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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Priso-corps

vendredi 10 avril 2020

Une prise au corps. Voilà ce que ça me fait. La peur d’abord. Une peur terrible, corporelle, comme un étau sur le cœur, de refiler ce truc à ma grand-mère avec qui je vis. De la contagier. De la tuer. Ce truc que je ne vois pas, que je ne comprends pas, qui est partout et nulle part. Comment vivre ensemble sans contact ? Je n’ai jamais eu les mains aussi propres mais le savon n’enlève pas la peur.

Quelle peur d’ailleurs ? D’où vient cette phobie de la maladie, cette hystérie collective face à la mort ? En est on vraiment arrivé au point de croire pouvoir repousser la mort coûte que coûte ? Quand bien même le prix à payer serait notre liberté ?
On a demandé leur avis aux personnes isolées si elles préféraient la solitude au risque de choper ce truc et d’en mourir ? Si elles meurent de solitude on aura l’air fin. De quel droit penser à la place des gens ? Peut on protéger quelqu’un contre son gré ? Est-ce pour le bien du protégé ou pour la bonne conscience du protecteur ?
J’ai entraperçu une voisine hier, j’allais lui porter du pain, les mots ont jailli, inarrêtables. « Tu sais ce que je fais tous les matins ? Je chiale. Je chiale de rage et d’impuissance. Mon père est mort avant-hier. Personne n’a pu aller le voir à l’hôpital. Il est mort seul. Ils ont interdit tout rassemblement au-delà de 20 personnes. Il va partir seul. Je reste seule. C’est inhumain. Que mon père soit mort c’est la vie, on n’y peut rien c’est comme ça. Par contre qu’on m’empêche d’honorer sa mort comme il se doit ça ça ne va pas. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. C’est inhumain ».
Ca met aussi une claque à l’égo un virus, ça nous ramène à notre condition de partie prenante à un ensemble que nous ne maîtrisons pas, ça donne un peu de relief à ces phrases toutes faites qu’on n’arrive jamais à appliquer vraiment comme le fait de profiter de chaque moment comme s’il pouvait être le dernier, ça nous rappelle que nous ne sommes que de passage… bref, l’humilité quoi.
Ma grand-mère elle se cache derrière des « ah tu sais à mon âge la mort ça fait plus peur » mais je la crois pas. Je l’ai entendue dire à sa copine au téléphone que non, elle ne changeait rien à ses habitudes alors que ça fait treize jours qu’elle est pas sortie de chez elle (ce n’est pas dans ses habitudes). Ca le téléphone pour fonctionner il fonctionne, elle refait tout le carnet d’adresses pour prendre des nouvelles. « Ah ça rapproche, on peut pas dire ».
Oui… et non. Parce que y a cette deuxième prise au corps : celle de l’injonction, du contrôle, de l’oppression. Mon portable vibre : « Le président de la République a annoncé des règles strictes que vous devez impérativement respecter pour lutter contre la propagation du virus et sauver des vies ». Amen. Ca y est, le contrôle total de nos vies est acté. Rideau. Contrôle d’autant plus pervers qu’il est auto-imposé, l’intériorisation de la domination est parfaite. Chacun a sa feuille, libre de cocher n’importe laquelle des petites cases à même de lui rendre sa liberté, de dater signer et de s’en aller. Mais non. On ne fait rien, on ne dit rien non plus. On reste là, confiné. Les plus fous d’entre nous organisent des concerts par balcon interposé.
On n’aurait pas dit hein, à quel point ça marque, l’influence folle d’une autorité abstraite, l’Etat en l’occurrence, sur nos corps. Ca ravive la part animale en moi, j’ai l’impression de voir mon chien lorsqu’il s’apprête à faire une bêtise. Comme un poids sur la nuque qui fait ramper. Etre sur le qui vive ?
Mais ça a du bon, on redécouvre les chemins de traverses, l’art de l’esquive, ne pas laisser de traces.
Et pourtant oui, malgré tout, ça rapproche, indéniablement… « je vais faire des courses, t’as besoin de quelque chose ? » pourquoi a-t-il fallu attendre ce fichu connardvirus pour envoyer ce message ? pourquoi est ce qu’on a besoin d’être acculé pour étendre notre solidarité ? je vois bien que ça ravive quelque chose qui fait du bien au gens : prendre soin. Mais comment prendre soin lorsqu’on est loin, lorsque le contact est proscrit ?
C’est la troisième prise au corps… la stupésidérabasourdisation… il n’y a pas de mot assez fort. Souffle coupé, bouche bée. Le silence total, généralisé, comme si plus aucune contestation ne devait avoir lieu, jamais. On guette un signe, on cherche une réaction, on actualise encore et encore ces pages qui normalement nous réconfortent, on attend l’étincelle… en vain. On tourne en rond. L’incapacité gagne même le cerveau, ou le corps, je ne sais pas lequel des deux bloque le processus habituel de réflexion mais je suis incapable de penser la situation présente.
Pourtant y aurait de quoi hurler CA Y EST ! Enfin, le moment tant attendu. La machine de mort s’est arrêtée ! On peut enfin prendre le temps de se poser, de réfléchir à ce qui est vraiment important ou pas… Qu’est ce qu’on se dirait ? Premièrement, pour arrêter cette machine de mort qu’est l’économie, il aura fallu une autre machine de mort, pas des pétitions. Gardons ça à l’esprit au cas où il viendrait à celui de quelques uns de vouloir la relancer une fois le confinement terminé.
Deuxième réflexion : flagrante violence de classe. Prendre le temps de se poser ? Comme cette soi disant fabuleuse libération qu’est la grève. Pour qui ? Pour celle qui ne peut pas faire grève mais met non plus 2 mais 4 heures pour aller travailler ? C’est à 5h du mat en marchant par -2 degrés pour aller choper un bus qu’elle va avoir une révélation révolutionnaire ? Et aujourd’hui le connardvirus ? En quoi le confinement à 4,5,6… dans 40,30,20… mètres carrés est une situation propice à la réflexion ? Quand le seul lieu calme est la cage d’escalier éclairée au néon, y a de quoi péter un plomb.
Troisièmement, t’es pas mouru l’âne battu ! on est toujours vivant, l’économie s’est arrêtée et on est toujours vivant, fini le tourisme de masse, les morpions d’avions dans le ciel, fini la finance et le boursicotage, fini l’absurde ! Leur monde tenait sur un fil et ce fil vient de rompre. Ce fil sur lequel était écrit there is no alternative si on arrête la machine c’est le chaos on meurt tous dans d’atroces souffrances. Pour ceux qu’il fallait encore convaincre levez les yeux, regardez les milliards pleuvoir, ce système n’est qu’une abstraction, l’économie peut s’arrêter et les activités nécessaires à la vie humaine se maintiennent d’elles mêmes. Croyez vous sincèrement que les soignants et soignantes qui se tuent littéralement à la tâche pour sauver d’autres vies le font pour… de l’argent ? ou plutôt par désir, par conviction profonde que ce qu’ils et elles font est juste, par abnégation au bénéfice de la collectivité ? Et les paysans ? Et tous ceux qui font quelque chose de vraiment utile à la collectivité ?
Par chance, seul critère que les capitalistes ne peuvent maîtriser totalement, nous venons d’obtenir la possibilité de changer les règles du jeu morbide dans lequel ils nous maintiennent depuis trop longtemps. Par un heureux lancé de dés, nous voilà sur la case prison du plateau de monopoly, nous avons trois tours de pause pour décider de réintégrer ce jeu ou d’en sortir.
Car pour l’instant le constat est amer… réalisons où nous en sommes de notre lutte pour l’autonomie… douloureuse vérité. Notre dépendance collective est totale. La plupart des prises de positions ne font que quémander des informations et de la transparence.
Réalisons la place d’internet dans nos vies. Son absolue nécessité pour nous organiser et nous regrouper, pour savoir quels sont les besoins et les ressources, même à un niveau très local, est terrifiante.
Réalisons l’hypocrisie de la liberté proposée par le libéralisme, une liberté coupée, détachée, fragmentée ; chacun chez soi et n’avoir besoin de personne. Une liberté qui s’achète. La liberté réside dans nos liens, dans le tissu de relations qui nous maintient en vie au dessus du vide.
Vous vous rendez compte de la fragilité de nos vies ? De leur absurdité parfois. De qui dépendons nous pour vivre, pour quoi et pourquoi ? Que se passe t il si ça s’arrête ?
Je voudrais juste souligner l’implacable démonstration par le fait offerte par le connardvirus : autrement est possible. Extraordinaire opportunité de bouleversement, de redéfinition, d’évolution. Le vivant nous offre une possibilité de le rester, saisissons la.
Amis citadins, quittez les villes, venez à la campagne, y a plein de maisons vides.

[Repris de IAATA.]