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Petits carnets d’exploitation n°3 : "Fais-moi un café et crève"

mardi 1er avril 2014

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Nous sommes heureux d’accueillir une nouvelle auteure dans nos Petits carnets d’exploitation. N’hésitez pas, vous aussi, à nous envoyer les vôtres, parce que parler de l’esclavage salarié, partager les expériences et faire avancer sa critique, c’est déjà un bon début pour en finir avec la dictature du fric et du travail.


18H. Vite, vite. Relever S. qui a bossé de 11 à 18.
 
S. a des horaires "humains", en somme. Mais… Mais quand tu fais 11-18, tu dois arriver au moins 15mns en avance, allumer percolateur, vite vite, corvée de chiottes, vite vite, balayer laver nettoyer servir les premiers clients, vite. "Comment, il est 12h30 et vous avez pas fini ? Fais moi un café, tiens !". Il reste les consignes à trier, les frigos à remplir, les poubelles à vider, vite vite, recomptez le fond de caisse, vite "Et le client au fond, y va se servir tout seul ? Fais moi un café".

VITE.

7h plus tard, je suis là et j’ai déjà la boule au ventre. J’ai les yeux cramés par manque de sommeil car mon organisme, après deux mois, n’est pas encore habitué à dormir sitôt le boulot fini alors je ne dors pas avant 5h du mat’ en moyenne et pas question de dormir plus tard que 10-11h, c’est mort… Je m’extrais de mon gourbi après les mamours à ma Tite. La Tite, c’est une carne, elle gueule quand une mouche passe, elle tue les oiseaux dès qu’elle peut, elle grogne elle pue, c’est mon Tésor-Joli, y que moi pour la supporter (5 "Maîtres" -Tain, quel mot bien pourrave ! - en 5 ans). Pissou- caca- graaaande promenade de deux heures, sinon, elle devient folle !.

Ensuite, je mange, je somnole 1h-1h30, puis je re-mange, les courses, un vague coup de balai, je ressors la Tite, douche et boule au ventre, je vais bosser.

Je nettoie plus ma chambre, quand j’ai le temps, j’ai pas l’énergie. Alors, voilà, les vêtements (que je ne porte plus car j’ai pris ? Kilos), les livres, des trucs s’entassent, avec des poils de Tite pour amortir les chocs quand on marche dessus, c’est l’entropie du merdier, un jour je trouverais plus mon lit, un jour, c’est sûr, je disparaîtrais dans ma propre chambre…

18h. Vite vite, compter la caisse
Petite parenthèse : si S. s’est plantée, c’est moi qui paye. En deux mois, j’ai pas vu la couleur de mes pourboires et ça m’a déjà coûté plus de 44 euros soit près d’une journée de salaire. Je compte pas bien en temps normal, mais là, avec la pression, c’est encore plus difficile, un rien me déconcentre…
Il est même arrivée d’être SÛRE de pas me gourer mais Il est passé dans la caisse et hop, quand j’ai recompté, y manquait des sous… Que croire ??? Fermons la parenthèse.

Je reprends…

Vite vite, remplir frigos,corvée chiottes, vite un demi, un café, un Ricard, "Non, Mademoiselle, j’ai demandé un déca" "Pardon Monsieur, c’est Madame" "Bon, OK, un déca Mademoiselle !" et, Il me dit : "Madame, Mademoiselle, c’est pareil, tiens fais moi un café"

20h
Personne. Il est parti dîner. Je tombe de sommeil, j’ai faim, toujours faim, faut durer jusqu’à 1h, enfin, une heure, c’est l’utopie.

A 1h, t’as le droit de COMMENCER à nettoyer, COMMENCER à faire ta caisse (Putain de cauchemard, compter les sous !), COMMENCER à PENSER que t’as fini ta journée. Heureusement, j’ai que 5mns de route en scoot.

À 2h moins 10, t’es chez toi. Pissou la Tite qui délire de joie "Ô, Mamaman !", je sais, la Tite mais Mamaman va gagner les sous pour payer les croquettes à Mamamour : oui, je cause à mon chien avec des mots d’amour, ça me change du patron qui me cause comme un chien, qui m’écrase de sa mauvaise humeur comme une merde de chien, qui m’explique que je dois être plus dispo pour faire les putains de courses du bar et partir bosser en avance pour approvisionner en pièces ses putains de jeux, flippers, fléchettes, tout ça, qui râle qu’il est malade, que, s’il part en vacances demain, faudra bien la faire tourner, la boutique, sinon, qui sera AU CHOMAGE, OUI ! QUI ???

Fais moi un café.

Je m’écrase. Comme une merde de chien quand tu marches dessus et ça pue.
Pourquoi je lui dis pas :
"J’ai signé serveuse à 35h/semaine, pas gérante à 17 euros 18 nets de l’heure, 40h/semaine !"
POURQUOI JE LUI DIS PAS ?

J’ai peur, tout le temps, qu’il se mette à râler. Les 15 premiers jours, il était super sympa, pourtant !
Je sursaute quand il entre dans le bar, je nettoie alors, vite vite, je nettoie et après, je mange, je mange…
J’ai peur d’aller bosser, j’ai peur de perdre mon travail.

(Au moment où je tape ces lignes, j’ai la boule au ventre et c’est la débâcle intestinale.)

Y a les clients aussi. Celui qui veut être ton pote, il te claque la bise, il essaie de déraper, il t’englue, il t’enlace, c’est un poulpe, il a 16 mains au bout des tentacules, tu te dégages, t’as envie de le frapper, tain, je suis pas ton pote, non, tu me sauteras pas, non, je t’aime pas, prends pas ma main, touche pas mon visage mon dos me prends pas par la taille, PUTAIN NE-ME-TOUCHE-PAS !
Dire qu’à 50 balais, sans maquillage et portant des chemises de mecs, je pensais, naïve !, qu’on me foutrait la paix.

Y a les clients, celui qui pleure, au bout tout seul. Y pleure quand il a bu parce qu’il voit plus ses gosses à cause d’une salope qui s’est cassée parce qu’il passait sa vie au troquet à picoler et qu’il était jamais là pour ses gosses, ou alors, bourré.

Puis y a celui qui bosse en fonderie. Il t’as vue bailler, grimacer de douleur en te tenant les reins. Il t’explique comment que t’es douillette, comment que la fonderie c’est plus dur, que toi tu rigoles avec les clients, des fois, t’es ASSISE ! alors, de quoi tu te plains ? 
Tu lui as rien dit, t’as juste baillé juste fait une grimace de douleur, mais bon, c’est vrai, t’es douillette, en plus, c’est vraiment vrai : je supporte pas d’avoir mal, dans mon boulot d’avant, on m’appelait Nurofen, alors…

J’ai envie de lui dire, à ce client-là, que j’ai peur. J’ai peur de craquer un jour, j’ai peur de lui dire qu’il est con, que je suis conne moi aussi, qu’on est tous des cons d’aller bosser pour une poignée de brouzoufs pour que les nantis puissent rouler en 4X4 et aller sur des îles faire bosser des serveuses "fais moi un daïquiri". Qu’il ferait mieux d’arrêter de faire une hiérarchie entre ma fatigue et la sienne, parce que la hiérarchie, la vraie, elle nous chie bien dessus. Qu’il devrait… Qu’il devrait, que je devrais ? Mais quoi ? Je sais pas, et pis je suis pas là pour parler de ça, je suis là pour vendre.

J’ai sommeil et 50 ans. J’ai mal au dos, aux pieds, les durillons, à l’épaule gauche -les plateaux-, au poignet droit -le perco- ,au crâne -la musque et le bruit des parlottes-.J’ai mal et j’ai sommeil.

J’ai 50 ans, encore 15 ans, PUTAIN 15 ans ! C’est pas possible, je suis trop fatiguée.

Dans 6/7 ans, la Tite mourra, sauf accident. Quand elle sera partie, je me casserais avec elle. Parce que 15 ans c’est trop dur. Alors, oui, c’est sûr dès que ma Tite s’en va, je me barre avec elle.

En attendant, je lui fais un café. Vite.

LEXOMIL.

P.-S.

D’autres petits carnets d’exploitation sont lisibles ici (vous pouvez nous envoyer les vôtres, dans la forme que vous désirez).