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Réflexions provisoires de Paris à usage d’amis anglais

mardi 9 février 2010

Il m’est évidemment difficile, malgré des conversations avec des amis, en particulier en province, de me faire des idées précises sur ce qui est arrivé ces quinze derniers jours et sur ce qui continue à éclater, de ci de là, de façon plus ou moins sporadique. Mais, je crois que nous pouvons déjà remarquer plusieurs choses.


Les émeutes, en région parisienne comme ailleurs, ont été médiatisées et gonflées à outrance pour faire peur aux bons citoyens et justifier les mesures sécuritaires démesurées prises par l’Etat, à commencer par la sinistre loi coloniale de 1955. La France n’en finit pas d’être hantée par les démons de l’Empire… A Montreuil et aux alentours, tout particulièrement, il n’est presque rien arrivé, presque rien de plus que ce qui fait « l’ordinaire » dans ces banlieues autrefois populaires mais déjà quelque peu « gentrifiées » et donc plutôt calmes malgré la présence de cités dortoirs. A en croire la propagande des médias, Paris et les villes de province étaient prêtes à être assiégées et envahies par des hordes de barbares qui campent au-delà des périphériques. Par l’intermédiaire de copains qui étaient sur place, j’ai déjà la preuve de ce que j’avance, en particulier pour des villes comme Lyon, Marseille, Nantes, etc., villes où traditionnellement les banlieues sont plutôt remuantes. A Lyon, le dernier délire en date concerne la place Bellecour. Il a suffi de quelques jets de canettes et de poubelles sur les CRS pour que les médias parlent de « première intrusion en France des bandes de banlieue en centre ville », « d’émeutes au coeur de la capitale du Rhône », etc. Or, les brèves échauffourées à Bellecour ont été très en retrait, dans leur contenu comme dans leurs formes, de celles qui ont éclaté lors des grèves et des manifestations lycéennes, il y a quelques six mois, sans même parler des pillages sérieux dans les beaux quartiers autour de la place, il y a quelque trois ans. D’ailleurs, il est de tradition à Lyon que les indisciplinés de toute espèce convergent vers Bellecour et y foutent le bordel avec plus ou plus de bonheur. Il faut toute la veulerie intéressée des médias pour cacher cela et présenter quelques empoignades avec les flics comme la prise d’assaut du centre ville. Même dans des bourgs d’Ardèche où j’ai des copains, on a droit au même délire. Des villages autour d’Aubenas ont instauré le couvre-feu parce que « l’émeute », trois voitures brûlées en ville !, « couve dans le département ». Textuel. Le ridicule ne tue plus. De même, dans le 93, dans des villes comme le Raincy, le couvre-feu a été instauré en ville alors qu’il ne s’y passe jamais rien. Le Raincy, c’est le Neuilly du 93 !

Evidemment, l’alarmisme officiel ne signifie pas que l’état d’urgence n’a été installé que dans des villes bourgeoises pour des raisons électoralistes. Ni que rien d’important n’est advenu. Déjà, les dernières émeutes révèlent au grand jour le caractère insupportable de la situation de ceux qui survivent, sous le harcèlement quotidien de la police, dans les cités dortoirs les plus délabrées et les plus touchées par la crise. Elles représentent des formes de révolte effective. Elémentaires certes, mais pas sans sens. En effet, les cibles des émeutiers, malgré le côté brûler « n’importe quoi » et attaquer « n’importe qui » qui est parfois apparu, n’ont pas été autant sans objet que le prétendent les médias. Au-delà de la litanie statistique sur le nombre de voitures brûlées, histoire de terroriser l’automobiliste névrosé qui sommeille derrière le citoyen, ce sont des postes de police, des écoles, des parkings de véhicules officiels, des entreprises de zones franches, etc. qui ont été attaqués. Il y a même eu des choses drôles, dans le 93, comme ces touristes russes qui ont été débarqués de leur bus à quelques kilomètres de Roissy, sans violence d’ailleurs, puis laissés ébahis sur le macadam tandis que les gus partaient avec le véhicule. De plus, contrairement à ce qu’affirme la propagande des médias et de l’Etat, les émeutes n’ont pas été portées par les gangs et encore moins par les imans. Là, où les gangs sont forts, ils contrôlent la situation en collaboration avec la police et les maires, et les imans font la même chose : des jeunes de cité, dans des coins que je connais au-dessus de Saint-Denis, commencent déjà à grogner contre les imans, c’est déjà ça de gagné.

Pourtant, tout en reconnaissant cela, je ne puis partager l’interprétation des émeutes donnée par le dernier carré des « autonomes » dans la majorité de leurs textes récents. Sous prétexte de ne pas « hurler avec les loups », ils reprennent les bonnes vieilles traditions de l’apologie de la violence radicale, ils passent sous silence les contradictions réelles auxquelles sont confrontées ceux qui luttent, en règle générale sans en avoir conscience eux-mêmes. Il ne reste plus alors qu’à fermer les yeux sur les limites internes et externes qui les brident, dont ils héritent mais qu’ils reproduisent trop souvent et à s’en remettre magiquement « au mouvement », ici « l’émeute », comme Deus ex machina situé au-dessus des individus et ordonnateur du dépassement. Mais si les luttes réelles évoluaient ainsi, de façon aussi linéaire et simpliste, il y a longtemps que la révolution serait faite ! Franchement, cette façon propre au mouvementiste des années 1970 d’aborder les difficiles questions auxquelles sont confrontées les luttes me gonfle, car le dépassement y est synonyme de « propagation » et « d’extension » de la même chose. La vraie question qui se pose est celle des « objectifs », des « relations » tissées au cours et à travers les luttes, aussi bien entre ceux qui en ont pris l’initiative, qu’entre eux et d’autres, lesquels peuvent en reconnaître les côtés dynamiques, universels comme on le disait autrefois. Dès que l’on pose les questions ainsi, les formes prises par les luttes, même lorsqu’elles sont violentes et destructrices, ne peuvent plus nous faire oublier la faiblesse de leur contenu. Pour en revenir plus concrètement aux émeutes actuelles en France, il est clair pour moi qu’elles sont en deçà, jusqu’à preuve du contraire, de celles que nous avons connu, il y a près de vingt ans, en Grande-Bretagne. Déjà, en termes de rencontres possibles et même de complicité dans l’action, elles sont presque aux antipodes de ces dernières. Mais il est vrai que, à l’époque, la structure même des villes britanniques, en particulier l’existence de quartiers et de faubourgs populaires où les « communautés » coexistaient, facilitait les choses. Aujourd’hui, même des amis qui connaissent bien les cités ghettos à la française, qui parfois y vivent, ont beaucoup de mal à y papoter, sans même parler du reste. Cela montre à quel point même ceux qui y bougent ont intériorisé les séparations qui sont propres à la structure sociale en France. De façon paradoxale, pas mal de jeunes et moins jeunes de banlieue considèrent les lieux où l’Etat les parque comme le dernier territoire qui leur reste, à l’image du dernier carré des ouvriers qui considèrent l’entreprise qui les exploite comme leur propriété. Ils veulent essentiellement ne plus y être soumis au contrôle policier. Il me semble d’ailleurs que l’absence presque totale de pillages de supermarchés, pourtant facile à réaliser les premiers jours, est l’expression de cette limite. Là aussi, la différence avec les émeutes au Royaume-Uni et aux USA est nette. Les textes que tu peux trouver sur le Web reconnaissent d’ailleurs implicitement les limites en question puisque qu’ils ne proposent rien d’autre que d’aller aux procès, d’exiger l’amnistie, etc. Bref, de faire du « soutien ». Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire. Mais si les émeutes étaient aussi dynamiques qu’ils le laissent entendre, elles auraient aussi constitué des moments de rencontre avec autrui et nous y aurions pu y faire bien d’autres choses que du « soutien ».

André Dréan.
Novembre 2005,