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Alors que l’on parle de Villiers-le-Bel

Scandale à la Courneuve

Os Cangaceiros N°1, Janvier 1985.

samedi 12 juin 2010

Au début de juillet 83, un gamin de 10 ans est assassiné à La Courneuve par un habitant, alors qu’il s’amusait avec des pétards. Cela s’est passé à la cité des 4 000. Contrairement à ce qui s’était passé à Chatenay-Malabry ou à Nanterre, la réaction des habitants et surtout des jeunes fut très vive. Le lendemain soir, alors qu’une manifestation est appelée à se tenir en bas de la cage d’escalier d’où est parti le coup de feu – les gens réclamant qu’on châtie le coupable – des jeunes vont directement au commissariat distant de quelques centaines de mètres et insultent les flics présents. Quelques coups, des pierres contre une voiture de RG puis repli des assaillants parmi lesquels certains n’étaient venus là que dans l’espoir de calmer les esprits. D’autres affrontements avaient déjà eu lieu aussitôt après l’arrestation du tireur débile, blessant quelques flics.


Après la manifestation en bas de l’escalier du tueur, les gens se rassemblent sur le parvis du centre commercial de la cité, discutant par petits groupes. Une équipe de télé vînt à nouveau sur les lieux – le soir même de l’assassinat, la télé était déjà venue interviewer des habitants et ce qui était paru ensuite aux « informations  » présentait la colère des habitants comme un réflexe antiraciste, comme réaction du racisme ; cette présentation indigna nombre d’habitants qui n’avaient pas vu dans cet assassinat un crime raciste mais la réaction d’un imbécile meurtrier qui avait tué un gamin simplement parce qu’il jouait un peu bruyamment sous ses fenêtres : pas de racisme là-dedans, il y a dans ce pays des centaines de milliers d’imbéciles de cette espèce, qui ne supportent pas le bruit que fait toujours la jeunesse, et qui ne supportent pas la jeunesse elle-même, qu’ils n’ont jamais connu. Bref, certains habitants ne voulaient plus que la télé vienne filmer ce soir-là. Néanmoins l’équipe de télé put filmer et interviewer après une bousculade, protégée par certains jeunes immigrés de la cité qui seront les mêmes à effectuer le service d’ordre lors de la manif du lendemain.

Pendant que la télé opérait sur le parvis, de plus jeunes s’en prirent à des magasins et en priorité à ceux dont les propriétaires avaient refusé de donner de l’argent lors de la collecte effectuée pour les obsèques du gamin. Ils y mirent le feu discrètement (dans les jours suivants certains magasins qui devaient fermer pour l’été ou même définitivement furent dévalisés de leur stock). Le bruit se répandit vite de ces incendies parmi la masse des gens qui traînait sur le parvis. Tous les très jeunes étaient surexcités et se mirent à cavaler tous ensemble dans les allées du centre commercial en tambourinant sur les rideaux de fer des commerçants fermés.

Quelques personnes commencèrent alors à soulever des rideaux de fer dans l’enthousiasme (la télé était repartie avant ces évènements). Les jeunes qui eux avaient défendu les journalistes une demi-heure plus tôt accoururent aussitôt pour défendre les magasins du pillage, affirmant qu’ils ne toléreraient pas de tels débordements de la part de ceux qui étaient souvent leurs petits frères ou qui n’étaient pas de la cité.

Après quelques bousculades la situation fût calmée ; c’est-à-dire que tous ces jeunes continuèrent à tourner dans la cité cherchant de quelle façon ils pourraient dépenser leur colère et leur excitation (c’est la venue en masse de la police qui acheva de les disperser, achevant le travail de ceux qui avaient protégé journalistes et magasins). Plus tard dans la soirée, alors que beaucoup d’habitants étaient rentrés chez eux, arriva une équipe d’une dizaine de jeunes venant de Vitry en renfort et qui trouva les lieux déjà occupés par les flics qui y patrouillaient 4 par 4, chaque patrouille distante de vingt mètres des autres. Ces jeunes étaient montés là-bas pour se joindre à la vengeance éventuelle des jeunes de la cité, eux-mêmes ayant déjà eu en 80 le précédent d’un des leurs assassiné par un gardien d’immeuble pour cause de bruit.

Le lendemain, les mêmes qui avaient fait les flics la veille étaient décidés à contrôler une manif vers la mairie. Ils avertirent d’emblée que le service d’ordre casserait la gueule à celui ou celle qui sortirait de sa réserve et ne se conformerait pas au mot d’ordre de défiler dans le-calme-et-la-dignité. En formulant cet avertissement, ils demandèrent à ceux qui n’avaient pas l’intention de s’y tenir de ne pas se joindre au cortège : c’est ce que firent près de la moitié des personnes présentes qui devaient néanmoins rejoindre la manif une demi-heure plus tard, la colère de chacun restant isolée.

Les rackets antiracistes officiels (comme le MRAP ou des saloperies de ce genre) avaient été rejetés par les habitants des 4 000. Mais il est apparu un fait nouveau : une frange de jeunes immigrés raisonnables se chargent euxmêmes d’assurer l’ordre dans la cité, exactement comme la CGT fait régner l’ordre dans les usines en grève. Parmi ceux-là, au moins quelques uns des anciens animateurs du « Yuro Théâtro », un cinéma désaffecté des 4 000 qu’ils avaient transformé en salle de concert pour gérer l’insatisfaction du samedi soir. Au bout de quelque temps, la plupart des jeunes de la cité qu’ils avaient réussi à mobiliser sur cette initiative les laissèrent tomber. En juillet 83, il s’agissait pour ces animateurs de la misère de rejeter tous ceux qui n’étaient pas de la cité surtout s’ils n’étaient pas immigrés. On en finit ici avec ces manipulateurs new-look en rappelant qu’en 71 à la cité des 4 000, dans les mêmes conditions qu’en 83, le patron du bar Le Narval avait assassiné un jeune qui chahutait : ce jeune était français d’origine. Et le Narval a été détruit peu après par un attentat anonyme. Merde à tous ceux qui ont pour but de renforcer l’isolement des pauvres. Merde à ceux qui gèrent l’isolement des immigrés.

L’été meurtrier de 83 a été la réponse des défenseurs de l’ordre à l’été chaud de 81. On peut parler à ce propos d’un véritable terrorisme populaire et diffus, venant aussi bien des petits commerçants que des simples képis en passant par le travailleur français intégré.

Ce que personne n’a encore été capable de dire, c’est que l’État social-démocrate s’appuie directement sur cette vague terroriste qui a pour cible tout ce qui est jeune et tout ce qui bouge, et en premier lieu les jeunes arabes.

Le but de ce terrorisme diffus et individuel est que ses victimes soient plongées dans le désarroi et aillent alors se mettre sous la protection de ce même État qui encourage les assassins. Ce but a été en grande partie atteint. En semant la panique chez les immigrés, en les contraignant à davantage d’isolement et en les amenant enfin à en appeler à la justice – laquelle continue de délivrer régulièrement des permis d’assassiner.

En Italie, c’étaient les services secrets qui s’occupaient de faire du terrorisme pour désarçonner la révolte des pauvres ; en France, où il y a une importante classe moyenne, c’est une partie de la population qui s’en charge d’elle-même : libre cours alors à l’initiative personnelle.

L’État apparaît alors comme le médiateur central entre les jeunes immigrés et les racistes, celui qui seul pourrait faire cesser cette guerre civile. Et les rackets beurs apparaissent, plus modestement, comme les intermédiaires spécialisés entre les immigrés et le médiateur central. L’essentiel pour tous, c’est que le rôle de l’État en sorte renforcé. Prendre des coups ne rend pas nécessairement les gens méchants comme des fauves : ça peut aussi les rendre doux comme des agneaux (nonviolents). Cela, n’importe quel responsable de l’ordre à n’importe quel niveau de l’État le sait. Quoique ses penchants humanistes lui en donnent mauvaise conscience, l’État social-démocrate a très vite compris le parti qu’il pouvait tirer de ce terrorisme spontané de certains citoyens français (et que les partis politiques se sont empressés d’exciter chacun à sa manière) : prendre des coups peut contraindre ces immigrés révoltés à chercher la négociation, à demander la trêve – et c’est ça le but.

Pourtant, depuis le procès en octobre 81 à Créteil du gardien de la cité Couzy, de Vitry, tout est clair quant à ce que les pauvres attendent de la justice – pour ceux qui auraient eu encore des doutes ! Et les jeunes de Vitry l’ont fait savoir publiquement. Nul n’est censé ignorer cette affaire, et surtout pas les spécialistes beurs qui depuis ont rejoué dix, vingt fois la même comédie en toute connaissance de cause. Ces crapules savent bien ce qu’elles font.

Ajoutons que ce réformisme beur s’est développé sur la base d’un dispositif déjà existant et qui va des maisons de quartier et centres socio-culturels aux différents animateurs et éducateurs, payés par l’État. Ces assistants sociaux qui sont presque tous d’anciens gauchistes recyclés, et qui travaillent quotidiennement à neutraliser les jeunes – la justice leur ayant souvent préparé le terrain en brisant leur énergie par de longues peines de prison, à la sortie desquelles les éducateurs n’ont plus qu’à cueillir des gens affaiblis et démoralisés, et à leur proposer enfin quelque chose de « positif ». Cette racaille-là est plus efficace pour défendre l’ordre qu’un bataillon de CRS.

Extrait de Os Cangaceiros N°1, Janvier 1985.