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Préface de 1957 à ’Lettres sur le syndicalisme’ – Bartolomeo Vanzetti

Par Michele Bicchieri (janvier 1957)

vendredi 14 octobre 2016

En prison, Vanzetti lisait tous les livres qu’il recevait ; pas tant pour passer le temps que par souci d’apprendre, dans la recherche d’éléments valables pour la résolution du problème social. Ses écrits de cette période sont le fruit de beaucoup de réflexions et un précieux apport à la cause qu’il embrassait, ainsi qu’un miroir de son cœur noble et de son intelligence vive : d’innombrables lettres envoyées à des amis et compagnons, des articles pour des journaux prolétaires en langue italienne, des exposés que Vanzetti lui-même préparait pour la défense au cours de divers débats du procès, et enfin, deux œuvres autobiographiques, dont « Histoire d’une Vie Prolétaire » qui fut publiée en feuilleton dans 20 journaux et reçut de nombreux éloges.

Les six lettres-articles que le groupe éditorial « L’Antistato » publie aujourd’hui en brochure sont tirées des numéros de 1923 de L’Adunata dei Refrattari. Elles traitent d’un thème encore beaucoup débattu aujourd’hui, à savoir le rapport entre Anarchisme et Syndicalisme. Et cette nouvelle édition tombe au bon moment puisque, comme à l’époque, nombreux sont ceux qui, ne connaissant pas les raisons de notre désaccord avec le syndicalisme, considèrent la position anarchiste comme abstraitement théorique, incapable d’action concrète dans les luttes ouvrières.

Les analyses perspicaces de Vanzetti, basées sur la plus vaste expérience historique, les argumentations lucides qu’il en tire, sont toujours valables pour éliminer une telle erreur de perspective chez qui les lit sans présupposés. Et il faut tenir compte du fait que si Vanzetti écrit pendant une période de pure méditation, les idées qu’il expose sont les mêmes que celles qui avaient dirigé toute son action pendant les 12 années précédant son arrestation ; action qui attira l’horrible machination judiciaire bâtie contre contre lui et Sacco, autre individu des plus actifs et intelligents dans les luttes ouvrières, tout comme la grande influence exercée sur un vaste terrain par les Groupes de « Cronaca Sovversiva » (de la même tendance que Vanzetti) avait attiré la colère des classes patronales et du pouvoir constitué.

Car ce fut autre chose que des théories abstraites !

Ils montrèrent par l’exemple, comme le montre aujourd’hui tout anarchiste qui a les idées claires et le courage d’agir en cohérence avec elles, comment on peut œuvrer concrètement dans un sens révolutionnaire sans abandonner la voie royale de l’Anarchisme.

La thèse de Vanzetti, qui est aussi celle du Mouvement Anarchiste spécifique dans son ensemble, ne nie pas la valeur, la nécessité, même, d’une union concrète des ouvriers comme base indispensable pour leur émancipation ; mais il veut mettre en garde contre l’illusion facile qu’un syndicat, ou n’importe quelle organisation, pourrait à lui seul la concrétiser ; encore moins s’il subit l’influence ou une coercition de la part de partis ou de chefs. Aussi parce que les institutions en général (et parmi elles même le syndicat né dans une société divisée en classes antagonistes) de par leur nature même tendent à perpétuer les états de fait au-delà des nécessités contingentes auxquelles elles devaient faire face à leur naissance, devenant donc à leur tour un obstacle à la dynamique de la transformation sociale. Mais surtout parce que seule la pratique de l’action directe peut au fur et à mesure clarifier à la conscience des travailleurs leurs intérêts communs, et créer les prémisses pour une authentique unification de ceux-ci, qui est donc un résultat, un objectif, et non un présupposé de leur association.

Tel fut le vieil avertissement du fédéralisme anarchiste aux secteurs autoritaires de la Première Internationale, qui avait déjà été exprimé clairement fin 1872 au Congrès de La Haye puis à Saint-Imier. Avertissement dont la non-compéhension et le rejet ont rendu vain le sacrifice de tant de masses pénétrées de l’esprit révolutionnaire ; lesquelles, à cause de cette incompréhension initiale, furent entraînées insensiblement dans les vieux schémas de l’organisation politico-sociale qu’elles s’étaient levées pour combattre, jusqu’à perdre tout caractère révolutionnaire.

Ce phénomène de régression était déjà assez clair en 1923 (au moment où ces lettres furent écrites) et Vanzetti nous en donne un large tableau. Du reste, la naissance même du Syndicalisme comme exigence d’un retour aux méthodes révolutionnaires démontre que le glissement des positions initiales avait été pressenti à l’intérieur même des groupes qui avaient déjà adhéré à la Première Internationale. Ce qui ne signifie pas que le moyen pour remédier à cela s’est avéré inadapté.

Depuis, de nombreux faits validant la thèse anarchiste se sont accumulés ; et les travailleurs, s’ils ne s’étaient pas déshabitués depuis longtemps à penser chacun avec sa propre tête plutôt que de croire encore et toujours leurs prédicateurs, auraient matière à méditer pour comprendre à quel point leurs petites conquêtes sont illusoires et pourquoi leurs problèmes, loin d’être résolus, sont toujours plus compliqués.

Recommençons un peu du début.

L’organisation ouvrière sur le plan international était née spontanément de la concordance des intérêts et des aspirations des travailleurs de tous les pays, en opposition à la tyrannie du capitalisme. Différents courants de pensée avaient convergé vers le même objectif, et la vitalité de la Première Internationale était due à la contribution active des individualités aux groupes, des groupes aux assemblées plus larges et ce jusqu’à l’organisation qui les englobait tous au niveau international. La pluralité des approches aurait pu être harmonisée dans les discussions libres lors de l’assemblée plénière si l’intérêt commun n’avait pas été sacrifié pour celui d’un groupe. Mais Marx et ses partisans, aidés par une idéologie qui nie l’individu en prétendant le réaliser dans la communauté, s’opposèrent dès le début à cette solution fédéraliste, la considérant comme utopiste et y opposant, par la ruse et par la force, la pratique d’un socialisme autoritaire qui, par la conquête du pouvoir – organisé par la Centrale avec une discipline de fer –, devait mener à la dictature du prolétariat considérée comme une « période transitoire » pour arriver à la société de libres et d’égaux à laquelle tous aspiraient.

On a vu à quel point un tel internationalisme ou unitarisme basé sur la contrainte fut éphémère, avant tout devant le phénomène de la « guerre » qui, bien qu’étant par essence en antithèse avec les intérêts et la solidarité du prolétariat international, non seulement n’a pas été évitée mais a même carrément divisé et emporté dans son destin les internationalistes eux-mêmes (dans leur ensemble). Ces derniers ont renvoyé la résolution de ce problème gravissime à la prise du pouvoir, sans se rendre compte que c’est précisément le pouvoir, par sa nature intrinsèque, qui générait les guerres. Et en s’éloignant toujours plus de leur internationalisme initial, à la suite de Lénine, ils acceptèrent la guerre, pensant profiter de la crise qui en résulterait pour précipiter la chute du capitalisme ; crise qui bien sûr n’a pas eu lieu, puisque la guerre a toujours été la soupape de sûreté naturelle pour dépasser les régulières crises économiques auxquelles le capitalisme est sujet, qu’il s’agisse du capitalisme traditionnel ou d’Etat. Au final, ceux qui ont de manière équivoque pris le nom de « partisans de la paix » font aujourd’hui, pour la forme, une propagande anti-guerre qui, ignorant les véritables causes de la guerre (c’est-à-dire l’Etat, le Capitalisme, l’Autorité de tout bord), finit par devenir de l’académisme creux ; alors même qu’ils adoptent dans la pratique le bellicisme le plus contradictoire, soutenant et attisant les guerres nationalistes en Afrique et en Asie contre l’impérialisme occidental, mais défendant par contre l’impérialisme de l’Est, en rien différent de l’autre et dont personne ne peut plus ignorer le vrai visage depuis l’horrible répression, les trahisons et les déportations en masse de l’héroïque peuple hongrois, seulement coupable d’avoir voulu la justice sociale et l’indépendance tant de l’Est que de l’Ouest.

Mais ce n’est pas uniquement face au problème de la guerre que le socialisme autoritaire s’est effondré avec la promesse de la prise du pouvoir. Il suffit de suivre sa parabole dans les grandes lignes pour voir le peu qui a été réalisé du programme et des objectifs de la Première Internationale par cette tendance « pragmatique » par opposition à l’« utopisme » des anarchistes fédéralistes. La tendance dite « démocratique » et collaborationniste, quand elle n’a pas été totalement domestiquée par la bourgeoisie, a toujours mené à des guerres, à la répression des révolutionnaires, et finalement au fascisme, au nazisme, au phalangisme etc. La tendance souhaitant une « transition » par la dictature du prolétariat, qui a eu l’application la plus étendue et conséquente en Russie où ses 40 ans d’expériences ne sont aucunement provisoires, nous montre comment cela est devenu la plus féroce dictature d’un homme et d’un parti, de l’aveu même des chefs de cette tendance dans le rapport Khrouchtchev au 20e Congrès du PCUS. Avec ces confessions, les travailleurs devraient reconsidérer les persécutions inhumaines subies en Russie par les révolutionnaires plus sincères et désintéressés, considérés comme des traîtres à supprimer par ceux-là mêmes qui, à leur tour, au sein même du parti dirigeant, furent désignés comme des déviationnistes lors des procès réguliers qui ont fait grand bruit entre 1934 et 1953 : car ce furent des crimes que, non pas l’homme, mais le système entier a perpétrés (tant il est vrai que même la déstalinisation n’en a pas modifié la terrifiante orientation), sans pouvoir d’ailleurs invoquer dans sa propre justification d’avoir réalisé le Socialisme sur le terrain économique (cf. les déclarations de Staline au 19e Congres Universitaire, les révoltes de Berlin Est en 1953 et celles de Pologne et de Hongrie en 56). Tout comme la trahison perpétrée en Espagne au sein du front révolutionnaire, qui ne découlait d’aucune nécessité tactique, mais juste d’un souci d’hégémonie du bolchevisme russe face aux autres secteurs politiques, souci qui s’est manifesté partout dans sa politique étrangère qui suivait celle du tsarisme.

Le Syndicalisme pouvait-il remédier à cette régression ?

Graham (cité dans la 3e lettre de Vanzetti) témoigne que « … en l’espace d’à peine vingt ans le mouvement syndicaliste est devenu une copie des organisations de métier ordinaires, et les anarchistes qui contribuèrent à sa formation ne devinrent que les dirigeants et les têtes de ces organisations ». Ces trente dernières années, avec la maturation des attitudes de chaque secteur politique face au problème ouvrier, qu’a-t-on pu constater ?

Là où la lutte n’a pas encore abouti à l’hégémonie d’un groupe unique – ce qui est d’ailleurs le but inavoué des soi-disant démocrates – les différents partis se sont attelés à former chacun un syndicat, par le haut, pour tirer profit de l’organisation des masses laborieuses dans leurs batailles électorales et parlementaires respectives. Un exemple typique et récent de ce phénomène nous a été donné en Italie – lors du dernier après-guerre – par la constitution de la C.G.I.L. par le haut par les partis majoritaires, et par la scission qui a suivi (U.I.L., C.S.I.L. et d’autres plus petits) [1]]. Là où au contraire les régimes totalitaires nés de la contre-révolution se sont imposés, les travailleurs ont été regroupés et cloîtrés dans le seul syndicat (nazi-fasciste, péroniste, phalangiste, bolcheviste) ayant atteint le maximum d’imposture et de dégénération. Il suffit de voir que dans ces régimes créés et soutenus par les intérêts d’un groupe au détriment de la communauté, la lutte des classes – d’où le syndicat tire son origine et sa raison d’être – n’est pas reconnue même en principe. Enfin, là où des conditions historico-sociales particulières ont permis aux anarchistes d’influencer moralement les masses organisées, comme par exemple dans la CNT espagnole, dans la FORA [2] argentine etc., le syndicalisme est revenu à son orientation révolutionnaire initiale, JUSTEMENT GRÂCE AUX IDÉES ANARCHISTES, lesquelles ont stimulé la pensée et l’action des membres. Cependant, la démarche syndicaliste, même dans des milieux particulièrement favorables, précisément par sa nature même, ne pouvait pas être à l’abri de positions préjudiciables, difficilement identifiables puisqu’elles restent à l’état latent, mais bien visibles et néfastes aux moments cruciaux ; comme on l’a vu pendant la Révolution Espagnole de 1936-38 dans la participation de la CNT au gouvernement, avec les conséquences que l’on sait.

Ces expériences nous montrent qu’invoquer vaguement l’action directe (comme le fait le syndicalisme) en éclipsant le problème politique n’apporte ni sur le plan révolutionnaire ni pour l’unité des travailleurs : PARCE QUE LE PROBLÈME NON SEULEMENT NE PEUT ÊTRE COMPRIS EN TERMES ÉCONOMIQUES, MAIS EST MÊME ESSENTIELLEMENT POLITIQUE ; et là où la conception politique est axée sur la conquête du pouvoir, on peut aussi partir de l’action directe, mais on arrivera toujours à une organisation centralisée qui étouffera toute initiative individuelle et rétablira l’injustice ; alors que là où le syndicat rassemble des éléments de tendances politiques différentes, comme cela s’est produit avec la CGIL en Italie, il est évident que chacune cherchera à réaliser ses propres plans au détriment des autres et que, même avant d’en arriver à la scission formelle, il ne pourra pas y avoir d’unité d’action.

Tout cela est déjà souligné par Vanzetti avec une grande clarté, et suffit à justifier nos réserves vis-à-vis du Syndicalisme. Aujourd’hui, la constitution des blocs impérialistes de l’Est et de l’Ouest, la menace d’un troisième guerre mondiale, la nouvelle révolution industrielle déjà à l’œuvre en Amérique et en Angleterre avec l’automatisation, en bref des problèmes actuels plus brûlants, ainsi que le fait que les forces de travail soient plus que jamais divisées et montées les unes contre les autres, mettent en évidence la pauvreté idéologique des organismes syndicaux et leur inaptitude à résoudre ces problèmes. Le « cerveau électronique », notamment, pour son énorme capacité de production, montre aujourd’hui de manière incomparable que la nécessité de la réalisation d’une société socialiste libertaire est une question d’importance vitale non seulement pour les catégories de métiers mais aussi pour la société entière face au dilemme entre son esclavage le plus absolu et son émancipation la plus totale. Toute la société donc, et pas seulement la classe ouvrière, est appelée à affronter ce conflit pointé depuis toujours par les anarchistes comme un conflit principalement entre autorité et liberté, et dans lequel l’économie ne représente que l’instrument de la domination exercée sur les masses par une minorité, que cette dernière soit représentée par l’Etat et le Capitalisme ou par la bureaucratie des organisateurs et administrateurs à qui le pouvoir est peu à peu transféré.

Le progrès techno-industriel, associé à la crise actuelle du « socialisme scientifique », rend donc très actuelle la revendication anarchiste de la Révolution totale jusqu’à présent considérée comme utopiste par nos adversaires pratiques, et qui prend fermement ses racines dans la conscience individuelle.

Alors, tous anarchistes ? nous objectera l’interlocuteur considérant l’hypothèse comme utopique. Vanzetti explique que cela n’est pas nécessaire. Et nous voudrions ajouter que, l’anarchie étant, plus qu’une conviction, une condition de vie qui permet à tous et à chacun d’être lui-même au sens le plus complet de terme, la pratique de l’action directe peut permettre d’atteindre son objectif (qui semble si difficile à atteindre avec la propagande théorique) beaucoup plus facilement et largement que ce qu’on imagine : comme le montre l’expérience historique de l’Ukraine et de l’Espagne lors de leurs périodes révolutionnaires respectives, où des populations entières aucunement orientées politiquement, une fois brisé l’appareil étatique de force, suivant l’exemple des minorités anarchistes, surent vivre anarchiquement et défendirent ce mode de vie contre l’emprise et la violence des fascistes et des bolcheviques qui voulaient les réprimer dans le sang, et elles tiennent aujourd’hui encore en éveil la lutte contre le franquisme, par le sacrifice de nombreux jeunes.

Avec la réimpression de ces lettres à un moment où les différentes centrales politiques ressortent le mythe de l’unité syndicale pour remonter la pente de leur impopularité et de l’échec et reprendre le contrôle des masses pour leurs fins de manœuvres politiques et parlementaires, nous souhaitons offrir aux travailleurs (surtout aux nouvelles générations que le fascisme a exclu des expériences sociales), les éléments nécessaires à la compréhension de cette vieille duperie que l’on veut reproduire à leur encontre.

[…]

Michele Bicchieri , janvier 1957.

[Extrait de Lettres sur le syndicalisme, Bartolomeo Vanzetti, Anar’chronique éditions.]


[1La CGIL, Confederazione Generale Italiana del Lavoro (Confédération générale italienne du travail), est créée en 1944, ressemblant socialistes, communistes et démocrates-chrétiens. Dès 1948, les démocrates-chrétiens font scission et créent de leur côté la Confederazione Italiana Sindacati Lavoratori (Confédération italienne des syndicats de travailleurs). Puis en 1950 ce sont les socialistes qui partent pour créer l’Unione Italiana del Lavoro (Union italienne du travail). [NdT

[2Federación Obrera Regional Argentina (Fédération ouvrière régionale argentine ), créée en 1901 et faisant partie de l’Association Internationale des Travailleurs.