier signataire que nous avons mentionné, Nguyen an Ninh, licencié en droit. De retour à Saigon, vers 1926, il se vit offrir un poste dans la justice et une concession de trois cents Ha de terres. Il refusa le tout et fonda un journal d’opposition en langue française, « La cloche fêlée », tout organe d’opposition dans la langue du pays étant interdits. Le journal fut fermé, et Ninh jeté en prison. Plus tard, une société secrète paysanne porta son nom, la Société secrète Nguyen an Ninh, dont le but était de chasser les Français d’Indochine. Sa vie fut une suite de persécutions politico-policières. Pour vivre, il fut réduit à divers petits métiers, dont celui de cocher. Et lorsqu’éclata la guerre de 40, il fut comme tous les suspects politiques, envoyé au bagne de Poulo Condor où il mourut.
La révolution russe de 1917 devait influencer une partie de la jeunesse nationaliste émigrée en Europe et lui imprimer une nouvelle direction. D’un autre côté les bolcheviks entendaient soutenir les mouvements nationalistes coloniaux, en vue de l’affaiblissement des puissances impérialistes. C’est alors que commença la carrière politique de Nguyen ai Quôc, l’actuel Ho chi Minh, qui avait quitté le Viêt-nam pour la France en 1911.
Il avait milité dans le Parti socialiste français et voté la rupture de 1920 avec la majorité qui fonda le PCF. Envoyé à Moscou en 1923 par le PCF, il assista au 5ème Congrès de l’Internationale communiste en 1924 et fonda en 1925 l’Association de la Jeunesse révolutionnaire (Vietnam Thanh-niên cach-mang dông-chi hôi) dont il fut de l’étranger, le chef occulte.
Parallèlement à cette société secrète à base paysanne et intellectuelle, s’organisait, en 1927 au Tonkin, avec Nguyen Thai Hoc, le Parti nationaliste du Viêt-nam, (Vietnam Quôc-dan dang), et autres groupuscules à tendance analogue.
Rappelons ici que le mot Parti ne doit pas être compris comme en Europe. Le parti des propriétaires fonciers, qui n’est fait en réalité que de quelques individus agissant en vue de leurs intérêts privés, est le seul « parti » autorisé ; il est même favorisé par le gouvernement colonial ; il édite deux feuilles, l’un en français, « La Tribune Indochinoise », l’autre en vietnamien, « Duôc nhà nam (La Torche de l’Annam) ». Mais tout ce qui est opposition est secret, ne peut avoir qu’une existence conspirative et tombe automatiquement sous l’accusation de manœuvres subversives, article 91 du code pénal modifié ; si pour se procurer les fonds nécessaires à l’activité, on se livra à des coups de main tels que l’attaque à main armée de la chaloupe de la Cie Nguyên van Kiên à My-tho, vers la fin des années vingt, le « parti » est juridiquement traité comme association de malfaiteurs dont les membres risquent la cour d’assises. De toute façon, c’est la torture et le bagne, si on n’est pas envoyé de vie à trépas par la torture. On adhère sous serment, et on est exécuté par les frères de combat en cas de trahison volontaire ou non. On imagine la rigueur terrible des conditions de la lutte. L’affaire dite du n. 5 de la rue Barbier à Saigon est restée dans les mémoires. Les mœurs les plus strictes étaient imposées aux membres de l’Association de la Jeunesse révolutionnaire qui juraient de se considérer comme frères et sœurs. Un jeune révolutionnaire s’éprend d’une camarade de lutte, Nguyen thi Ng. Il a dérogé à la règle et est exécuté par l’organisation. L’affaire se termine devant la cour d’assises qui fait tomber trois têtes.
Revenons au parti de Nguyen Thai Hoc, dont le but était de « chasser les Français du territoire » et « former un gouvernement républicain annamite sincèrement démocrate ». Après trois ans d’activité souterraine, et dans l’espoir de donner le signal d’une insurrection générale, il souleva la garnison vietnamienne de Yên-bay au nord-ouest de Hanoï. Une dizaine d’officiers et de sous-officiers français furent massacrés dans la nuit du 9 au 10 février 1930 et des bombes lancées sur Hanoï le lendemain. Le mouvement avorta, la répression ayant été subite et violente, avec bombardement du village de Cô-am, suivi de massacres de la population par la Légion étrangère. Les membres du parti furent traqués, arrêtés, condamnés. Le 23 mars, la cour criminelle de Yên-bay prononça trente-neuf condamnations à mort. Nguyen Thai Hoc avait 26 ans. Avant d’être exécuté, il expose une dernière fois sa position dans une lettre adressée aux députés français :

« En équité, le droit de tout citoyen est de vouloir sa patrie libre. En humanité, le devoir de tout individu est de secourir son frère malheureux.
Que vois-je ? Depuis plus de soixante ans, ma patrie est asservie par vous français. Mes frères souffrent sous votre domination, ma race est menacée dans son existence. J’ai donc le droit et le devoir de défendre mon pays et mes frères. […]
Ceci dit, je tiens à vous déclarer que si les Français veulent désormais occuper l’Indochine en toute tranquillité, sans être gênés par aucun mouvement révolutionnaire, ils doivent :
1° abandonner toute méthode brutale et inhumaine,
2° se comporter en amis des Annamites, non plus en maîtres cruels,
3° s’efforcer d’atténuer les misères morales et matérielles en restituant aux Annamites les droits élémentaires de l’individu : liberté de la presse,
4° ne plus favoriser la concussion des fonctionnaires ni leurs mauvaises mœurs,
5° donner l’instruction au peuple, développer le commerce et l’industrie indigène… »

et Nguyen Thai Hoc signe :

« Votre ennemi le révolutionnaire Thai Hoc ».


 Les révoltes paysannes de 1930 (suite)

La défaite sanglante de l’insurrection nationaliste organisée par le parti de Nguyen Thai Hoc et la répression féroce qui s’ensuivit fit pratiquement disparaître de la scène politique le Viêtnam quôc-dân-Dang. Remarquons en passant que cette tendance républicaine et démocratique inspirée de la révolution bourgeoise chinoise de 1911, du Kuoming tang et des idées de la révolution française de 1789 étaient celle d’une fraction de la jeunesse pensante venue des couches aisées et de la paysannerie ; la bourgeoisie indigène, née du régime colonial et strictement conditionnée par lui, liée au capital bancaire français, n’a rien de commun au point de vue idéologique avec la bourgeoisie européenne sous l’ancien régime : elle vit du régime colonial et elle le sert ; craignant de mourir avec lui, elle est étrangère à toute velléité d’indépendance nationale.
1930 marque la véritable entrée en scène de la seconde fraction de la jeunesse nationaliste, celle qui s’inspire de la révolution russe de 1917. Nguyen ai Quôc envoyé en Chine comme secrétaire de Borodine (le conseiller russe de Tchang Kai-chek) par la III Internationale, réunit à Hong-Kong les délégués de trois formations de cette tendance (dont l’Association de la jeunesse révolutionnaire), pour les fondre en un parti unique, le Parti communiste indochinois.
Ce parti est encadré par des révolutionnaires professionnels formés surtout à Canton (Hoang-phô) et à Moscou ; on y trouve des instituteurs, des collégiens, quelques bacheliers et journalistes, des paysans de tout âge, des ouvriers, des coolies, des notables, des jeunes femmes ; dans cette dictature policière permanente qu’est le régime colonial, la jeunesse pensante et souffrante n’a d’autre alternative que d’accepter une terrible iniquité sociale ou d’affronter la mort et la torture dans la lutte ; son élan la porte à l’action, ce même élan humaniste des années agitées 1925-1926, dont parlait déjà Phan van Ham dans son livre : Croupissant dans la Grande prison (Ngôi tu kham lon) à propos de la lutte menée par Nguyen an Ninh :
« La jeunesse soudainement se lève ; les pervers et les traîtres s’épouvantent comme si la hache du Ciel était prête à tomber sur eux (Thanh-niên dôt khoi, phuong gian ninh kinh hôn to nhu thây bua troi gân sa truoc mat) ». Le vieux mysticisme des paysans écrasés se nourrit maintenant d’un nouveau mythe, le communisme. À cette époque la vraie révolution russe n’est déjà plus qu’un souvenir, la bureaucratie est déjà puissamment installée sur le dos des ouvriers et des paysans russes ; Tchang Kaï Chek, l’homme des hommes a déjà égorgé les ouvriers de Canton dans l’automne de 1927 et fusillé les prolétaires de Chang-Haï ; mais dans la geôle indochinoise, que peuvent savoir les âmes ardentes qui montent « à l’assaut du ciel » ?

"Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris"
Baudelaire.

Comment se rendre compte du vrai et du faux de ceux qui viennent de loin, qui ont vu ce que vous n’avez pu voir, qui ont bravé mille dangers pour traverser les frontières et qui risquent leur vie avec vous.
L’activité des militants se déployait évidemment dans la plus stricte clandestinité. La structure secrète du parti était parallèle à la structure administrative coloniale. À la tête du Tonkin, de l’Annam et de la Cochinchine, trois comités de pays (xu-uy) organisent des comités de province (tinh-uy) ; ces derniers organisent des comités de délégations (quân-uy) qui dirigent les comités de canton (tông-uy), puis vient la cellule de base du village (chi-bô). Le comité central (trung-uong) coiffe le tout et reçoit les directives de Moscou. La propagande se fait par tracts, réunions clandestines, diffusion de feuilles ronéotypées : « Co do (Le Drapeau rouge) », « Co vô-san (Le Drapeau prolétaire) », « Nha-quê (Le Paysan) »… On constitue secrètement des syndicats de paysans (Nông-hôi) et des syndicats rouges d’ouvriers (Công-hôi) des groupes d’autodéfense (dôi tu vê). Des drapeaux rouges, des banderoles apparaissent inopinément portant la faucille et le marteau ; ces symboles sont tracés un peu partout par des mains inconnues ; ils viennent de la Russie (Nga) lointaine, et le nom de ces pays prend tout à coup une résonance mystique à travers les rizières. Une présence invisible s’affirme de plus en plus ; elle s’impose dans un sentiment mêlé de peur et d’espoir. L’activité policière redouble, impuissante à enrayer ces manifestations, présages d’une catastrophe indéfinissable ; et cette activité souligne encore la puissance de ce qui se prépare. Le programme est mis en vers, on le chante :
« Nous prenons la parole pour appeler et conseiller nos frères ouvriers, paysans et soldats. Il faut nous grouper, décider de lutter. L’injustice séculaire, devons nous la laisser régner toujours ? Que les cinq continents s’unissent donc en un seul corps ; que ceux qui travaillent et qui souffrent se rassemblent. Nous abattrons l’impérialisme, les fonctionnaires, les notables et les propriétaires fonciers, ils ne mangeront plus sur notre dos et cesseront de nous pressurer. Ils lèvent des armées pour piller les autres pays. Parmi nous, ouvriers et paysans, combien en est-il qui ont péri déjà.
« Frères, que faut-il faire ? Il faut nous soulever et lutter jusqu’au bout. Dans le monde entier, en Chine, en Allemagne, en Angleterre, ouvriers et paysans se sacrifient ; suivons les pas de la Russie, chantons la fraternité et la liberté. Nous créerons un monde où les prolétaires auront le pouvoir. Sur toute la terre, il n’est pas un seul coin sans ouvriers et paysans ; leur force est immense ; bien plus, leur génie est grand. Le parti est puissant, qui préside à la réalisation de la doctrine de clarté. Vite, agissons avec lui, ouvriers, paysans, soldats. »
Une chanson est composée à l’intention des soldats indigènes :
« N’ayons qu’un seul cœur, nous frères soldats. Nous allons lutter contre nos officiers. Les intérêts et les droits doivent être partagés pour le bien de tous. Peu nous importent les galons, rouges, blancs, or ; pourquoi vouloir le titre d’officier et les décorations ? Ils nous méprisent, ils nous trompent, ils disent qu’il faut aimer la patrie, qu’il faut aimer le peuple et qu’il faut donc constituer une armée pour sauver le peuple avec la mère patrie. La mère patrie, nous ne la voyons pas sauver le peuple. Nous voyons le peuple qui souffre de la faim et du froid, et personne ne s’en inquiète. Ainsi, frères soldats, debout, vite. Avec les ouvriers et les paysans, emparons-nous du pouvoir, suivons l’ombre du drapeau rouge. Vive le communisme indochinois. »
La force souterraine qui s’organise, le mouvement occulte qui travaille obscurément la campagne, explosera au grand jour dès le premier mai 1950 et se manifestera pendant plus d’un an en de véritables insurrections qui ébranleront le système colonial.
En Cochinchine, le premier mai, les paysans de Cao-lanh manifestèrent en masse pour réclamer la suppression de l’impôt personnel et la diminution de la rente foncière. Le 3 et le 29 du même mois ils manifestaient à nouveau ; à Cho-moi, à Tan-Duong, à O-môn, à Vinh-long, puis aux environs de Saigon, à Ba-Hom, Duc-Hoa, Bên-luc, Hoc-mèn… les manifestations se suivaient, parfois sanglantes, les paysans tombant sous les balles de mousqueton des miliciens. En Septembre, à Thanh-loi et Huu-thanh, des maisons communales furent saccagées, les registres fonciers brûlés, ainsi que ceux de l’état civil. Des tracts apparurent, invitant les paysans à se révolter contre l’administration française, à célébrer l’insurrection de Yen-bay ; des feuilles secrètes circulaient, organisant la liaison par l’information ; à Saigon même, à la fin de l’après midi du 9 février 1931, un groupe d’auto défense tenta de haranguer la foule qui sortait d’un match de football ; l’intervention de la police coûta un mort à cette dernière. À Huu-thanh, Tân-tao et Duc-Hoa, des notables policiers furent exécutés.
Des tentatives de former des cellules, des syndicats rouges, de déclencher des grèves à la Compagnie des eaux et d’électricité, à la Cie dranco-asiatique des pétroles, à la Standard Oil, dans la région de Saigon Cholon furent moins suivies que le mouvement paysan.
Dans le Nord-Annam, où existait un prolétariat industriel et agricole surexploité, éclata une insurrection de la misère. Paysans et ouvriers étaient travaillés par deux sociétés secrètes, dont l’Association de la jeunesse révolutionnaire susdite, devenu PC. Des arrestations eurent lieu et des grèves surgirent aux usines de Bên-thuy. Des manifestations pacifiques pour réclamer des diminutions d’impôts, des taxes, des augmentations de salaires et protester contre les mauvais traitements réunissaient ouvriers et paysans dépourvus de riz et d’argent. La police les dispersait, tuait parfois. La colère grandissait. Cet fut la première année de la crise économique mondiale. Dans les trois provinces de Vinh, de Ha-tinh et de Nghê-an, où les paysans voyaient le tiers du maigre produit de leur travail tomber aux mains du fisc et des notables. À Thanh chuong et Nam-dan, ils incendièrent les maisons des notables et détruisirent les locaux de la sous-préfecture ; dans l’absolue impossibilité d’acquitter leurs impôts ils marchèrent sur Hung-nguyên le 12 septembre par milliers pour en demander la suppression ; les avions envoyés pour les bombarder en tuèrent plus de 200 et en blessèrent un millier. À Huong-son, Cau-lôc, Can-xuyên, Ki-anh… les manifestations prenaient le même caractère de violence. L’administration continua à terroriser la population tenue dans une situation intolérable. Cette jacquerie célèbre, organisée par le Parti communiste indochinois qui aboutit à une tentative de « prise du pouvoir » et de distribution des terres aux paysans par le parti, et qui fut connue sous le nom de mouvement des soviets de Nghê-tinh fut écrasée par une répression dont le caractère de barbarie dépasse l’imagination (cette « prise du pouvoir » par le PC était considérée comme une « aventure » par l’Opposition de gauche dans la IIIème Internationale). La détresse et la disette étaient telles que les troubles continuaient malgré tout. On lâcha sur les pays la Légion étrangère qui fusilla des centaines de suspects sans jugement ; des villages entiers furent bombardés et complètement rasés, cas du village de Phu-an à 60 km de Vinh. Des innocents étaient massacrés de sang-froid, pour l’exemple. Le résident supérieur avait donné carte blanche aux légionnaires et aux aviateurs pour fusiller, bombarder et exécuter. Des milliers et des milliers de paysans périrent les pieds dans les fers dans les camps de prisonniers.
Dans le sud, bien que le mouvement eût un caractère moins insurrectionnel, la répression ne fut pas moins sanglante. Les arrestations furent suivies de tortures. Les 120 hommes qui furent jugés en mai 1933 étaient les survivants qui avaient fini par avouer les pires inventions policières. À l’issue du procès à la sauvette qui ne dura que cinq jours, huit condamnations à mort furent prononcées et 970 années de bagne distribuées à 79 condamnés. L’un d’eux était âgé de 89 ans.
Le mois suivant, la cour criminelle d’Hanoi acquittait les légionnaires dont les tueries avaient fait scandale à Vinh, s’inspirant de la politique du gouverneur général de l’Indochine qui, en 1931 récompensait en argent les militaires et gendarmes chargés de la répression contre la révolte paysanne.
Ainsi se déroula le début de la guerre des paysans sous l’emprise du PC.


 Le Viêt-nam du Sud des années trente

Nous avons vu comment la crise économique mondiale s’était répercutée au Viêt-nam dans des révoltes essentiellement paysannes et dans l’éveil du mouvement ouvrier, que la répression au début des années trente décapita momentanément.
Des étudiants vietnamiens formés en France se groupent dans les deux tendances principales qui divisent la Troisième Internationale : staliniens et trotskistes. Quelques-uns avaient été expulsés de France après leurs démonstrations contre les condamnations de 1930 consécutives à la mutinerie de Yen-bay. Moscou forma des militants chargés de reconstituer le Parti communiste dans l’illégalité ; le noyau du nouveau parti illégal tomba rapidement sous les coups de la répression policière ; devant le tribunal de Saigon, un des leaders, Tran van Giàu, actuellement des services d’information de Hô chi Minh, questionné sur son état, se déclara révolutionnaire professionnel ; avec ses compagnons, il rejoignit les condamnés de 1933 au bagne de Poulo-Condor. Également dans la clandestinité naquirent vers 1932 de petits groupes trotskistes sous l’égide de quelques expulsés de France ; des bulletins reproduits à la gélatine propagèrent dans le secret les discussions théoriques des groupes Vô-san (Le prolétaire) de Ta Thu Thâu, Thang-muoi (Octobre) de Ho Huu Tuong, et autres, parmi les quelques travailleurs éveillés de la ville. Le second de ces groupes reprochait au premier sa tendance conciliatrice à l’égard des staliniens. Inspirés de la Révolution Permanente, ces disciples de Trotski préconisaient la « dictature de prolétariat » en alliance avec la paysannerie pour accomplir une « révolution permanente » dont les tâches premières seraient la libération nationale par la lutte anti-impérialiste, la réforme agraire par l’abolition de la propriété foncière et le partage des terres aux paysans. Tandis que les staliniens conspiraient pour une « dictature démocratique ouvrière et paysanne » qui réaliserait les mêmes objectifs. L’influence politique occulte des trotskistes était essentiellement citadine ; les staliniens s’enracinaient à la campagne de par l’origine de leur mouvement et y propageaient l’idée que les trotskistes étaient les ennemis des paysans.
En 1933, à l’occasion des élections municipales de Saigon, staliniens et trotskistes tentèrent une action légale commune en constituant une liste unique, la « liste des travailleurs » (sô lao-dông). Pour se présenter il fallait être sinon propriétaire, du moins patenté : le professeur trotskiste, Ta Thu Thâu se fit marchand de nattes rue Lagrandière, tandis que le journaliste stalinien Nguyen van Tao devenait limonadier au Vieux Marché. Des réunions électorales commencèrent à se tenir dans le petit théâtre local Thành-xuong : les coolies, les employés de commerce, les ouvriers de Saigon, les jeunes, furent ouvertement exhortés pour la première fois à la lutte pour les huit heures, pour le droit syndical, pour le droit de grève, par ces candidats au Conseil municipal qui sollicitaient les voix des citadins pour les « représenter ». Le succès de ces réunions alarma la police, qui ferma le théâtre Thành-xuong ainsi que les théâtres de banlieue (Khanh-hoi, Tân-dinh) ; les réunions rendues impossibles par cette intervention policière se transformèrent en manifestations de rues. La liste bourgeoise du Parti constitutionnaliste fut battue et la liste des travailleurs eut au Conseil municipal la majorité des sièges réservés aux Viêtnamiens. Ce fut au moment de cette agitation légale qu’apparut « La Lutte », journal hebdomadaire de front unique entre staliniens et trotskistes de Saigon, en langue français. (On sait qu’aucun journal de langue indigène ne pouvait paraître sans l’autorisation préalable du gouvernement colonial ; « La Lutte » ne pouvait avoir pour lecteurs qu’une mince couche de la population citadine, celle qui savait lire le français ; il fut pourtant souvent l’objet de saisies et de poursuites mais, en langue vietnamienne, il n’aurait même pas eu l’autorisation de paraître). Le vieux Ganofski, publiciste français vivant pauvrement en marge des milieux coloniaux, prêta son nom à « La Lutte » comme gérant. Dans la suite, cet esprit libre fut inquiété à plusieurs reprises et jusqu’à sa mort, il paya les conséquences de son geste désintéressé.
Ce front unique local dicté par la nécessité de « La Lutte » contre une forte oppression coloniale se détériora bientôt par l’évolution de la politique russe et en conséquence, de la politique du PC français. Le pacte franco soviétique de mai 1935 fit de la France une alliée de la Russie et le PC français eut pour tâche de défendre la « démocratie française » contre le fascisme. Docilement le groupe stalinien bannit de son jargon habituel « l’impérialisme français » et ne parla plus d’indépendance nationale ; il imprima une direction purement réformiste à ses mots d’ordre. De grosses divergences surgirent dans « La Lutte », mais le groupe de Ta Thu Thâu ne rompit pas l’unité formelle avec les staliniens. La vague de grèves suivies d’occupations d’usines et la formation du Front Populaire en France, en juin 1936 eurent immédiatement leur écho dans la péninsule indochinoise où se renforça le courant réformiste. Sur l’initiative du groupe « La Lutte » un front populaire connu sous le nom de Mouvement du Congrès indochinois (Phong-trào Dông-duong Dai-hôi) se forma avec le Parti constitutionnaliste bourgeois pour élaborer les revendications relatives aux réformes politiques, économiques et sociales qu’on présenterait au gouvernement de Front Populaire de la métropole. À la fin de 1935 s’était constitué un petit groupe trotskiste clandestin, La Ligue des Communistes internationalistes, qui en juin 1936, par tract en langue vietnamienne, lança le mot d’ordre des « comités d’Action » chez les ouvriers et les paysans ; ses militants furent aussitôt jetés en prison. Aux paysans qui commençaient à s’agiter de manière violente contre les impôts et les taxes et pour la réduction du taux de fermage, les staliniens conseillaient le respect de l’ordre. L’effervescence chez les ouvriers se manifestait par des grèves partielles et aboutit à la grève généralisée de 1937, englobant les ouvriers de l’Arsenal de Saigon, les ouvriers du chemin de fer trans-indochinois (Saigon-Hanoi), les mineurs du Tonkin, les coolies des plantations d’hévéas, c’est-à-dire le gros du prolétariat. Ils revendiquaient la journée de huit heures, les libertés syndicales, de grève, de réunion, de presse, etc. Ce fut pendant la lutte que les ouvriers aidés par les militants, organisèrent leurs comités de grève, de secours, de liaisons dans tout le pays. Il y a quelque chose de spontané dans cette vague revendicative d’explosions en chaîne, dans cette prise de conscience limitée chez les ouvriers et les paysans. Ils se nourrissaient de l’illusion des possibilités de liberté et d’amélioration sociale qu’offrait le Front Populaire de la métropole ; l’agitation, la propagande des groupes politiques organisés, dont les membres se comptaient sur les doigts, leurs activités légales et souterraines, ne suffiraient pas à expliquer ce vaste mouvement.
C’est alors que le socialiste Brévié, nommé gouverneur de la colonie par le gouvernement de Front Populaire, prit en main la répression. Non seulement l’ébauche de syndicats ouvriers formés durant la grève généralisée fut interdite, et les militants condamnés à la prison (octobre 1937) mais le Mouvement du Congrès indochinois lui-même fut dissous. Brochures et journaux trotskistes et staliniens qui avaient pu paraître quelque temps en langue vietnamienne, furent à nouveau interdits et la législation du travail resta lettre morte. Il devint difficile aux staliniens de continuer l’apologie du Front Populaire qui n’avait en rien modifié fondamentalement la politique coloniale.
Les procès de Moscou battaient leur plein ; le Parti communiste français envoya à Saigon le député Honel donner aux staliniens locaux l’ordre de rompre avec les trotskistes. Laissant « La Lutte » aux trotskistes, les staliniens employèrent contre eux les mêmes méthodes venimeuses que leurs maîtres du Kremlin : ils présentèrent leurs compagnons de la veille, dans leur nouvelle feuille « Le Peuple » (plus tard « Dân-chung ») comme espions du Mikado et provocateurs ; le temps des assassinats méthodiques sera évoqué quand nous arriverons à la période 1945-1946. L’obéissance totale et immédiate du groupe stalinien à l’injonction de Moscou ne peut s’expliquer que par le fanatisme, qui est aveugle. Des jeunes gens, mus par un idéal, se transformèrent du jour au lendemain en loups hurlant à la mort avec les loups contre les frères de combat avec qui ils étaient la veille encore au coude à coude dans la lutte et dans les prisons. L’embrigadement les avait corrompus et le mouvement des ouvriers et des paysans vietnamiens, dès sa naissance fut ainsi sacrifié à la politique étrangère russe. Comme nous le verrons plus tard, les exploités qui, sous la direction de ces professionnels de la révolution, crurent lutter pour leur émancipation, se forgèrent des chaînes nouvelles : celles d’un monde industriel, le monde de la machine où la production n’est pas fonction des vrais besoins vitaux de l’homme, celles du capitalisme d’État, dont cette « avant-garde révolutionnaire » se mue inévitablement en bureaucratie propriétaire de l’État.
Bien entendu, l’impérialisme français respira bien à l’aise devant le soutien relatif des staliniens à l’intégrité de l’empire. Le pacte Hitler-Staline du 23 août 1939 suivi de la déclaration de guerre du 3 septembre, rompit l’accalmie. Le décret du 26 septembre, qui dissolvait toutes les organisations « relevant de la Troisième Internationale » préluda aux arrestations en masse des militants de toutes tendances, staliniens, trotskistes, nationalistes, chefs des sectes magico-religieuses, en octobre 1939, puis les portes sinistres des bagnes et des camps de « formations spéciales de travailleur », camps de la mort, situés dans des régions insalubres, se refermèrent sur eux, dont peu survécurent. Dans une déclaration de novembre 1939, le Parti communiste indochinois, conformément à la politique étrangère de Staline, dénonçait à la fois la guerre « impérialiste » de la France contre l’Allemagne et les projets d’agression du Japon (contre la Russie). Ce revirement se traduisit en 1940, par une insurrection paysanne larvée en Cochinchine qui fut noyée dans le sang.


 Les sectes et le Viêtminh

Notre information historique n’aurait qu’un bien mince intérêt si nous perdions de vue le but que nous nous sommes assignés : montrer qu’une prise de conscience générale de nature plus profonde est indispensable pour se dégager de la mystification dans laquelle s’embourbent les exploités du monde, tant industriels qu’agricoles. Au Viêt-nam, comme partout dans le monde, les exploités dans leur lutte ont été dupes de ceux en qui ils avaient cru voir leur avant-garde, leurs sauveurs suprêmes ; notre espoir c’est une prise de conscience de ces ouvriers et de ces paysans qui souffrent aussi bien dans le nord du pays que dans le sud, et de tous les exploités du monde auxquels leur sort est lié, la conscience que la libération à l’égard de l’esclavage des usines, des rizières et des guerres, ne se réalisera que par la lutte autonome, sans embrigadement au sein d’organisations politiques, syndicales ou militaires, dont la structure et l’idéologie conduisent des militants dévoués à se muer en nouveaux maîtres, organisateurs d’un univers industriel et concentrationnaire, de bureaucrates dirigeants qui défendent leur nouvelle situation d’exploiteurs au nom de la marche de l’Histoire (avec un grand H) et d’autres principes d’imposture tels que la justification des pires moyens qu’ils imposent aux ouvriers et aux paysans.
Si, comme nous l’avons vu, le gouvernement colonialiste français fit procéder dès le début de la guerre à l’arrestation en masse et au bannissement des « individus dangereux » pour le régime, c’est qu’il craignait une agitation subversive, averti qu’il était par les insurrections paysannes de 1916 fomentées par la Société secrète du Ciel et de la Terre (Thiên-dia hôi) et celles des années ’30, de fraîche mémoire ; le pouvoir espérait que, les meneurs « mis hors d’état de nuire », les masses ne seraient plus qu’un « serpent sans tête ».
Les jeunes marxistes emportèrent dans les bagnes leur rêve de « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile », mais les mots prononcés à Zimmerwald et venus de l’Europe lointaine, leur illustration dans les événements russes de 1917, n’en continuèrent pas moins à résonner mystiquement dans les esprits ; une chanson du PC élaborée vers 1935 et appelant à la guerre civile, couvait dans les cœurs : « Nous saisirons l’occasion de la guerre entre impérialismes et quand (la Russie des) Soviets sera attaquée, nous ferons la guerre civile (Thua luc dê-quôc tranh-chiên, voi luc dang Sô-viêt lam nôi-chiên mau) ». C’est sur la propagande en faveur de la même idée dans une feuille trotskiste illégale ronéotée, « l’Avant-garde (Tiên-dao) », que le procureur près le tribunal de Saigon avait appuyé son réquisitoire lors du procès de la Ligue des communistes internationalistes en septembre 1936.
Les arrestations préventives n’empêchèrent pas les paysans de l’ouest cochinchinois de s’insurger en décembre 1940 et un soulèvement éclata à Bacson au Tonkin en la même année. La répression fit des milliers de tués et les cours martiales envoyèrent les capturés à la mort et aux bagnes. Les prisons étaient tellement pleines qu’un certain nombre de détenus furent enfermés dans des péniches amarrées près de Saigon où ils périrent comme des mouches.
Le « matérialisme dialectique » de Karl Marx joint à la théorie de la « révolution bourgeoise démocratique » de Lénine n’était pas la seule doctrine messianique à s’être propagée dans les campagnes ; le « paradis russe » n’était pas seul à s’emparer de l’imagination et à miroiter dans le rêve des ouvriers et des paysans du Viêt-nam depuis les années trente ; des sectes religieuses d’inspiration prophétique promettaient non seulement le salut dans l’autre monde, mais un salut proche, dans ce monde même, aux paysans mangés par les sangsues, englués dans la boue profonde des rizières et qui, au-delà de leurs haies de bambous, ne voyaient que l’immensité d’un ciel sans espoir. Nous nous étendrons quelque peu sur deux de ces sectes, toujours vivantes actuellement, parce qu’elles appartiennent à la chronique politique des années ’40 et qu’elles sont peu connues parmi nous : les sectes Cao-dai et Hoa-hao. Leur existence et leur développement dans une fraction importante de la paysannerie du Viêt-nam du Sud permettent de saisir le mysticisme parallèle des adeptes paysans de Karl Marx. Que l’emblème de l’espoir fut Cong-san (stalinisme), Cao-dai (Haut-Palais = Être suprême) ou Hoa-hao (Bouddhisme rénové du village de Hoa-hao) le rêve était le même pour tous : le salut par une rénovation universelle du monde, salut dont les moyens seraient pour les staliniens la subversion sociale afin de sortir des chaînes du servage, se libérer des propriétaires fonciers et voir la fin des cho-san (chiens de chasse), police des notables représentants du pouvoir français ; pour les sectes religieuses, la pratique d’une éthique de « vie, amour, vérité » conforme aux volontés divines et plus individuelle que sociale.
Le mouvement Cao-dai surgit d’une vision au cours de laquelle apparut « l’esprit de Dieu ». En 1925, une nouvelle vision cette fois d’un ancien conseiller colonial, Lê van Trung, poussa ce dernier à instituer le nouveau culte, naturellement suspect au gouvernement colonial. Une basilique fut édifiée à Tây-ninh, à une centaine de kilomètres au Nord ouest de Saigon, sans aucun architecte mais selon les indications techniques révélées de Cao-dai, l’être suprême, symbolisé dans ce temple par un œil rayonnant dans un triangle. Cet être suprême fut considéré comme ayant été annoncé par Bouddha, Confucius, Lao-Tseu, Jésus, Mahomet, ainsi que par tous les saints et génies de l’humanité, Victor Hugo compris, et les textes canoniques de la secte furent écrits au cours de séances spirites. Rien de nouveau dans cette religion, il s’agit du même idéal d’amour universel que dans le bouddhisme ou dans le christianisme, mais elle devint un pôle d’attraction spirituelle en dehors du catholicisme, religion coloniale officielle d’où l’inquiétude du gouvernement français qui envoya le pape Cao-dai, Pham công Tac, au bagne de Son-la au Tonkin, puis, au début de la guerre l’exila à Madagascar. Comme nous le verrons plus tard, ce mouvement purement religieux, qui avait recruté ses adeptes dans les couches aisées et qui s’était organisé en église hiérarchique à l’image de l’église catholique devint une force politique qui se lança dans la mêlée militaire de l’après-guerre.
La secte Phât-giao Hoa-hao a son origine dans une tradition prophétique ancienne. Son fondateur Huynh phu Sô (« le bonze fou », Dao khung) était né dans l’ouest cochinchinois, au village de Hoa-hao vers 1919. Maladif et illuminé, il s’était rendu dans le Sept Monts (Bay-nui) auprès d’un ermite, pour se livrer à la méditation et s’initier aux sciences ésotériques. Guéri, il revint au village vers 1939 et y prêcha un bouddhisme libéré de la pompe cultuelle c’est-à-dire un idéal de pureté ascétique répondant à la pauvreté du menu peuple, ce qui fit son audience de larges couches de paysans pauvres. À travers le langage sibyllin propre aux illuminés, Sô avait semblé prédire la guerre franco-japonaise. Son influence s’était développée. Chose intéressante, la persécution dont il fut l’objet de la part du gouvernement colonial, l’auréola davantage et son pouvoir ne cessa de croître souterrainement dans les paillotes ; les fidèles faisaient de ses lieux de déportation (Mytho et Bacliêu en particulier) des lieux de pèlerinage tandis que le psychiatre Tâm chargé par la police française de le soigner pour « folie » lors de son internement à l’hôpital de Choquan, section des prisonniers, devenait son disciple fervent.
Rappelons qu’après la défaite française en Europe, les Japonais occupèrent l’Indochine et, en accord avec Vichy, conservèrent l’appareil administratif et répressif français, avec un nouveau gouverneur colonial désormais à leur service. La politique des Japonais tendit à éliminer la tendance stalinienne et à rechercher un compromis de collaboration avec les tendances nationalistes et les sectes ; en 1942, le « bonze fou » exilé au Laos fut libéré par eux et lorsque, le 9 mars 1945, les Japonais eurent mis fin au gouvernement colonial français, ils armèrent les adeptes de ces deux sectes, espérant les utiliser comme auxiliaires militaires en cas de débarquement américain.
Revenons aux staliniens et à leurs activités, jusqu’à la prise du pouvoir en 1945. Hô chi Minh, qui vivait en Chine, dans le Kouang si, réunit en mai 1941, un congrès qui groupa des éléments vietnamiens de toutes provenances et forma avec eux, sous l’étiquette peu compromettante de Viêtminh (abrégé de Viêtnam dôc-lâp dông-minh, Ligue pour l’Indépendance du Viêtnam une organisation dont la direction effective appartenait à ses propres partisans.
Les généraux chinois du Kuoming tang réunirent une seconde conférence des réfugiés politiques vietnamiens en Chine, le 4 octobre 1942 à Lieou-tcheou, dans le but d’écarter la tendance communiste et mirent sur pied le Dông-minh hôi, Association pour la Libération Nationale, présidé par le vieil émigré prochinois Nguyen-hai Thâ ; Hô chi Minh fut emprisonné pour 18 mois. Cependant, au Congrès de Lieou-tcheou de mars 1944 au cours duquel fut élaboré le programme d’un « gouvernement républicain provisoire du Viêtnam », le Viêtminh était représenté, il avait un portefeuille. Ce programme consistait en deux points : liquidation de la domination française et japonaise, indépendance du Viêt-nam avec l’aide du Kuoming tang ; tandis que les nationalistes de ce gouvernement restaient en Chine où ils attendaient que l’intervention du Kuoming tang leur assurât le pouvoir au Viêt-nam, le groupe de Hô chi Minh, sous la bannière du Viêtminh, rentra au Tonkin et s’établit dans la région de Thai-nguyen. Lorsque le coup de force japonais du 9 mars 1945 mit un terme à l’autorité française en Indochine, le Viêtminh se trouva pratiquement maître du Haut pays. S’orientant politiquement vers les alliés (Russie, Chine nationaliste, Grande Bretagne, États Unis), Hô chi Minh organisa quelques escarmouches contre les Japonais, prit contact avec les Américains à Kun-ming, et en obtint des armes pour lutter aux côtés des alliés. Après la capitulation des Japonais le 15 août 1945, le groupe de Hô chi Minh (le Viêtminh) était déjà une force militaire organisée.


 Août 1945. Avènement de Hô chi Minh

Nous examinerons ici la situation qui permit la prise du pouvoir par Hô chi Minh et ses partisans du Viêtminh en août 1945.
Les premiers coups de canon inaugurant en Europe la « continuation de la politique » des puissances par le sang des esclaves, ouvrirent à l’impérialisme japonais, en pleine guerre de conquête de la Chine depuis 1937, la perspective de réaliser le plan de la Grande Asie de Tojo, par l’éviction des anciens maîtres occidentaux du sud-est asiatique. En 1940 sur le refus des Français de laisser pénétrer leurs troupes au Tonkin, les Japonais passèrent à l’attaque à Lan-son et Dong-dang dans la nuit du 22 septembre et débarquèrent à Haiphong le 24, après avoir bombardé le port. Ainsi débuta l’occupation japonaise de l’Indochine ; elle conserva l’appareil administratif colonial français ayant à sa tête un amiral de Vichy qui collabora dans une grande mesure avec l’état-major japonais. Le pillage systématique des produits du pays pour les fins de guerre plongea la population dans une misère accrue ; les masses paysannes vécurent plus que jamais dans le dénuement. Bombardements américains, typhons, froid exceptionnel, firent culminer le désastre dans la grande famine de mars à mai 1945, avec environ un million de morts dans le nord, jusque dans les rues de Hanoi.
Dans le sud du pays, les sectes religieuses persécutées par les Français entrevoient un espoir dans le Japon : les cao-daïstes, dont le pape Pham cong Tac vivait exilé à Nossi-lava (Madagascar) comptent sur le retour du prince Cuong-dê réfugié au Japon ; les fidèles du « bonze fou », les Hoa-hao, obtiennent des Japonais en 1942 le retour de leur maître Huynh phu Sô qui avait été exilé au Laos par les Français. Des groupes nationalistes pro-japonais se forment dès 1943 et leurs membres sont utilisés dans les services japonais de propagande et de gendarmerie.
Dans le nord, vers 1943, dans la région montagneuse de Tuyên-quang, voisin de la frontière chinoise, Hô chi Minh organise son foyer de guérilla, se met en contact avec les Américains pour leur demander des armes, se proclamant aux côtés des « alliés démocratiques » « contre le fascisme japonais » ; son « armée populaire » est officiellement instituée dans le maquis à partir du 22 décembre 1944.
Devant l’offensive américaine dans le Pacifique et la menace de débâcle de l’axe Berlin-Tokio-Rome, le japonais, par un coup de force, mettent fin à l’autorité des Français sur toute la péninsule à partir du 9 mars 1945. Les troupes françaises sont désarmées et cantonnées dans leurs casernes, les dirigeants emprisonnés ou mis à mort ; la population est rassemblée et strictement contrôlée. Les Japonais font proclamer l’indépendance par l’empereur Bao-daï et constituer par Trân trong Kim un « gouvernement national » à Huê le 2 mars. Le couvercle de plomb qui pesait sur le pays s’est fissuré. Les masses populaires se sentent soulagées ­ deux brigands vous pillent et l’un est tombé sous les coups de l’autre ­ , prises du sentiment de contentement de l’impuissant, de l’illusion qu’avec « l’indépendance nationale », quelque chose de positif va se produire dans leur condition. Les policiers arrogants du régime français n’apostropheront plus dans les rues de Saigon, pour vérification de leur carte d’impôt personnel (giây thuê thân) les ouvriers et employés se rendant au travail ; on n’entendra plus les colons français menacer de coups de pied au cul les coolies-pousse qui réclament leur dû. Les membres des groupes nationalistes pro-japonais reçoivent les postes clés de l’administration. La jeunesse du pays, des villes et des villages, est organisée paramilitairement afin de servir de force auxiliaire à l’armée japonaise en cas de débarquement américain ; ce mouvement est connu sous le nom de Jeunesse d’avant-garde (Thanh-niên tiên-phong). Les cao-daïstes forment leurs groupes armés tandis que les Hoa-hao forgent des armes blanches en « attendant les événements », c’est-à-dire l’occasion de prendre le pouvoir. Les militants du groupe stalinien qui ont échappé à la répression ou ont été libérés des camps de concentration après le 9 mars, travaillent en quelque sorte mobilisée par « le gouvernement national » et les paysans et noyautent la Jeunesse d’avant-garde. Tout ce bouillonnement politique dans le sud durant les cinq mois qui précèdent la défaite des Japonais échappe à leur contrôle, tandis que dans les régions du Haut-Tonkin s’étend la zone des groupes armés de Hô chi Minh ; eux aussi attendent les « événements ».
Les bombes de Hiroshima et de Nagasaki suivies de la capitulation du Japon le 15 août 1945, marquent une autre ère sanglante pour ce coin d’Asie destiné par les puissances impérialistes (accord de Postdam entre Staline, Churchill et Roosevelt) à être occupé au nord du 17e parallèle par les troupes chinoises, et au sud, par les troupes anglaises. Le nouveau partage du monde efface de la carte indochinoise l’impérialisme français et les Américains comptent, par le truchement des Chinois, de Tchang-Kaï Chek, inclure le nord Viêt-nam dans leur zone d’influence au sud-est asiatique.
Devant le vide politique créé par la reddition japonaise et devançant les troupes chinoises qui allaient ramener avec elles les nationalistes prochinois du Dong-minh-hôi et du Viêtnam quôc dân dang, Hô chi Minh réunit ses partisans au village de Tântrao (province de Thai-nguyên) et créa un Comité de libération nationale du Viêt-nam (Uy-ban giai-phong dân-tôc Viêtnam) dont la majorité se composait d’une dizaine d’anciens membres du PC. Ainsi rompit-il avec le « gouvernement en exil » en Chine, donc avec les nationalistes prochinois. Après quelques manifestations spectaculaires organisées par ses émissaires à Hanoi, Hô chi Minh y fit son entrée à la tête de son « armée populaire » vers août. Le représentant à Hanoi du gouvernement pro-japonais de Bao-Daï, Phan kê Toai, se retira sans ambages. Ainsi se constitua le pouvoir de facto du Viêtminh dans l’indifférence des Japonais qui avaient reçu des alliés la mission de maintenir l’ordre jusqu’à l’arrivée des troupes chinoises. On dit même que les Japonais relâchèrent les quelque quatre cents prisonniers politiques enfermés dans les bâtiments de la Shell et réclamés par le Viêtminh et qu’ils les laissèrent s’emparer des armes. En même temps, des « comités populaires » prirent le contrôle de l’administration dans les provinces et les mandarins disparurent ou se soumirent. Un gouvernement provisoire Viêtminh fut formé à Hanoi le 25 août, présidé par Hô chi Minh ; à Huê, après la démission du gouvernement Trân trong Kim, Bao-daï abdiqua et fut choisi par Hô chi Minh comme « conseiller suprême ».
Que s’est-il passé dans le sud du pays après le 15 août ? À Saigon la même absence de pouvoir que dans le nord se fit sentir : les troupes japonaises semblaient frappées d’immobilité en attendant l’arrivée des Anglais, tandis que les Français désarmés depuis le 9 mars attendaient leur « libération » et leur retour au pouvoir. Les partisans de Hô chi Minh (quelques émissaires venus du Tonkin rejoignent le groupe stalinien de Cochinchine), en pleine ville, circulent dans des voitures munies de haut-parleurs en criant : « défendez le ViêtMinh » (ung-hô Viêt minh) ­ Viet Minh, mot inconnu jusqu’alors à Saigon et qui avait tout l’attrait du mystère ­ puis, ils distribuent des tracts, se proclament « aux côtés des alliés Russie, Chine, Angleterre, États Unis pour l’Indépendance ». Après une manifestation Viêtminh d’essai organisée le 18 août dans les rues de Saigon, et en l’absence de réaction japonaise, ils appellent à une manifestation générale pour le 20. Pour la première fois dans la vie politique du pays, de véritables masses humaines s’assemblent comme des fourmis dès le matin et emplissent le boulevard Norodom, depuis le jardin botanique jusqu’au palais du gouverneur, puis en ordre, défilent à travers les artères importantes en scandant les mots d’ordre : « À bas l’impérialisme français (Da-dao dê-quôc phap) ! Vive l’Indépendance du Viêt-nam (Vietnam hoàn dôc-lâp) ! Défense du Front Viêtminh !… ». Drapeaux et banderoles flottant au-dessus de cette armée mouvante indiquent la présence de la Jeunesse d’avant-garde, la veille encore organisation pro-japonaise, des paysans conduits par des militants staliniens et venus des alentours de Saigon, des ouvriers de Saigon-Cholon, des cao-daïstes, des bouddhistes de diverses sectes encadrés par leurs bonzes, des Hoa-hao, des militants des groupes trotskistes La Lutte et la Ligue des communistes internationalistes. Certains manifestants sont armés de bâtons de bambou. On remarque des banderoles avec des inscriptions insolites « groupe d’assassinat d’assaut (Ban am-sat xung-phong) » arborées par des hommes aux torses nus et tatoués, porteurs d’armes blanches et de vieux fusils. La police vietnamienne au service de l’occupant ne sait plus où prendre les ordres : elle reste impassible devant le défilé à travers la ville en grève, et la foule ne se disperse que dans l’après-midi. Cette manifestation, dont l’initiative appartint au Viêtminh est la tactique classique préparatoire à la prise du pouvoir, elle figure le sceau de l’approbation générale. En réalité chacun est descendu dans la rue avec un espoir différent. Seul sentiment commun mais tout puissant : ne plus voir les Français au pouvoir, vivre la fin du régime colonial.
Du premier éveil de ces masses depuis toujours dans les « menottes et les baillons » émane une tension électrique dans un calme insolite, ce calme préoccupant qui précède la tempête. Toute contrainte est rompue et tout le monde semble vivre un instant de totale liberté, où l’absence de l’État, la carence de la police permet à chacun de se préparer à sa guise à l’éventualité d’un combat terrible. Que l’obscurité à l’horizon d’un changement fondamental ! À Yalta, à Postdam, Roosevelt, Churchill et Staline, ont décidé de notre sort, nous nous jetterons pourtant corps et âme dans un sans lendemain. Devant la perspective de l’arrivée imminente des troupes anglaises, devant la menace du retour de l’ancien régime colonial, ­ l’envoyé spécial de la « France Nouvelle » le colonel Cédile, est déjà à Saigon au palais du gouverneur général ­, tous les hommes décidés cherchent à se procurer des armes ; chacun vit dans la même atmosphère explosive.
Avec la rapidité de l’éclair, les événements vont se dérouler en ces moments cruciaux de crise générale. Les groupes nationalistes et sectes qui furent pro-japonais restent armés, mais incapables d’initiative : avec la chute du Japon, leur temps est révolu. Le Viêtminh politiquement renforcé par l’avènement de Hô chi Minh à Hanoi et ayant déjà en main le mouvement de la Jeunesse d’avant-garde dont les dirigeants se sont ralliés, fort aussi de la manifestation monstre du 20 dans laquelle il voit l’approbation des masses à sa politique de collaboration avec les « alliés » pour l’indépendance nationale, va imposer son gouvernement.
Bientôt en effet, apparaît sur les murs de la ville une proclamation signée du Comité exécutif provisoire du sud (Uv-ban bành-chanh lâm-thoi Nam-bô). Le comité appelle la population à se mettre derrière lui en vue d’obtenir l’indépendance du pays par la négociation avec les « alliés » et promet la formation d’une république démocratique parlementaire. En même temps que cette affiche annonce la « prise du pouvoir » par le Viêtminh, la liste des membres du gouvernement provisoire présidé par le stalinien Tran van Giau est dressée devant l’Hôtel de ville de Saigon affichée sur une imposante colonne couverte d’étamine rouge ; Nguyen van Tao, autre stalinien, ancien conseiller municipal de Saigon, est désigné pour l’intérieur ; pour donner à leur comité une allure d’union nationale acceptable par les alliés impérialistes dans une éventuelle négociation, les staliniens se sont assuré la collaboration gouvernementale d’un médecin, de quelques intellectuels non staliniens et même d’un propriétaire foncier. Le Comité Nam-bô siège à l’Hôtel de ville, gardé par des miliciens en uniforme blanc. La police et la sûreté se sont ralliées, les commissariats sont contrôlés par les camarades de Tran van Giau ; les pirates de Lê van Viên dit Bay Viên, sont embrigadés comme policiers et agents des futurs assassinats staliniens (on les connaissait depuis toujours sous les Français, sous l’appellation « bandes de Binh-xuyên », du nom d’un hameau situé entre Saigon et Cholon).
L’activité du Comité Nam-bô s’étendit vers les provinces où il constitua ses propres comités provinciaux, qui prirent en main les comités populaires nés spontanément dans les villages, de l’ancienne Jeunesse d’avant-garde. L’arrivée de la commission alliée était annoncée pour le début de septembre. Dans les rues de Saigon flottaient d’immenses banderoles portant des inscriptions de bon accueil en anglais, en russe, en chinois et en vietnamien : « Welcome to the Allied Forces !… ». Quelques actes spectaculaires marquèrent la volonté du Comité Nam-bô d’en finir avec la colonisation française : les rues de Saigon changèrent de noms ; la rue Catinat, artère de luxe de la ville, célèbre par ses locaux de la sûreté ­ cachots et chambres de tortures ­ fut baptisée rue de la Commune de Paris ; le boulevard Norodom s’appela boulevard de la République… Les statues des « héros » de la conquête (Évêque d’Adran tenant par la main le jeune prince Canh devant la cathédrale, amiral Rigault de Genouilly au bord de la rivière de Saigon, Bonnard devant le théâtre municipal) et autres monuments de l’ère coloniale furent détruits.
Au matin du 2 septembre, un grand défilé officiel fut organisé par le Comité Nam-bô. La nouvelle milice armée en uniforme ouvrait la marche. Dans l’après-midi place de la cathédrale, quelques coups de feu tirés on ne sait d’où provoquent un déchaînement général ; les manifestants se ruent sur les maisons françaises et la manifestation se termine tard le soir avec des blessés et des tués de part et d’autre.
Bientôt arrivent par avion les gurkhas de la 20e division indienne sous le commandement du général anglais Gracey. Dès son arrivée Gracey fait répandre sur la ville, par des avions de chasse japonais, des tracts proclamant qu’il charge les Japonais du maintien de l’ordre public et qu’il interdit à la population sous peine de punition sévère la détention de toutes armes. Une immense affiche reproduisant cette proclamation est collée sur les murs de la ville. Le ton hautain du militaire représentant les alliés équivaut à une mise en demeure adressée non seulement aux groupes armés des sectes religieuses qui détenaient des quantités d’armes japonaises mais également au Comité Nam-bô dont la milice armée est plus ou moins tenue pour responsable des « désordres » du 2 septembre. Gracey installe son quartier général au petit palais du gouverneur de la Cochinchine. Une activité fiévreuse anime groupes et sectes. Les Hoa-hao prennent l’étiquette de Parti social-démocrate (Dang dân-xa) et il semble qu’ils aient été invités ainsi que les cao-daïstes à quelques postes subalternes du ministère Viêtminh des affaires sociales. Les trotskistes du groupe La Lutte se prononcent pour le soutien du Viêtminh stalinien dans la phase de la lutte pour l’indépendance nationale et pour la formation d’une république démocratique, mais déclarent se réserver le droit de critique ; une autre tendance trotskiste dénonce comme illusion entretenue dans les masses la possibilité d’obtenir l’indépendance nationale par la négociation avec des brigands impérialistes dont le Viêtminh sollicite l’alliance ; préconisant l’armement du peuple (ce qui est contre la volonté de contrôle du Comité Nam-bô sur tous les groupes armés) et la préparation de l’insurrection armée contre le retour de l’ancien régime, ils regroupent quelques dizaines d’ouvriers et d’employés en un Comité populaire révolutionnaire (Uy-ban nhân-dân cach-mang) à Tân-dinh banlieue de Saigon ; un comité populaire semblable se forme à Biên-hoà à une trentaine de kilomètres de Saigon ; mais l’activité de tels comités, négation du pouvoir de facto stalinien, risque de faire tache d’huile et l’arrestation et l’incarcération de leurs membres par la police Viêtminh y met fin. Notons que les militants de Tân-dinh se laissent désarmer sans riposte car ils craignent qu’en tirant sur la police, ils n’arrivent qu’à nourrir l’accusation de provocation portée contre eux par les gens de l’Hôtel de ville, et restent incompris des masses. Les chefs des sectes également objets des recherches de la police, disparaissent avec leurs groupes armés. La répression Viêtminh vise déjà tous les opposants en puissance.
À l’Hôtel de ville siège toujours le Comité Nam-bô auquel Gracey a accordé quelques contacts courtois sans reconnaissance officielle ; d’autre part Cédile qui manigance fiévreusement avec les Anglais pour « rétablir l’ordre colonial » a établi avec ce même Comité un dialogue de sourds. Le 17 septembre des tracts du Comité appellent à la grève générale contre le français et, toujours dans l’espoir d’une négociation possible avec les Anglais, recommande le calme à la population. Trois jours après, le 20, la presse vietnamienne est interdite par les Anglais et les proclamations du Comité sont lacérées et arrachées des murs de la ville. Le 22, les Anglais contrôlent la prison et réarment quelque mille cinq cents soldats français enfermés par les Japonais dans les casernes de IIè RIC ; enfin dans la nuit du 22 au 23, les Français aidés des gurkhas réoccupent les commissariats de police, la Sûreté, le Trésor, la Poste. Le Comité Viêtminh quitte l’Hôtel de ville et se retire dans les environs de Cholon ; l’insurrection de Saigon éclate la nuit même.


 L’insurrection de Saïgon du 23 septembre 1945

Le Comité Viêtminh dans le but d’obtenir sa reconnaissance par les Anglais comme gouvernement de facto fit tout pour montrer son pouvoir et sa capacité de « maintenir l’ordre ». Il ordonna par voie de presse la dissolution de tous les groupes armés et la remise des armes à sa propre police. La milice Viêtminh, appelée « garde républicaine (Cong-hoà-vê-binh) » eut avec cette police le monopole légal du port des armes. Étaient visés non seulement les sectes religieuses Cao-daï et Hoà-hao, mais aussi les comités ouvriers, la Jeunesse d’avant-garde et les groupes d’autodéfense, c’est-à-dire tous ceux qui se trouvaient hors du contrôle Viêtminh.
Les trotskistes du groupe Tia-sang (l’Etincelle) devant la perspective imminente d’un affrontement inévitable avec les forces militaires anglaises et françaises, appellent par tracts à la formation de comités d’action populaires (tô-chuc-uy-ban hành-dông) et à l’armement du peuple (thiêt-lâp dân-quân) en vue de la constitution d’une assemblée populaire, organe de lutte pour l’indépendance nationale. Les ouvriers du dépôt de tramways de Go-vâp, à quelque huit kilomètres de Saigon, aidés des militants du groupe Tia-sang, organisent une milice et invitent les ouvriers de la région Saigon-Cholon à s’armer et à se préparer au combat.
Le Comité Viêtminh avant de quitter la ville, fait coller partout des papillons ­ la presse étant interdite et la loi martiale proclamée par Gracey dès le 22 ­ invitant la population à se disperser à la campagne et à « rester calme car le gouvernement espère arriver à négocier ». Une psychose d’insécurité règne dans la ville qui se vide peu à peu d’une partie de sa population vietnamienne. Dans la nuit du 22 au 23, les Français, réarmés et appuyés par les Gurkhas, réoccupant pratiquement sans résistance les commissariats de police, la Sûreté, la Poste, le Trésor, l’Hôtel de ville… La nouvelle qui se répand comme une traînée de poudre, déclenche l’insurrection dans les quartiers populaires et les faubourgs de la ville. De partout, des détonations sèches déchirent la nuit : c’est l’explosion spontanée des masses. Personne ne peut avoir une vue globale d’événements de cet ordre. Nous recueillons ici les souvenirs de deux témoins plus ou moins acteurs dans le drame. Des arbres abattus, des véhicules renversés, du mobilier divers entassés dans les rues, telles sont les ébauches de barricades qui s’improvisent aussitôt pour empêcher le passage des patrouilles et le déploiement des troupes impérialistes. Les insurgés se tiennent cachés à proximité. Si le centre de la ville est sous le contrôle des Français secondés par les Gurkhas et les Japonais, la périphérie et les faubourgs (Khanh-hôi, Câu-kho, Bàn-co, Phu-nhuân, Tân-dinh, Thi-nghè…) habitat des pauvres, appartiennent aux insurgés : comités populaires, Jeunes d’avant-garde, garde républicaine, cao-daïstes… Les Français rencontrés sont abattus ; les fonctionnaires cruels de l’ancien régime, les policiers réputés tortionnaires repérés depuis longtemps par la population, sont mis à mort et jetés dans l’Arroyo chinois. Le racisme entretenu par quatre-vingts ans de domination, par le mépris de l’homme blanc à l’égard de l’homme jaune, marque de son sceau aveugle les violences populaires qui éclatent en ces heures critiques. Le massacre d’une centaine de civils français de la cité Héraud à Tân-dinh, le 25, en est une illustration douloureuse. La menace de certains Français, répandue en ville, de « faire la peau aux Annamites pour en tirer des sandales » s’est retournée contre tous les blancs.
Des fouilles et des perquisitions systématiques dans le centre n’empêchent pas les insurgés de mettre le feu à la Compagnie du caoutchouc manufacturé, aux entrepôts, etc…. Dans la nuit du 23 au 24, le commissariat du port est attaqué sans résultat par les guérilleros. Le 24, les insurgés contre-attaquent : des groupes descendent la rue de Verdun et remontent le boulevard de la Somme, convergeant vers le marché ; dans la nuit, le marché brûle. Il n’y a plus à Saigon ni eau, ni électricité, ni ravitaillement et chacun vit dans une « ambiance de massacre et de famine ». Tandis que chaque jour les Français tentent d’élargir le cercle de leur contrôle, des groupes armés divers s’organisent en guérilla tout autour de la ville. Le Comité Viêtminh déclare alors dans un tract : « les Français… prennent plaisir à assassiner notre peuple. Une seule réponse s’impose : appliquer le décret du blocus alimentaire. Les soldats français pris seront mis à mort ». Il conserve cependant l’espoir de s’entendre avec les Anglais et dans l’attente du corps expéditionnaire français dirigé par le général Leclerc. Gracey réussit à engager des conversations avec lui, et une trêve est annoncée le premier octobre. Le 3, Leclerc arrive, avec mission de « rétablir l’ordre » et « construire une Indochine forte au sein de la communauté française ». Les commandes du Triomphant défilent rue Catinat et les drapeaux tricolores flottent de nouveau aux fenêtres. Les conversations continuent et n’ont d’autre résultat que le libre passage des troupes anglaises et japonaises dans les zones contrôlées par les insurgés ; c’est le Comité Viêtminh qui, suivant sa politique d’entente avec les impérialistes alliés a pris cette décision. Les Gurkhas et les Japonais ouvrent la marche, occupent les endroits stratégiques dans la périphérie puis, le 12 octobre, les troupes françaises secondées par les Gurkhas passent à l’attaque générale vers le nord-est : les paillotes brûlent à Thi-nghè jusqu’au poste de Tân-binh et l’encerclement de la ville par les insurgés s’effrite dans des combats acharnés. Les anciens font observer que les Français se dirigent d’abord vers les provinces de l’est, comme ils ont fait au début de la colonisation.
Du côté de la guérilla, le chef de bande Ray Viên, se refusant aux basses besognes policières contre toutes les tendances non affiliées au Viêtminh, se rend indépendant de ce dernier et opère pour son propre compte : tout en guerroyant contre les Français, il se livre au pillage. Comme nous l’avons vu, il n’est pas le seul groupe armé à ne pas accepter l’autorité du Viêtminh. Les plus nombreux de ces groupes connus sous le nom de Troisième division (dê-tam su-doàn) sont dirigés par un ancien nationaliste qui avait un moment placé son espoir dans le Japon ; il se retire avec ses quelques centaines d’hommes armés dans la Plaine des Joncs en vue d’organiser la résistance aux Français ; mais il se rend quelques mois plus tard et se dissout.
Le Viêtminh ne tolère aucune tendance qui lui porte ombrage et il en vient à bout par la liquidation physique. Les militants du groupe trotskiste La Lutte qui pourtant s’étaient prononcés pour le soutien critique du gouvernement Viêtminh, en sont presque immédiatement les victimes. Réunis dans un temple de la région de Thu-duc, où ils se préparent à participer à la lutte armée sur le front de Gia-dinh, ils sont cernés le matin par la police Viêtminh, arrêtés et internés un peu plus tard à Bên-suc, province de Thu-dâu-môt, où ils furent tous fusillés avec une trentaine d’autres prisonniers lors de l’approche des troupes françaises. Trân van Thach, ancien conseiller municipal de Saigon élu en 1933 sur la liste stalino-trotskiste et revenu peu de temps auparavant du bagne de Poulo-Condor, était parmi eux. On apprit quelques mois plus tard que le leader du groupe La Lutte, Ta thu Thâu, revenu du bagne lui aussi, et qui s’était ensuite rendu au Tonkin en vue d’organiser des secours contre la famine, avait également été assassiné par les partisans de Hô chi Minh sur le chemin du retour dans le centre Annam.
Dans cette atmosphère de terreur Viêtminh, la milice ouvrière des Tramways de Go-vâp (Doân công-binh) dont l’effectif s’élève à une soixantaine de personnes, participe à l’insurrection en dehors de toute autorité. Les quelque quatre cents ouvriers et employés des Tramways étaient réputés pour leur esprit de lutte et d’indépendance. On sait que sous les Français le droit syndical n’existait pas. Lorsque les Japonais, après le 9 mars, avaient remplacé les Français à la tête de l’entreprise, les ouvriers avaient constitué eux-mêmes un comité d’entreprise et présenté des revendications ; les militaires japonais, colonel Kirino en tête, étaient venus menacer les ouvriers mais, devant leur attitude ferme, les Japonais avaient cédé accordant non seulement une augmentation de salaire, mais la reconnaissance de onze délégués élus par les onze catégories de travailleurs : électriciens, forgerons, menuisiers, etc…. En août, lorsque les techniciens français abandonnèrent momentanément l’entreprise, le comité la géra jusqu’à l’insurrection.
Or tous les insurgés qui ne se rangent pas sous le drapeau Viêtminh sont aussitôt qualifiés de Viet-gian, traîtres ; tous les ouvriers qui ne s’identifient pas au nationalisme sont qualifiés de réactionnaires, de saboteurs. C’est dans cette atmosphère de violence mentale totalitaire que les ouvriers des Tramways de Go-vâp quoiqu’adhérant à la CGT du Sud (création du gouvernement Viêtminh de facto sous la présidence du stalinien Hoàang-dôn Vân et destinée à s’assurer le contrôle des ouvriers de la région Saigon-Cholon ; les délégués y étaient désignés d’office par Hoàang-dôn Vân et consorts malgré les protestations des quelques délégués élus par les ouvriers eux-mêmes) refusent de prendre l’étiquette de « Travailleurs Sauveurs de la patrie (Công-nhân cuu-quôc) » imposée par les staliniens de la CGT et d’adopter le drapeau rouge à étoile jaune du Viêtminh ; ils gardent leur appellation de milice ouvrière, symbole de leur indépendance dans le « front commun », et combattent sous l’emblème du drapeau rouge non pour la patrie mais pour leur propre émancipation de classe. Ils s’organisent en groupes de combat de deux personnes sous la direction d’un responsable élu et les responsables élisent comme commandant Trân dinh Minh ; c’était un jeune trotskiste du nord qui avait publié un roman social à Hanoi sous le pseudonyme de Nguyên hai Au, et était venu participer à la lutte ouvrière dans le sud. Par la force des choses, cette formation ouvrière entra en contact avec les autres groupes de combat des faubourgs est de Saigon dont le commandement était aux mains du chef Viêtminh, Nguyên dinh Thâu.
Deux faits divers donneront une idée de ce que put être la dictature sur les insurgés par des individus hissés au commandement et consacrés par le Viêtminh. Nguyên dinh Thân entend celer par le sang sa parcelle d’autorité : des guérilleros du groupe Tây-son (ainsi nommé en souvenir de la révolte des paysans des montagnes Tây-son contre les seigneurs féodaux au 18è siècle) ont réquisitionné du tissu chez la tante d’un stalinien notoire, Duong bach Mai, ancien conseiller municipal de Saigon. Au mépris du combat contre les impérialistes, il les fait fusiller. Il fait arrêter T., suspect de trotskisme, secrétaire exécutif Viêtminh de Tân-binh, et conseiller du Groupe I des Volontaires de la mort (doàn cam-tu sô I) dirigé par Khuât ; on prêtait à ce dernier le projet de descendre Nguyên dinh Thâu malgré sa garde personnelle armée jusqu’aux dents, plutôt que de le laisser assassiner T., lorsque le secrétaire général de la CGT du sud, Ly chiên Thang, le fit libérer. De tels actes terroristes et totalitaires ne sont pas des exceptions, mais seront pratiques courantes dans l’embryon d’État du maquis.
Refusant de se soumettre à l’autorité de Nguyên dinh Thâu, la milice des tramways décide de se regrouper dans la Plaine des Joncs, vers laquelle elle se dirige, tout en combattant contre Français et Gurkhas à Loc-giang, Thôt-nôt, My-hanh… Dans la Plaine des Joncs, ces ouvriers prennent contact avec les paysans pauvres, et c’est là qu’ils perdent au combat leur camarade Trân dinh Minh le 13 janvier 1946. Une vingtaine d’autres avaient déjà trouvé la mort dans les batailles livrées en cours de route.
L’intolérance du Viêtminh à l’égard de toutes les tendances indépendantes, l’accusation de traîtrise assortie de menace de mort qu’il porte contre elles, et la faiblesse numérique du groupe des Tramways, obligent ses membres à se disperser. Trois d’entre eux, Lê Ngoc, Ky, Huong, jeune ouvrier de 14 ans, seront poignardés par les bandes Viêtminh après avoir été arrêtés puis relâchés par les troupes françaises à Hoc-môn.
L’explosion de Saigon s’est répercutée à la campagne est dans les provinces. Comme dans le passé, les paysans ont saisi les notables qui s’étaient distingués par leur cruauté, les propriétaires fonciers réputés pour leurs extorsions ; beaucoup sont mis à mort, leurs maisons et leurs greniers incendiés. On dit que des militants paysans staliniens, revenus de Poulo Condor, le mois précédent, tentèrent d’intervenir dans certains endroits pour tempérer les violences et furent eux-mêmes menacés dans leur vie, suspectés qu’ils furent alors de se mettre aux côtés des anciens oppresseurs.

Ngô Van,
In ICO, n°51 à n° 69, 1967-1968.