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Petites filles

Par Zo d’Axa (1895)

mercredi 26 juin 2013

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À Milan, cette après-midi, on jugeait des petites filles. Et ce n’était pas le triste procès de l’enfant surprise sur un banc avec un rigide magistrat, naturellement contumace. J’ai vu les débats se dérouler. Il s’agissait d’une manifestation anarchiste où, parmi des hommes résolus et des femmes hardies, on avait arrêté deux fillettes - quatorze et quinze ans.


Elle était, la brune Maria, d’un charme étrange avec son allure décidée de jeune garçon mauvaise tête, avec ses boucles de cheveux courts et ses yeux noirs où se sentait du feu. Elle avait une façon de toiser ces Messieurs de la Cour qui constituait une synthèse d’insolence silencieuse, insaisissable - c’était mieux que lancer la bottine.

Et quand elle parlait, ce n’était point verbiage qui prête aux sourires ; les phrases brèves disaient quelque chose et tombaient accentuées d’un geste sûr.

- Que parlez-vous d’anarchie, grommelait le président, vous ne savez pas ce que c’est.

- Alors, vous l’avez mieux étudiée, vous, l’anarchie ? Elle existe donc. Et me l’enseignerez-vous ?

Non, petite, on ne t’enseignera rien ! La révolte est d’instinct. Et la théorie est trop souvent puérile. Tu sais tout si tu sens la souillure de vivre la vie bête.

Ernesta Quartiroli, plus jeune d’un an, n’est pas d’une physionomie moins caractéristique. Sa beauté naissante est grave - énigmatique. Et ce serait une fière statue de l’avenir signifiant : Qui sait ?

Son mutisme est hautain. Il semble qu’il ne soit pas question d’elle : un oui, un non, un haussement d’épaules et c’est tout.

Mais la brune Maria, Maria Roda aux attitudes de défi, ne laisse pas le monôme des témoins à charge se poursuivre dans le fastidieux piétinement d’une procession non interrompue. Ses répliques indiquent les haltes. Elle enguirlande des reposoirs pour les délateurs honteux et les dénonciateurs professionnels.

Elle a la riposte pour chacun ; une riposte qui touche.

Un agent de la Pubblica Sicurezza récite contre elle la leçon apprise : la Roda encourageait les manifestants à se ruer sur la police, elle se démenait comme une possédée, elle apostrophait tout le monde, elle avait même insulté le brigadier !…

- Qu’avez-vous à répondre ? semonce le président.

- Je plains ce garde. Je le plains parce qu’il gagne sa nourriture bien péniblement, parce que c’est un pauvre diable ; mais cela m’impressionne de le voir s’acharner sur d’autres pauvres diables : ses frères… Qu’il songe.

Et d’un geste de grâce vers le misérable qui venait de l’accuser, elle jetait peut-être en cet obscur esprit une première lueur révélatrice.

À l’âge où les autres quittent à peine la poupée, à l’âge où les filles des bourgeois commencent à s’amuser d’amour avec le petit cousin ou bien avec quelque vieux monsieur ami de la famille, telles se sont montrées les sœurs des compagnons.

La prison s’imposait. Les gens de la Cour furent généreux. Ernesta et Maria connaîtront trois mois de cachot - et les petites devront aussi payer l’amende à ces Messieurs.

Trois cent francs demandés aux pauvrettes !…

C’est cynique, mais c’est ainsi… Et d’ailleurs tant qu’il y a des cheveux sous le bonnet des gens de justice, n’y a-t-il pas des rouflaquettes ?

Un moment avant que le Tribunal se retirât pour imaginer les considérants de la condamnation, l’homme en rouge avait dit à Maria :

- Avez-vous quelque chose à ajouter ?

- Rien. Parce que tout serait inutile.

Et ce fut le mot de la fin, pas gai mais si flagellant.

On répète que Milan est un petit Paris. Les magistrats milanais le prouvent, au moins sur un point : ils sont répugnants tout comme leurs confrères parisiens.

La magistrature, du reste, n’est-elle pas la même partout ? Et peut-elle être autrement ?

C’est même sans doute la raison qui fait qu’à travers tous pays le souvenir de la Patrie vous reste : il remonte comme une nausée quand on voit la vilenie d’un juge.

Zo d’Axa.
De Mazas à Jérusalem, 1895.