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Rudolf Rocker et la position anarchiste devant la guerre

Par André Pruhommeaux (février 1946)

mardi 6 juin 2017

Si les anarchistes ne gardent pas leur virginité politique à l’égard du militarisme, de l’impérialisme, du totalitarisme guerrier et de l’entre-égorgement des prolétaires – qui le gardera ? Si, dans l’impuissance relative de leur petit nombre, ils ne gardent pas du moins, contre vents et marées, l’intégrité révolutionnaire qu’ils ont, vaille que vaille, maintenue depuis près de cent cinquante ans à travers les trahisons de tous les chefs, sous l’écroulement de tous les partis de masse du prolétariat, et qui leur vaut encore l’estime du peuple et la haine de tous les pouvoirs – qui les ­écoutera désormais ?


Lorsqu’un camarade de la notoriété et de la compétence de Rudolf Rocker prend solennellement la responsabilité d’une position que suit une partie non négligeable du mouvement anarchiste, il est du devoir de chaque militant de reconsidérer la question à la pleine lumière de la raison et de l’expérience. Et s’il ne peut le faire sur le moment, par ignorance des textes ou par l’impossibilité d’apprécier clairement la situation, il peut et doit, à la faveur d’une situation clarifiée, examiner de quel côté des erreurs ont été commises afin d’en tirer toutes les leçons désirables pour l’avenir.

En sa qualité de rédacteur en chef du journal des ouvriers juifs de New York (Freie Arbeiter Stimme est, croyons-nous, un quotidien de tendance syndicaliste libertaire publié en yiddish), le camarade Rocker a exercé et exerce encore une grosse influence sur certaines sections du mouvement ouvrier américain : on voit en lui un symbole de l’intégrité anarchiste et on est prêt à admettre, par conséquent, que ce qui est approuvé par Rocker est compatible avec la rigidité la plus pure de sa propre doctrine et ne saurait à plus forte raison constituer, pour un ouvrier syndiqué, une entorse donnée par opportunisme à la morale prolétarienne. C’est ainsi que, lorsqu’en 1933 Rudolf Rocker expliqua la déroute sans combat de la classe ouvrière allemande (et le sauve-qui-peut de certains internationalistes notoires qui abandonnèrent à l’ennemi les archives de l’AIT comme une retraite parfaitement honorable et toute provisoire en attendant la chute fatale de l’hitlérisme – et lorsqu’il désigna l’incendiaire du Reichstag, Marinus van der Lubbe, comme l’unique responsable de la défaite des travailleurs –, l’accueil le plus chaleureux fut réservé à ses déclarations et à sa personne par la grande démocratie américaine, heureuse de trouver en lui un homme raisonnable, dont l’autorité morale s’exerçât dans le sens de ses propres intérêts. L’événement a prouvé depuis que l’humble ouvrier vagabond se servant du feu pour barrer au prolétariat allemand la route des urnes et l’appeler par l’exemple à l’action décisive, violente, qui seule pouvait sauver alors l’Allemagne et l’Europe de la terreur nazie était dans le vrai et que le vieux philosophe, oracle des libertaires allemands, avait tort. Les mots d’ordre des chefs communistes, socialistes et syndicalistes qui, d’une seule voix, crièrent à la provocation et interdirent à leurs troupes le recours aux armes, afin de laisser Hitler s’user au pouvoir, furent la véritable trahison ; la discipline organisatoire du prolétariat allemand – qui avait le nombre, la force économique et le choix des armes, et qui se laissa conduire aux plébiscites de mars comme moutons à la boucherie, sous les drapeaux de Hindenburg et de Thaelmann, laissant les sections d’assaut maîtresses de la rue – reste le péché que l’Allemagne ouvrière, et le monde n’ont pas encore fini d’expier. Pour avoir eu peur de l’incendie d’une baraque de saltimbanques où s’achevait en piteuses grimaces, sous le talon de fer du fascisme, la pitoyable comédie parlementaire allemande, les ouvriers allemands et européens ont subi le martyre et la mort au milieu de l’embrasement de villes entières : Coventry, Rotterdam, Varsovie, Hambourg, Berlin même ont payé de leur anéantissement le pédantisme paniquard de quelques bonzes. Le seul qui soit sorti honorablement de l’épreuve, c’est Van der Lubbe lui-même, calomnié, torturé, drogué, exécuté sans s’être démenti un instant ni avoir laissé condamner un seul « complice » : il n’a pu, il est vrai, rallier par son sacrifice les masses ouvrières pour la victoire. Ce qui se serait produit sans lui est arrivé, malgré lui. Mais il a du moins combattu, là où les autres victimes de l’hitlérisme se sont contentées de subir ; parmi tant de martyrs, il est le seul héros.

Nous espérons qu’après avoir constaté l’inanité des perspectives qui furent les siennes – « Hitler tombant comme un fruit mur après quelques mois de pouvoir » – et après avoir constaté l’effondrement au procès de Nuremberg des mensonges relatifs à la provocation – que l’on avait imputée à Van der Lubbe – le camarade Rocker aura la bonne foi de convenir de son erreur, comme ont convenu de la leur les principaux défenseurs espagnols de la collaboration gouvernementale de 1936-1938, assumée au nom de la CNT et de la FAI. Ces deux erreurs, à mon avis, ne proviennent point d’un abandon conscient de la solidarité anarchiste mais de la méconnaissance d’une règle d’action anarchiste qui ne souffre d’aucune dérogation, quelque exceptionnelles que soient les circonstances – et moins que jamais dans les circonstances exceptionnelles. Je veux parler du principe de l’action directe.

C’est encore au nom du principe de l’action directe que je veux envisager ici le contenu du fameux article de Rocker, « Le commandement de l’heure ».

Le camarade Rocker a écrit cet article au moment où se décidait, aux États-Unis, la question de l’entrée en guerre aux côtés de l’Angleterre et de la Russie. On sait que le capitalisme américain s’est longtemps partagé en deux clans d’importance presque égale : les isolationnistes, partisans d’une politique d’attente, et les interventionnistes, qui pensaient que le moment était venu d’en finir avec l’Allemagne. En attendant que ces messieurs se décident, le plus grand nombre des anarchistes américains – à la suite du camarade Marcus Graham, éditeur de la revue Man ! supprimée l’année précédente par le gouvernement – demeurait sur le terrain de la lutte de classe inconditionnelle et de la défense des droits de l’individu. C’est à ces camarades, bien que le fait ne soit pas précisé par Rocker, que s’adressent les reproches qu’il formule au sujet de ceux qui, « prétendant qu’il est indifférent de savoir qui vaincra dans ce terrible conflit, […] se font les auxiliaires de lâches meurtriers et préparent pour le monde les bénédictions de l’Ordre Nouveau selon Hitler ».

En fait, de quoi s’agit-il ? De faire des vœux pour le succès des démocraties capitalistes et du totalitarisme russe ? Les anarchistes ne sont pas de ceux qui brûlent des cierges dans les églises. Intervenir dans la politique de classe du capitalisme américain et de son État en faveur de l’intervention des États-Unis dans la guerre mondiale, voilà en réalité ce que réclame Rocker de la part des anarchistes américains. Cela constitue, remarquons-le, une intervention à deux degrés. Il s’agit de pousser les politiciens de Wall Street et d’ailleurs à pousser dans le massacre européen les ouvriers et les paysans américains habillés en soldats. Or c’est là une responsabilité qu’il n’appartient pas à un anarchiste de prendre, si ardemment qu’il puisse désirer la défaite de Hitler et la délivrance des populations occupées.

Rocker affirme que les droits démocratiques méritent d’être défendus et que leur abolition serait un coup mortel porté au progrès humain ; mais en même temps il demande que les anarchistes américains s’inclinent devant la suspension de leurs journaux, devant les persécutions de leurs militants, qu’ils cessent de participer à la lutte des classes – en un mot, qu’ils se taisent. Ou plutôt, il leur demande de parler, d’écrire et de manifester, mais en faveur de la militarisation du pays, en faveur de l’interdiction des grèves (qui ont, prétend-il, « miné la résistance française devant les hordes hitlériennes »), et surtout en faveur de l’envoi en Europe d’énormes masses de chair à canon à titre de « fourniture gouvernementale » (government issues, GI’s en abrégé) au massacre international.

Si les anarchistes se mettent à disposer pour la guerre de la vie des masses et de leurs intérêts les plus sacrés – ne serait-ce que sur le papier – en engageant les gouvernements à mobiliser et en prêchant la docilité à leurs ordres, qui restera-t-il pour défendre directement, en actes, la démocratie et les droits de la personne humaine ? Et de quel droit oserait-on, la guerre victorieusement terminée, prêcher à ces mêmes masses la révolte et cette prise en main de sa propre destinée qui fait de l’homme une individualité libre ?

Si les anarchistes ne gardent pas leur virginité politique à l’égard du militarisme, de l’impérialisme, du totalitarisme guerrier et de l’entre-égorgement des prolétaires – qui le gardera ? Si, dans l’impuissance relative de leur petit nombre, ils ne gardent pas du moins, contre vents et marées, l’intégrité révolutionnaire qu’ils ont, vaille que vaille, maintenue depuis près de cent cinquante ans à travers les trahisons de tous les chefs, sous l’écroulement de tous les partis de masse du prolétariat, et qui leur vaut encore l’estime du peuple et la haine de tous les pouvoirs – qui les ­écoutera désormais ?

La lutte est immense qui s’est ouverte, il y a trente deux ans, entre les impérialismes rivaux et qui se poursuit encore aujourd’hui sur la scène du monde. Si nous avions eu à notre disposition des forces immenses, nous aurions pu en épargner l’épreuve à l’humanité ; et si nous avions actuellement de telles forces, nous pourrions, par notre action directe, lui conférer une impulsion et une direction qui la ferait changer de caractère – qui en ferait une révolution émancipatrice, une liquidation de toutes les frontières et de toutes les injustices sociales, la fondation d’un monde de paix et de liberté. Le présent ne nous appartient que pour de petits actes de résistance où s’affirme la persistance d’un grand idéal. C’est notre rôle d’avenir qui est immense : nous ne le sacrifierons pas pour des résultats infimes qui, par eux mêmes, ne changeraient ni la nature des conflits impérialistes ni leur issue.

La seule forme d’action armée que les anarchistes puissent reconnaître, c’est l’insurrection, c’est-à-dire la lutte dans la liberté, par la liberté et pour la liberté. À ce titre, les anarchistes ont combattu individuellement et collectivement depuis toujours, parmi les opprimés et contre les oppresseurs. Dans la double guerre mondiale de l’impérialisme capitaliste, tous les entractes révolutionnaires, en Russie, en Europe centrale, en Espagne et, plus récemment, dans les pays en révolte contre l’occupation allemande, ont eu un caractère anarchiste et une participation anarchiste plus ou moins accentués. En ce qui concerne leur effort de résistance à l’occupation étrangère, de sabotage industriel, de lutte contre les gouvernements de collaboration, de guérilla et de fraternisation révolutionnaires, les anarchistes français, dans leur ensemble, se sont conduits de façon à n’avoir aucune leçon à recevoir de Rudolf Rocker. Et si ce dernier persistait à leur reprocher d’avoir de 1936 à 1939 affaibli le potentiel militaire de la France capitaliste par un attachement « trop étroit » aux intérêts de classe des ouvriers, ils pourraient lui répondre qu’il fallait bien que la conscience et la lutte de classe, exterminées en Allemagne, en Russie, en Extrême-Orient et dans la plus grande partie des pays occidentaux, France non exclue, se survécussent quelque part.

[Publié dans Le Réveil anarchiste, février 1946]