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Avariances - Premières démarques révolutionnaires

Remarques au sujet d’un texte trouvé sur le site de propagande lundi matin [Mise à jour 01/03/2016]

Aux amis des amis qui lui restent, à propos de sa Guerre véritable

mardi 1er mars 2016

« Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non. Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-mêmes, de ceux dont la terre est fatiguée : qu’ils s’en aillent donc ! »

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

« En un mot le moi a deux qualités. Il est injuste en soi en ce qu’il se fait centre de tout. Il est incommode aux autres en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice. Et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice.Vous ne le rendez aimable qu’aux injustes qui n’y trouvent plus leur ennemi. Et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu’aux injustes. »

Pascal, Les Pensées.

« Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’aurait pu trouver jusqu’ici. Et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connaissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seraient plus s’ils avaient cette connaissance. »

Pascal, Les Pensées.


Nous avons voulu lire La guerre véritable [1], et dix fois au moins nous avons verdi. Il aura fallu du temps, plusieurs mois, pour que la nausée passe un peu, que les mots trouvent leur chemin et que se formule quelque chose qui puisse saisir cette abjection, et donne corps au refus nécessaire de cette prose avariée. Puissent les relents qu’elle exhale écarter de ce mauvais chemin ceux qui s’y seraient perdus, depuis longtemps même. Il est grand temps. L’ignominie de ce texte, qui ne fait qu’exacerber une manière détestable de penser, de voir le monde, de le comprendre, de s’adresser aux autres qu’ON déploie depuis plusieurs années maintenant, aura, nous l’espérons, le mérite d’ouvrir les yeux à la progéniture des entichés du dévoilement. Avariance donc, un concept qui consonne avec un de ceux de l’ultra-gauche officielle vieille version, et se trouve mis ici à disposition de ceux qui fréquentent encore les marchands de communauté humaine, — avant l’heure d’ailleurs, puisqu’en bonne secte alternative, quel bonheur, on pratique déjà le communisme comme d’autres la philatélie —, pour qu’ils puissent nommer ce qu’ils quittent.

Après des événements comme les massacres du 13 novembre dernier, ON ne peut quand même pas dire n’importe quoi, et ce qu’en d’autres circonstances ON a pu faire passer pour une tournure d’esprit subtile et nouvelle, aux accents provocateurs, promettant d’ouvrir des possibles subversifs, fait l’effet d’un mauvais spot publicitaire exhibant avec cynisme des postures aussi obscènes qu’attendues. Pascal, utilisé comme une cerise pourrie sur ce gâteau faisandé, vient ici servir de caution snobinarde, un glaçage dissocié sur un appareil raté, à ce raisonnement aussi profondément philosophique qu’un clip de Daesh. Pour ce mauvais coup-là, ON a dû puiser dans les méandres des raisonnements les plus jésuitiques conservés certainement, malgré le chemin parcouru depuis, de ce qu’on appelle une bonne éducation. Tout le monde le savait, mais là, c’en est trop.

Ainsi donc, ON nous assène ici que les attentats de novembre sont de bonne guerre. C’est parce que la France fait la guerre que des passants se sont fait tirer dessus, normal, rien à redire, fair play, puisqu’ON assimile ici tout un chacun à l’état qui nous gouverne, — sauf si on est élu d’une commune en commun (sic) sans doute. ON reprend ici les vieux réflexes d’un anti-impérialisme qu’ON rénove, un « nouvel anti-impérialisme » peut être, comme il y a eu les « nouveaux philosophes ». Reprenant la propagande de n’importe quelle chaîne du golfe, qui ne font sans doute pas partie du spectacle, et auxquelles on peut croire, puisqu’ON n’est pas des blooms qui ne croient à rien, — sinon on serait de la chair à kalachnikov, Dieu et l’Appel nous en préservent, bien des livraisons d’épicerie restent à faire ! — les tueurs de Daesh sont « des esprits échauffés par les bombardements » qui ont tiré sur de la chair à bio-pouvoir, des occidentaux, qui pensaient être heureux alors que le bonheur, affirme-t-ON en ricanant de la plume, est une idée occidentale, comme eux, déjà critiquée par nombre de philosophes qu’ON a dans sa bibliothèque depuis qu’ON a acquis des lettres quand ON a préféré délaisser les études de commerce. Parce qu’il est donc de bonne guerre, au fond, de dégommer ceux dont la « forme de vie » tombe sous le coup des critiques de Bataille, Hegel, ou autres philosophes chics. Être hégélien ou mourir, ou plutôt et mourir. Puisque personne n’est innocent dans ce monde, surtout ceux qui habitent dans une métropole. Ces tirs sont même une sorte de métaphysique critique en acte. ON l’a rêvé dans son local d’étudiant, Daesh l’a fait. Au Bataclan et aux terrasses des cafés, est morte une certaine « forme de vie » « comme il y en a tant d’autre dans cette époque ». Hosannah. Finissez donc le travail, vous qu’on a sans doute d’ailleurs jamais vu en terrasse, qui ne baisez pas, ne buvez pas et ne prenez résolument pas part à ce que tous les autres prennent pour du bonheur. Post- situationnisme jouissant de la poudre des armes des autres et des corps à peine morts de ses semblables. Obscène.

Continuons un peu à nous enfoncer : quand on professe que personne n’est innocent, on entend alors, en somme, que tout le monde doit payer et surtout être puni, en l’occurence pour les méfaits de l’État. Ce ne sont pas les tenants de la « stratégie du coucou » s’agissant des initiatives des autres, maîtrisant et disciplinant leurs manifestations à domicile, et gérant les « débordements », comme des tutte bianche de la grande époque repeints au bolchevisme, que cette guerre va émouvoir.

Même si ON se croit le centre du monde, la révolution ne peut pas être cet œdipe où la société ou même l’Occident, — ce concept qu’ON partage avec les états-majors et les identitaires, fachos ou décoloniaux — ou même tous ses habitants deviendraient le père à tuer. ON est véritablement fasciné par ce passage à l’acte, l’élimination de cet animal post-historique devant son demi en terrasse qui se trompe de bonheur, et ON justifie cette fascination par son caractère « spectaculairement anti économique ».
Alors, certes, les tueurs de Daesh ne sont pas gestionnaires du monde et du capital et l’État Islamique ne semble pas, en l’état du moins, capable de proposer une alternative généralisable à l’austérité. De là à trouver, pour cette raison là aussi, l’acte en question fascinant, voilà qui a de quoi inquiéter. N’en déplaise à certains ayant gentiment dérivé jusqu’au négationnisme, d’autres actes encore plus spectaculairement anti-économiques ont été posés dans le courant du XXème siècle. Viva la Muerte donc. Les fines allusions au frontispice d’Auschwitz — dont pourrait se passer celui dont un des amis a accepté de débattre avec Saïd Bouamama [2], proche de Michel Collon — viennent d’ailleurs parachever l’arrière goût de merde de l’ensemble. Chercherait- ON donc à ce point à manger à tous les râteliers ? La disette fait-elle rage ? Les greniers sont-ils vides à ce point ? Serait-ce pour cela qu’on a fait venir à la Maison de la Grève (sic) il y a peu un scribouillard frères-musulmanophiles pour « déconstruire les figures contemporaines de l’Islam dans les médias » et « dresser le tableau de l’islamophobie en France et de son usage politiques » (sic) [3] ? Même contre l’État d’urgence, contempler un tableau comme l’Origine du monde offre plus de ressources.

Bien sûr, en bon bourgeois, ON est à l’aise partout et tout est permis. Précisons bien qu’ici l’objet n’est pas d’utiliser la question de l’origine sociale comme une identité dont on ne pourrait se défaire, qui déterminerait ad vitam aeternam un être et pourrait servir à le discréditer en dépit de ce qu’il fait, dit, devient. Nous savons bien qu’on peut ne pas s’y résumer, qu’on peut refuser de parvenir, voire trahir sa classe, — mais encore faudrait-il quand ON veut enorgueillir son cv de ce titre, avoir fait durablement entorse à ses présupposés puisque l’on doit alors considérer que les classes existent, et autrement qu’en termes sociologiques, et adopter d’autres pratiques que celle de capitaliser, comme ON l’a appris à l’école, sur le dos des luttes. Il ne s’agit pas non plus de mesurer les moyens financiers et matériels qu’ON a pu mettre en œuvre et leur rôle dans le développement de cette petite entreprise politique. Ici c’est autre chose : ON a fait le choix de s’établir en bourgeois en politique. D’utiliser cette aisance d’éternel vainqueur, de brasser l’histoire de la philosophie comme on touille une mayonnaise, de transformer une mauvaise dissertation en manifeste politique, bref, reproduisant à sa petite échelle le mécanisme pascalien de la tyrannie, d’opérer brouillages et déplacements, d’obtenir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre et d’en tirer profit et pouvoir, de briller pour sa philosophie en politique, par exemple, ou de faire le commercial chez les auto-gestionnaires, tout en étant l’activiste radical de La Fabrique. Bref, comme on le disait à la campagne, de vouloir le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière.

Alors, ne serait-ce que par un vieux réflexe d’honnêteté intellectuelle, on peut aussi regarder de ce côté-là. Avec quoi cherche-t-ON à crâner ici ? Il serait fastidieux de sortir chaque auteur annexé de ce champ de boue, et puis on n’est pas fossoyeurs et le nettoyage de cadavres nous motive assez peu, les auteurs nous exaspèrent, Bataille nous laisse froid et Hegel nous emmerde. Nous avons cependant la conviction intime que certaines des pensées exécutées par ce texte sont encore vivantes, ou le redeviennent sous nos yeux quand nous nous perdons à les lire. Car figurez-vous que la Fabrique, que ce soit dans ses fournées tarnacantes ou racialistes, ne trône pas encore sur toutes les tables de chevet. Bien sûr, nous n’avons pas l’habitude de faire état de nos lectures, mais là, les circonstances nécessitent que le voile s’entrouvre. Alors, sans en faire le combat d’une vie, et puisque l’occasion se présente, laissons Nietzsche qui se défend sans doutes très bien tout seul, et affirmons haut et fort que Pascal, qui se retrouve promu général en chef de Daesh, n’a rien à faire dans cette galère. Plus encore, Les Pensées pourraient même se lire comme un manifeste anachroniquement anti-appelliste. C’est une autre histoire qui n’intéresse sans doute personne. Tenons-nous en à la question du divertissement, en épargnant au lecteur les arcanes du sauvetage théorique. Pour faire vite donc, le divertissement est une situation partagée par tout un chacun, il tient au fait que « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser ». A ce titre, si on doit déglinguer tous ceux qui se divertissent, c’est plus qu’un génocide qu’il faut programmer. D’ailleurs, seule une démarche sectaire peut promettre à ses adeptes de s’exclure dans ce monde de cette misère commune et d’accéder à la béatitude en prétendant que ce ne serait pas encore une manière de se divertir. Plus encore, alors que Pascal précise même qu’on aurait tort de « blâmer ceux qui cherchent le tumulte », pour notre pascalien de carton- pâte, il convient bien plutôt de les dégommer à la kalachnikov. Sans doute un de ces effets de radicalité dont ON a le secret. Tirer de la vision pascalienne du divertissement la conséquence qu’il serait pascalien d’exécuter ceux qui se divertissent, ce serait comme confondre les Pensées et Goldorak, comme proposer de l’œuvre une lecture powerrangersienne qui pourrait, pourquoi pas au fond, de nos jours tout est possible, faire l’objet d’un séminaire prisé à l’Ecole Normale Supérieure. « Pascal dans le camp des terroristes ». ON pourrait donc faire passer les autres, intellectuellement s’entend, d’un camp à l’autre — le courage de mourir encensé dans ce texte est aussi celui beaucoup moins intellectuel de tuer, et dans des conditions dont tout le monde n’aurait sans doute pas effectivement la terrible audace pour rester dans l’éloge macabre dégoûtant qu’ON nous propose, et c’est certainement plutôt dans un camp d’entraînement de Daesh qu’en lisant La phénoménologie de l’esprit ou Le petit livre marron qu’on peut l’acquérir. ON nous propose d’ailleurs l’éloge de ces terroristes qui n’ont pas peur de la mort. Viva la Muerte, encore.

Et l’autonomie dans tout ça, — dont ON prétend d’ailleurs, à grand coup de rodomontades, de séminaires délocalisés, de bouquins indigestes ou de vidéos sur sa plate-forme de propagande, revendiquer l’héritage —, celle de Pascal par exemple, qu’on pourrait ne pas enduire de la merde d’aujourd’hui, et puis la nôtre surtout qu’on cherche ici à embrigader dans des raisonnements plus que douteux ?

Parce que, si on prolonge la réflexion, qu’est-ce c’est que que cette proposition politique, pour finir ? ON cite, pariant sans doute sur la mode décoloniale, la bombe du Milk Bar et l’attentat du Casino la Corniche. On retrouve là encore les ressorts de la propagande des assassins djihadistes dont ON cherche à toute force à se faire les complices discursifs : ces attentats seraient une réponse évidente, nécessaire et justifiée aux bombardements. Nous n’avons semble-t-il pas vécu les mêmes épisodes précédents. Combien de bombardements coalisés ces dernières décennies sans attentats pour y répondre, c’est bien alors le signe, n’en déplaise à nos géopoliticiens du monde diplomatique, qu’il n’y a pas d’effet mécanique cause-conséquence, mais bien autre chose qui est à l’œuvre, et autre chose de spécifique. Daesh n’est pas exactement le peuple syrien bombardé comme nous le justifient quelques magiques anti-impérialistes. Il s’agit bien de politique et de religion, et non pas de bombardements et de victimes sur des territoires, et l’exode djihadiste en est un des signes. On joue le jeu d’une drôle de confusion qui, produit un drôle d’effet stéréo avec les dernières vantardises d’Abbaoud telles qu’elles ont été rapportées. « Les terrasses c’est moi. [Les personnes tuées] ne sont pas innocentes, il faut regarder ce qu’il se passe chez nous, en Syrie ». ON a les complices imaginaires qu’ON mérite. Les attentats du 13 novembre ajoutent ainsi une ligne aux faits de gloire de ce Parti Imaginaire qui adoptait déjà les Talibans, voilà qui aurait pu inviter à la méfiance, — est-ON donc si impuissant à commettre le moindre crime qu’il faille ainsi justifier ceux des autres ? L’usage immodéré de la position de chef et de théoricien n’aurait-il pas provoqué une accoutumance sévère ? ON en vient alors même à se délirer chef et théoricien des autres, en l’occurrence de la piétaille de Daesh. ON fantasmatise une espèce d’internationale de la saloperie. Ce qui est formidable avec le Parti Imaginaire, c’est qu’il peut être dégueulasse sans avoir rien fait. ON en vient à se prendre alors pour le Yacef Saâdi des djihadistes, perpétrant l’amalgame entre ces gens, leurs pratiques et celle du FLN… Arrêtons donc de faire écho à la propagande des post-trotskystes. Quels rapports entre la guerre d’Algérie, une guerre de décolonisation (dont tous les épisodes sont par ailleurs loin d’être recommandables et le FLN loin d’être à graver dans les cœurs des camarades comme l’exemple à suivre) et ces attentats-là ? Et puis, entre nous, si colons il y a, ne serait-ce pas plutôt du côté de ces néo-ruraux entrepreneurs qui prospèrent dans certaines campagnes ? Revenons à nos moutons. La rééducation de tous ces blooms qui cherchent à vivre un bonheur de merde n’est apparemment plus à l’ordre du jour — finie la conquête des subjectivités friables qui paissent sur les campus ? — il s’agit de les éliminer, si on en a le courage. « Et maintenant il faut des armes » nous disait-ON il y a peu… tous ceux que des frissons de joie ont parcourus à cette annonce grandiloquente ne s’imaginaient peut-être pas alors que cela pourrait être, en cas de convergence des luttes, pour fusiller, au delà même de cette « petite-bourgeoisie cognitivo-communicationnelle » dont la désignation en a heureusement choqué plus d’un, « les hipsters, les athées, les chrétiens, les libertins, les alcooliques, les baiseurs et les baisés ».

Car le voilà, le sous texte de cette infamie. ON construit au fil du texte une figure de la détestation dont les traits sont les suivants : ceux qui ne croient en rien (les athées dit-ON aussi, si ON avait voulu être un peu plus léger on aurait pu se contenter de lever bannière contre les laïcards pour mieux épouser les moqueries d’un Médine qui raille Nietzsche et ses descendants dans sa vidéo-propagande Don’t Laïk, quand, sur les mêmes ressorts et pour arriver au même endroit, ON se l’accapare), ceux qui baisent (les libertins, dont ON sait aussi qu’en plus d’aimer baiser, ils ont cru en rien avant même la mort de dieu puisqu’ON a des lettres et qu’ON joue sur les mots), ceux qui boivent, ceux qui chantent, ON va même jusqu’à dénoncer ce « vice chrétien » qui consisterait à « défendre quelqu’un parce qu’il est attaqué ». A part pour constituer avec les islamistes un terrain commun de détestation, on ne voit pas bien la nécessité d’évoquer la chrétienté à cet endroit-là (on n’est vraisemblablement pas dans le cadre d’une critique du religieux puisqu’ON s’en revendique en majuscule d’ailleurs dès l’exergue et à de nombreuses reprises), ni à qui il s’agit exactement de faire de l’œil ou de donner des gages. Et voilà comment ON nous demande de nous ranger derrière la mise au pas religieuse et morale de Daesh. Cette figure qui se dessine c’est bien précisément cet occident pervers et abominable…. . Tous ensemble pour crier à mort Dom Juan, vive les dévots, en somme.

D’ailleurs qu’est-ce que c’est au fond que cet espèce de « ni… ni… » affiché dans ce texte, emboîtant le pas d’autres litanies entendues et lues après les attentats ? Loin d’être le « contre… contre… » qui proposerait le point de départ d’une perspective autonome émancipatrice (évidemment contre l’Etat et contre Daesh), le « ni… ni… » est ici en réalité le « soit… soit… » du chantage sectaire. C’est justement dans ce choix ignoble (Daesh ou l’Etat) que le sous-texte identifié précédemment nous guide : la liberté, le courage sont assurément du côté de Daesh, comme l’anti économisme et la possibilité de se tenir hors de ces « marchés sexuel, professionnel, culturel ou simplement social » qui proposent le bonheur frelaté de boire un verre en terrasse. Le « ni… ni… » a cela de particulier qu’il n’ouvre aucun autre possible : ON nous propose donc forcément, mine de rien, de choisir. Pire encore, en perpétuant l’opposition telle qu’elle se donne, ON finit toujours par conforter les deux à la fois. Ou plutôt si : le possible proposé en filigrane est bien de se ranger derrière Daesh, ou ce qui se présente comme sa succursale à la campagne, mais avec la pensée de derrière qu’on se permet parce qu’on a lu Hegel et Bataille, parce qu’ ON « vit le communisme en répandant l’anarchie » (on épand plutôt ici le djihadisme, mais c’est une simple mise à jour). Et là, ON devient bien « le plus sot de la bande ».

Alors, pourquoi en arrive-t-ON là ? Le chemin pris est risqué, — mais sans doute imagine-t-ON n’avoir peur de rien (trop croire au discours c’est aussi ça) —, et dans une époque attentive et intelligente, ce texte suffirait à discréditer l’ensemble d’une entreprise dans laquelle ON a beaucoup investi. Peut-être qu’il est insupportable de ne plus être l’ennemi dont on parle dans les conférences de rédaction et les ministères, insupportable que les fiches S ne soient pas pour soi seul, insupportable de voir ce qu’ON s’échinait à bâtir comme le monopole de la radicalité disputé par beaucoup plus gros que soi, par ceux qui ont encore beaucoup moins peur et se donnent beaucoup plus de moyen pour enrôler. ON constate que les attentats ont suscité « des crises d’hypocrisie », peut-être une manière de confesser une autre crise qui serait à l’origine de ce texte, une crise de jalousie sinistre, qui conduit, ON a du savoir faire et de la réthorique, à ce devenir flagorneur et courtisan. A vouloir toujours être le méchant, ON se voit déjà calife à la place du calife, mais is it a so good idea ? Certes, les désertions ne sont pas aussi nombreuses pour le plateau des Mille Vaches que pour la Syrie, les communes sont moins populeuses que les faubourgs de Raqqa, et c’est peut-être rageant. Alors qu’ON s’est mis en situation de faire commerce auprès de quelques générations d’étudiants en mal de sensations, d’un millénarisme en quête de radicalité comme placebo d’expériences de luttes réelles et pour combler les besoins de premiers émois, ON ne tient sans doute plus trop en place quand ressurgit un autre fanatisme plus conséquemment nihiliste. Peut-être aussi qu’en bon épicier, on a besoin de temps en temps, pour redonner de l’attrait à la marchandise et de la hauteur à la courbe des ventes, de dynamiser radicalement la com’, comme tous les dealers de came surcoupée qui, alors que le produit ne fait plus tellement recette, le coupent encore, en guise de dernières cartouches, avec des composants de substitutions plus forts. Espérant mieux satisfaire une clientèle en passe de se lasser.

S’il n’est pas certain que « l’air de la ville » suffise à émanciper, prospérer sur le commerce des arrières monde et des bases arrières pue maintenant le rance, assurément.

Ce que nous avons envie de dire, pour finir, aux amis des amis qui lui restent, et que la cruauté proposée n’inspire pas, c’est que « vivre, boire, chanter », oui, ça se défend, sans avoir forcément besoin de remonter au cortège de Bacchus, et qu’en toute hypothèse, se ranger derrière ceux qui veulent fusiller les Ménades et qui considèrent que les buveurs et les baiseurs sont les ennemis à abattre est un courage qu’ils auraient raison de ne revendiquer pour rien au monde. Cette sinistre paraphrase avec glose du communiqué de Daesh résonne comme l’ultime raison de déserter ces arrières mondes, de prendre l’Appel, Tiqqun, et l’Insurrection qui vient pour caler le lit dans lequel on s’enivrera, on baisera et on lira Nietzsche, Pascal et Apollinaire bien autant qu’on voudra, en dégustant un porc royal et en rêvant d’autres perspectives communistes et révolutionnaires, dans lesquelles la sensiblerie ne cohabiterait pas avec la justification de tels massacres, et tout ça sans doute même sans croire en Dieu.

« Le « monde-vérité » — une idée qui ne sert plus de rien, qui n’oblige même plus à rien, — une idée devenue inutile et superflue, par conséquent, une idée réfutée : supprimons-la ! (Journée claire ; premier déjeuner ; retour du bon sens et de la gaieté ; Platon rougit de honte et tous les esprits libres font un vacarme du diable.) »
Nietzsche, Le crépuscule des idoles.

2016, depuis les faubourgs de la capitale de la perversion,
Blaise, Arnold, Nico, la crémière et les autres.

PS : C’est pénible, non, toutes ces petites manières typographiques, italiques et majuscules intempestives ? Raison de plus pour prendre la tangente…

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avariance_et_dix-verdissements_a4.pdf

Mise à jour 01/03/2016 : Nous recevons et diffusons le communiqué ci-après, une autre critique de compagnons stéphanois :

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De l’étrange effet du miroir…

Notes

[1NdNF :Une merde que l’on pourra ne pas consulter sur le site officiel de l’association des commerçants-philosophes de France.

[2NdNF : Voir ici, nous sommes meme gratifiés, au milieu de tout ce bonheur, d’une citation de Max Stirner, qui aurait apprécié…

[3NdNF : Cf. le programme du samedi 13 février du festival « Contre l’état d’urgence, penser l’état du monde ».