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Sur le film « Chomsky et Compagnie » d’Olivier Azam

lundi 31 mai 2010

Soyons clairs, dans le titre de ce film ce qui compte c’est beau­coup plus les mots « et Compagnie » que « Chomsky » . En effet, je n’ai pas minuté, mais son inter­view ne doit pas durer plus de 20 ou 30 minu­tes sur les 100 minu­tes du film. Ceux qui veu­lent connaître les opi­nions de Norman Baillargeon, de Daniel Mermet ou de Jean Bricmont sur Chomsky ont plus de chan­ces d’être satis­faits que ceux qui croyaient voir vrai­ment un film com­posé essen­tiel­le­ment d’inter­views de…Chomsky.


De plus l’objet et le fil conduc­teur de ce docu­men­taire sont un peu confus, tant sur le plan tech­ni­que que poli­ti­que. Ce docu­men­taire est cons­truit autour d’une inter­view radio­dif­fusée de Chomsky par Daniel Mermet, inter­view entre­coupée d’ images ou d’extraits hétérogènes de films et d’inter­views [1] pour illus­trer soit les idées du « plus grand intel­lec­tuel vivant » (sic) qui « tra­vaille une cen­taine d’heures par semaine » (resic), un pen­seur « entre Bertrand Russel et le sous-com­man­dant Marcos » (waouh ! pour­quoi pas entre Marx et Jésus ?), soit d’inter­ven­tions de dis­ci­ples de ce grand « anar­chiste socia­liste ».

Mermet fait d’ailleurs partie de ces jour­na­lis­tes qui mél­angent un peu tout par igno­rance, ou alors (je ne le connais pas assez pour tran­cher) qui pra­ti­quent déli­bérément des amal­ga­mes. Ainsi il déc­lare, dans le com­men­taire en voix off du film, que les déf­enseurs des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale des années 60 auraient tourné leur veste et seraient déçus parce que les gou­ver­ne­ments issus de ces mêmes mou­ve­ments « obli­gent leurs femmes à porter le voile ».

Cette affir­ma­tion est dou­ble­ment fausse :

– d’une part, on pou­vait par­fai­te­ment, dans les années 60, lutter pour l’indép­end­ance des colo­nies sans pour autant accep­ter de « porter les vali­ses » des futurs exploi­teurs de mou­ve­ments comme le FNL, le FLN, le PAIGC, le FRELIMO, etc. Peu d’hommes et de femmes anti­co­lo­nia­lis­tes ont été luci­des, mais on ne peut cacher et nier leur exis­tence, leurs écrits et leurs actions (visi­ble­ment cela ne fait pas partie de la culture affi­chée de Mermet et Bricmont) ;

– d’autre part, à l’époque, même si la dimen­sion reli­gieuse, musul­mane était déjà prés­ente dans les luttes de libé­ration natio­nale, notam­ment en Algérie, elle n’avait pas du tout pris la même ampleur qu’aujourd’hui [2]. Cette affir­ma­tion est par­ti­cu­liè­rement vicieuse car elle sous-entend qu’il fau­drait, si l’on est un authen­ti­que anti­co­lo­nia­liste, accep­ter incondi­tion­nel­le­ment l’obs­cu­ran­tisme reli­gieux quand il domine un mou­ve­ment de libé­ration natio­nale. Mais elle a l’avan­tage d’expli­quer pour­quoi une cer­taine gauche (radi­cale) ou pas sou­tient aujourd’hui le Hamas et le Hezbollah.

La prés­en­tation de Mermet est bien typi­que de la pensée sta­li­nienne ou tiers­mon­diste (sou­vent la différ­ence entre les deux est très mince) selon laquelle : « Soit tu es avec moi, tu me sou­tiens sans expri­mer la moin­dre opi­nion et tu fermes ta gueule ; soit tu me cri­ti­ques et tu es du côté de l’impér­ial­isme. »

On retrouve là d’ailleurs une des gran­des fai­bles­ses des livres de Chomsky : notre dis­tin­gué lin­guiste est tou­jours extrê­mement dis­cret sur les ten­dan­ces bureau­cra­ti­ques, état­istes voire tota­li­tai­res des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale. Lorsque, dans le film, il cri­ti­que avec raison les bol­che­viks, Chomsky ne se rend pas compte qu’à l’époque (en 1917 et dans les années sui­van­tes) ses cri­ti­ques auraient été dénoncées comme « fai­sant le jeu de l’impér­ial­isme »… Il ne s’en rend pas compte, mais il adopte exac­te­ment, vis-à-vis des mou­ve­ments de libé­ration natio­nale ou des gou­ver­ne­ments tiers­mon­dis­tes et pseudo-antiimpér­ial­istes du Sud actuels, le profil bas que les bol­che­viks ou leurs par­ti­sans, lui auraient imposé.

Dans un arti­cle du Monde diplo­ma­ti­que d’avril 2001 (« La mau­vaise répu­tation ») Bricmont a écrit : « Dans les mou­ve­ments anti-impér­ial­istes domi­nait une men­ta­lité de “prise de parti”. Il fal­lait choi­sir son camp : pour l’Occident ou pour les révo­lutions du tiers-monde. Une telle atti­tude est étrangère à Chomsky, ratio­na­liste au sens clas­si­que du terme. Non pas qu’il se place “au-dessus de la mêlée” – rares sont les intel­lec­tuels plus engagés que lui -, mais son enga­ge­ment est fondé sur des prin­ci­pes comme la vérité et la jus­tice, et non sur le sou­tien à un camp his­to­ri­que et social, quel qu’il soit. » Et il répète exac­te­ment la même chose dans le film. Ce point de vue est aussi le nôtre, mal­heu­reu­se­ment on ne le retrouve pas vrai­ment exposé en détail dans les livres de Chomsky ni dans le film, tel­le­ment notre auteur se concen­tre sur une seule chose : la dén­onc­iation (juste) de l’impér­ial­isme amé­ricain. Ce n’est pas un hasard si Chomsky est cité par Chavez, icône de l’anti-impér­ial­isme à sens unique. Et ce n’est pas un hasard non plus si Chomsky lui a ren­voyé l’ascen­seur en ces termes : “Je m’intér­esse beau­coup à ses idées poli­ti­ques. Je pense que beau­coup d’entre elles sont cons­truc­ti­ves. » (New York Times, 22 sep­tem­bre 2006). Et d’ajou­ter, argu­ment massue sans doute, que Chavez a « rem­porté 6 élections dont le fonc­tion­ne­ment avait été étr­oi­tement sur­veillé » (au sens de « vérifié »).

Il est amu­sant de noter qu’un intel­lec­tuel qui a bâti toute sa car­rière et sa renommée, dans le champ poli­ti­que en tout cas, sur la façon dont les médias et le pou­voir « fabri­quent le consen­te­ment » de la popu­la­tion, ne s’intér­esse abso­lu­ment pas au fonc­tion­ne­ment de la pro­pa­gande cha­viste éta­tique et para-éta­tique…

Chomsky est donc bien dans une logi­que de « camp his­to­ri­que et social » (en fait pure­ment diplo­ma­ti­que, car il y existe bel et bien un "camp de la classe ouvrière", du prolé­tarait, tota­le­ment différent des camps diplo­ma­ti­ques offi­ciels), contrai­re­ment à ce que prétend Bricmont.

Si Chomsky et ses dis­ci­ples se livrent dans ce film à de nom­breu­ses affir­ma­tions pére­mpt­oires et contes­ta­bles, nous n’en don­ne­rons que quatre exem­ples.

- Les fon­de­ments du nazisme

Lorsque Chomsky expli­que que le pou­voir du nazisme a été cons­truit avec des « mots sim­ples » dif­fusés par le « ministère de la Propagande » (donc après 1933) et qu’il s’agis­sait pour Hitler de « ter­ro­ri­ser l’opi­nion » en jouant sur des « sen­ti­ments et des peurs », il passe sous silence ce qu’ont été les acti­vités concrètes du NSDAP et des SA durant les années pré­cédant la nomi­na­tion de Hitler au poste de chan­ce­lier en jan­vier 1933 : atta­que de mee­tings des partis com­mu­niste et socia­liste, meur­tres de mili­tants de gauche, atta­ques de syn­di­cats et de locaux mili­tants, recru­te­ment de dizai­nes de mil­liers d’hommes de main, for­ma­tion de corps para­mi­li­tai­res, noyau­tage des syn­di­cats, de la police et de l’armée, ten­ta­tive de putsch, etc.

Chomsky passe éga­lement sous silence ce qui s’est passé durant l’année 1933 et qui ne peut se réd­uire à quel­ques tech­ni­ques habi­les de condi­tion­ne­ment des esprits : création du camp de concen­tra­tion de Dachau, auto­dafés de livres, atta­ques contre des maga­sins juifs, inter­dic­tion des partis poli­ti­ques, géné­ra­li­sation des actions vio­len­tes et cri­mi­nel­les des SA, etc. Ceux qui croient, comme Chomsky et ses dis­ci­ples dans ce film, que le nazisme a réussi à s’impo­ser à la popu­la­tion alle­mande prin­ci­pa­le­ment parce qu’il aurait mené une pro­pa­gande habile ins­pirée des tech­ni­ques de la com­mu­ni­ca­tion publi­ci­taire amé­ric­aine feraient bien de lire les écrits de Daniel Guérin – un com­mu­niste liber­taire, d’ailleurs : Fascisme et grand capi­tal et La peste brune.

Cela dit, on com­prend que Chomsky et ses dis­ci­ples actuels sous-esti­ment le pou­voir de la vio­lence réelle des nazis, leur rôle fon­ciè­rement anti-ouvrier et anti-révo­luti­onn­aire, leur fonc­tion d’agent de des­truc­tion phy­si­que et matéri­elle du mou­ve­ment ouvrier le plus impor­tant d’Europe, et qu’ils sures­ti­ment le pou­voir sym­bo­li­que des médias de l’époque, même si cela les conduit à une ana­lyse com­plè­tement ana­chro­ni­que. En effet, une telle opé­ration intel­lec­tuelle fondée sur l’esca­mo­tage des mécan­ismes réels du nazisme cor­res­pond à une vision du monde et à une sen­si­bi­lité très actuel­les.

Chomsky et ses dis­ci­ples expri­ment en effet ce que pen­sent beau­coup de jeunes alter­mon­dia­lis­tes, gau­chis­tes ou liber­tai­res, qui aujourd’hui voient le fas­cisme ou le tota­li­ta­risme par­tout (cf. le ridi­cule « Sarkozy = Vichy 2 ») au point de bana­li­ser tota­le­ment ces termes, et croient que la pro­pa­gande méd­ia­tique serait toute-puis­sante au point de faç­onner la réalité sociale et les com­por­te­ments sociaux. (Notons que Chomsky est par­fois un peu plus subtil, comme nous l’expli­que Bricmont, quand il affirme que ce sont sur­tout les « clas­ses moyen­nes » – en clair la petite-bour­geoi­sie sala­riée – qui gobent le mieux la pro­pa­gande mer­dia­ti­que et que les prolét­aires sont doués d’un sens cri­ti­que bien supérieur à celui des intel­los ou des bobos.) Les com­pa­rai­sons qu’établit Chomsky entre fas­cisme et démoc­ratie, ou entre tota­li­ta­risme et démoc­ratie sont extrê­mement par­tiel­les et fra­gi­les car il ne s’intér­esse qu’aux mécan­ismes (sym­bo­li­ques) de la pro­pa­gande, et pas à la vio­lence quo­ti­dienne et mas­sive (pas du tout sym­bo­li­que, celle-là) que mobi­li­sent les partis fas­cis­tes ou tota­li­tai­res avant d’arri­ver au pou­voir, puis ensuite pour garder le pou­voir.

Très réc­emment, le 16 sep­tem­bre 2008, le mas­sa­cre de pay­sans à Cobija, dans le dép­ar­tement de Pando, en Bolivie, orga­nisé avec l’aide de mer­ce­nai­res étr­angers, mais aussi de poli­ciers et de cadres de la préf­ec­ture locale, tous opposés à Evo Morales, nous rap­pelle encore une fois que le pou­voir repose fon­da­men­ta­le­ment sur l’usage concret de la force matéri­elle. Pas sur des mots, des sen­ti­ments de peur et des tech­ni­ques de lavage de cer­veaux. Ce deuxième élément est secondaire dans l’expli­ca­tion de l’avè­nement et de la perpét­uation d’un système dic­ta­to­rial ou tota­li­taire.

- La « pré­face » de Chomsky au livre de Faurisson

Sur le débat qui fait rage depuis 28 ans à propos de la pseudo- « pré­face » de Chomsky (en fait une lettre aux éditeurs non des­tinée à la publi­ca­tion, selon Chomsky ), Daniel Mermet nous livre son cruel dilemme avec une dés­arm­ante naïveté : « C’est ter­ri­ble pour nous car il y a deux per­son­nes en qui on a confiance Vidal-Naquet et Chomsky. » On a là une bonne illus­tra­tion de la paresse intel­lec­tuelle, du sui­visme, de beau­coup de gens de gauche ou d’extrême gauche. Avoir une pensée cri­ti­que ce n’est pas « faire confiance » aveu­glément à X ou à Y, mais se forger SOI-MEME une opi­nion, qu’elle que soit la sym­pa­thie ou l’admi­ra­tion qu’on a pour le talent, les connais­san­ces ou les qua­lités per­son­nel­les d’Untel ou Unetelle. Or, il est évident que Vidal-Naquet a raison dans ce film quand il dit que Chomsky refuse de reconnaître qu’il a commis une erreur [3] en accor­dant sa confiance à des indi­vi­dus comme Pierre Guillaume et Serge Thion. D’autant plus que Thion expli­que lui-même com­ment il a trompé Chomsky, dans le film « Manufacturing Consent : Noam Chomsky, les médias et les illu­sions néc­ess­aires » de Mark Achbar et Peter Wintonick réalisé en 1993.

On peut res­pec­ter et com­pren­dre la posi­tion de Chomsky sur le droit absolu à la liberté d’expres­sion, y com­pris des négati­onn­istes, mais dans ce film son argu­men­ta­tion est ban­cale. Selon lui, « entrer dans le jeu des négati­onn­istes c’est leur donner de l’impor­tance » (et donc il ne faut en aucun cas dis­cu­ter avec eux ou même réfuter leurs pseudo-argu­ments). Très bien. Mais alors on ne com­prend pas pour­quoi signer une pétition et enga­ger une cor­res­pon­dance avec des négati­onn­istes ne serait pas… leur « donner de l’impor­tance », quand on est un intel­lec­tuel aussi « pres­ti­gieux » et « mon­dia­le­ment connu » que lui ! Les négati­onn­istes ont été net­te­ment plus malins et retors que Chomsky sur ce coup-là. Il s’est fait avoir comme un débutant et n’est même pas capa­ble de le reconnaître 28 ans plus tard… En soi, ce n’est pas grave, mais ce qui est inquiétant c’est que ses dis­ci­ples conti­nuent à déf­endre leur maître sur ce qui n’est quand même qu’un point de détail. On peut douter de leur sens cri­ti­que sur des ques­tions plus impor­tan­tes.

On remar­quera aussi que le même Chomsky qui trouve normal et juste de déf­endre le droit d’expres­sion des négati­onn­istes (indi­vi­dus et idées qu’il abhorre) est scan­da­lisé par la publi­ca­tion de prét­endues « cari­ca­tu­res racis­tes contre des musul­mans » en France. Décidément, en 1980 comme en 2008, le « grand intel­lec­tuel pres­ti­gieux » Chomsky est bien mal informé. Les cari­ca­tu­res de Mahomet parues dans Charlie Hebdo n’étaient pas des cari­ca­tu­res « racis­tes » , mais d’abord et avant tout des cari­ca­tu­res dirigées contre une inter­pré­tation poli­ti­que de l’islam et contre la reli­gion… Ce n’est pas du tout la même chose. Et le prét­endre c’est vrai­ment ne pas faire preuve d’un grand « ratio­na­lisme »…

- Le Cambodge

Dans le film, Chomsky prétend que les mét­hodes san­gui­nai­res des Khmers rouges auraient été une rép­onse à la bar­ba­rie des bom­bar­de­ments amé­ricains. Il expli­que que les Khmers rouges étaient un grou­pus­cule de 3 000 per­son­nes. A l’époque, 3 000 hommes armés (en fait plutôt 4000), c’était loin d’être un grou­pus­cule insi­gni­fiant dans un pays de 9 mil­lions d’habi­tants : ima­gi­nons dans la France actuelle de 66 mil­lions d’habi­tants une guér­illa ras­sem­blant 30 000 com­bat­tants sou­te­nus mili­tai­re­ment par deux puis­sants Etats voi­sins. Personne ne qua­li­fie­rait séri­eu­sement un tel mou­ve­ment de « grou­pus­cule ». Chomsky affirme que c’est à cause des bom­bar­de­ments amé­ricains que les Khmers rouges auraient recruté des dizai­nes de mil­liers de « pay­sans en colère, enragés par ces bom­bar­de­ments », et que le tout aurait ainsi engen­dré une « spi­rale de vio­lence ».

Chomsky est bien mal informé sur les sta­li­niens cam­bod­giens [4]. Autant on doit lui rendre hom­mage pour avoir dénoncé le silence de la presse occi­den­tale et les com­pli­cités amé­ri­cano-franç­aises sur le géno­cide du Timor orien­tal, géno­cide qui com­mença la même année que le géno­cide cam­bod­gien (1975), autant on doit sou­li­gner son igno­rance de ce qu’étaient les Khmers rouges et de leurs ori­gi­nes poli­ti­ques. Les diri­geants sta­li­niens cam­bod­giens (Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphan), loin d’être des « pay­sans en colère », étaient des fils de bour­geois dont une partie avaient fait leurs études supéri­eures en France dans les années 50. Dès 1962, ils par­ti­cipèrent à la guér­illa du FNL sud-viet­na­mien et furent donc formés mili­tai­re­ment et poli­ti­que­ment par les sta­li­niens viet­na­miens. Ils furent ensuite rejoints en 1970 par des cen­tai­nes d’intel­lec­tuels cam­bod­giens des villes qui ren­flouèrent l’appa­reil des futurs Khmers rouges. Toutes les idées poli­ti­ques et les mét­hodes d’orga­ni­sa­tion du Parti com­mu­niste cam­bod­gien vien­nent du Nord-Vietnam et de la Chine (notam­ment celle de la pseudo-Révolution cultu­relle). Leur science mili­taire et leurs armes pro­ve­naient du Vietnam et de la Chine. Il est donc faux d’affir­mer que leurs pra­ti­ques géno­cid­aires ne seraient qu’une réaction de déf­ense anti-impér­ial­iste (même si, au niveau évé­nem­entiel, ce sont les bom­bar­de­ments amé­ricains qui ont poussé une partie de la popu­la­tion dans les bras de la guér­illa). Les pra­ti­ques géno­cid­aires ont été préparées par l’orga­ni­sa­tion interne de la guér­illa. Elles sont le fruit d’un projet idéo­lo­gique, un pro­duit dérivé du sta­li­nisme [5] et du maoisme.

Ne pas l’expli­quer, se conten­ter de dén­oncer la bar­ba­rie de l’impér­ial­isme amé­ricain (dém­arche indis­pen­sa­ble, bien sûr), c’est s’empêcher de com­pren­dre les sour­ces du tota­li­ta­risme sta­li­nien. Rien de sert de cri­ti­quer, comme le fait Chomsky, les bol­che­viks des années 20, si c’est pour dis­si­mu­ler ou sous-esti­mer les ori­gi­nes des mécan­ismes d’un système fondé sur un Parti-Etat tota­li­taire 50 ans plus tard. Il existe bien sûr des différ­ences quan­ti­ta­ti­ves et qua­li­ta­ti­ves entre l’URSS de Lénine, celle de Staline et les régimes de Mao et de Pol-Pot. Mais il est dif­fi­cile de nier que l’idéo­logie et la pra­ti­que dites « marxis­tes-lénin­istes » ont été au centre de la cons­truc­tion de ces Etats.

- Bricmont l’Etat et les « ex »

Dans le film et dans l’un des « plus » du DVD, Bricmont essaie de nous expli­quer la nou­veauté ren­ver­sante de la pensée chom­skienne en citant les noms « peu connus » (dit-il) de Rudolf Rocker et de Diego Abad de Santillan [6]. Il se garde bien de nous expli­quer les liens précis entre ces deux pen­seurs anar­chis­tes et Chomsky. Il se contente de nous lais­ser enten­dre que LUI il sait. Une atti­tude typi­que­ment élit­iste : en anglais, on appelle cela du « name drop­ping »…Du sau­pou­drage chic et choc de noms connus ou mystérieux ….

Bricmont prétend que Chomsky serait mal vu dans l’intel­li­gent­sia franç­aise à cause de l’hos­ti­lité d’ « ex-trots­kys­tes, ex-maois­tes, ex-com­mu­nis­tes » (on notera qu’il ne dit pas « ex-sta­li­niens »). Bricmont est fort mal informé ou alors très mal inten­tionné.

Ceux qui ont le plus atta­qué Chomsky (BHL, Finkielkraut et Cie) n’ont jamais été trots­kys­tes, et ce n’est pas « l’extrême gauche » qui mène des cam­pa­gnes contre Chomsky (bien au contraire ses livres sont géné­ra­lement encensés de façon tota­le­ment acri­ti­que par les gau­chis­tes de tout poil), mais la droite « intel­lec­tuelle », la gauche ultra­modérée et des jour­na­lis­tes igno­rants (un pléon­asme). Où l’on voit qu’on peut être un mec vache­ment cultivé comme Bricmont et lancer des accu­sa­tions infondées et confu­ses contre l’extrême gauche et les trots­kys­tes…

Bricmont veut nous faire croire que Chomsky serait un pen­seur ori­gi­nal, « inclas­sa­ble », parce qu’il expli­que que les « mul­ti­na­tio­na­les sont les orga­ni­sa­tions les plus pro­ches des systèmes tota­li­tai­res ». Franchement, on ne voit pas ce que cette cri­ti­que du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme a d’ori­gi­nal. Marx com­pa­rait déjà le fonc­tion­ne­ment d’une usine à celui de l’armée ou d’une caserne. Et il dénonçait déjà la « dis­ci­pline de fabri­que ». Il est évident que la cons­ti­tu­tion d’entre­pri­ses mul­ti­na­tio­na­les ne pou­vait que ren­for­cer ces ten­dan­ces que Marx avait déjà iden­ti­fiées 100 ans avant Chomsky.

Par contre, quand Chomsky prétend que, contre les mul­ti­na­tio­na­les, les gens n’ont dans l’immédiat qu’une « seule déf­ense, un seul outil c’est l’Etat », non seu­le­ment il confond la déf­ense (absurde) de l’Etat bour­geois avec la déf­ense et l’exten­sion cons­tante (indis­pen­sa­ble) des droits démoc­ra­tiques, mais il énonce une bana­lité réf­orm­iste plus que cen­te­naire. Ringarde, quoi…

D’après Bricmont, Chomsky serait « trop ori­gi­nal pour faire partie d’un cou­rant » . (On remar­quera au pas­sage que, lorsqu’il parle de « cou­rants » , il parle des cou­rants à la mode dans la petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle, notam­ment franç­aise, pas des cou­rants du mou­ve­ment ouvrier, ou des cou­rants du mou­ve­ment anar­chiste qui visi­ble­ment sont moins dignes d’être cités que Lacan, Foucault, Althusser ou Heidegger). Il illus­tre son propos en uti­li­sant la métap­hore sui­vante : « la cage » (de l’Etat) « nous protège des fauves » que sont les mul­ti­na­tio­na­les. On est confondu devant une telle naïveté poli­ti­que de la part de théo­riciens si « ori­gi­naux » et « nova­teurs ».

Il existe une inte­rac­tion telle entre les som­mets de l’Etat et les som­mets des mul­ti­na­tio­na­les que l’on ne voit pas com­ment la tête de l’Etat (les gou­ver­ne­ments, les hauts fonc­tion­nai­res) pour­rait cons­ti­tuer le moin­dre bou­clier contre les mani­gan­ces, mani­pu­la­tions et crimes des mul­ti­na­tio­na­les. Quant aux petits fonc­tion­nai­res, en général, ils obé­issent et n’oppo­sent pas de rés­ist­ance aux cir­cu­lai­res, consi­gnes et direc­ti­ves qu’on leur dis­tri­bue. On le cons­tate déjà aujourd’hui, dans la France "démoc­ra­tique", dans les préf­ec­tures et la majo­rité des ser­vi­ces sociaux vis-à-vis des sans-papiers. On ima­gine quelle serait l’atti­tude de la majo­rité de ces fonc­tion­nai­res et des petits cadres de la fonc­tion publi­que face à un gou­ver­ne­ment dic­ta­to­rial ou fas­ciste.

À moins d’être un par­ti­san des idées de Bernstein, ce social-démoc­rate alle­mand de la fin du XIXe siècle… Mais alors, Chomsky ne serait pas vrai­ment « le plus grand pen­seur du XXe siècle »….comme veut nous le faire croire Bricmont.

Les cri­ti­ques ci-dessus exprimées ne doi­vent pas vous déc­ou­rager d’aller voir ou d’ache­ter ce film plutôt confus, mais plein de bonnes inten­tions. Il sou­li­gne invo­lon­tai­re­ment com­ment les ambi­guités, les naïvetés et les lieux com­muns de l’idéo­logie citoyen­niste et alter­mon­dia­liste [7] coïn­cident si bien avec les livres et propos de Chomsky…. En cela, au moins, il est utile.

Y.C.
Trouvé sur mondialisme.org

Notes

[1] Dont des inter­views sans intérêt sur des jour­na­lis­tes français qui se prét­endent « par­fai­te­ment libres » et une déc­la­ration hal­lu­ci­nante d’Arno Klarsfeld. Mais n’était-il pas démago et trop facile d’uti­li­ser les propos de jour­na­lis­tes ou des prés­en­tateurs de la télé pas vrai­ment connus pour leur sub­ti­lité poli­ti­que ou ceux d’un épouv­antail UMP mou du bulbe (Klarsfeld) qui considère que « les dic­ta­tu­res tran­quilles ne posent pas de pro­blèmes » (sic) ? Qui peut-être mys­ti­fié par de avo­cats affi­chés du système ?

[2] Sur le site de la CNT-AIT un inter­naute s’oppose à cette affir­ma­tion en appor­tant les pré­cisions sui­van­tes : « La déc­la­ration du 1er novem­bre du FLN est sans ambi­guité. Le pre­mier objec­tif de sa lutte est : « L’Indépendance natio­nale par :1) La res­tau­ra­tion de l’Etat algérien sou­ve­rain, démoc­ra­tique et social dans le cadre des prin­ci­pes isla­mi­ques. »(http://www.elmou­ra­dia.dz/fran­....) « Depuis l’indép­end­ance, l’Islam est reli­gion d’Etat ... l’Algérie n’a jamais été un état "laique" de ce que je sache ... La cons­ti­tu­tion de 96 définit « l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité » comme « com­po­san­tes fon­da­men­ta­les » de l’iden­tité du peuple algérien et le pays comme « terre d’Islam, partie intégr­ante du Grand Maghreb, médit­erranéen et afri­cain. ) « De même l’emblème du FLN, devenu depuis celui de l’Algérie, est un dra­peau en partie vert (l’islam) avec un crois­sant (rouge certes). « Le mou­ve­ment des Ulema algériens a su négocier avec le FLN (plus influencé par le natio­na­lisme, concept "occi­den­tal" opposé à la oumma isla­mi­que) pour pren­dre sa part du gâteau dans la lutte pour le pou­voir dans le camp des indép­end­ant­istes (alors que les rap­ports avec les "pro­gres­sis­tes" de Ferrat Abbas et le MNA étaient le mépris affi­ché ... Liauzu, L’Europe et l’Afrique médit­erra­néenne de Suez (1869) à nos jours, Editions Complexe, Questions du xxème siècle, Bruxelles, 1994) « De même, les créateurs du FIS sont d’anciens du FLN ... (http://www.huma­nite.fr/1997-07-16_A...) « La dimen­sion reli­gieuse musul­mane était déjà très prés­ente dans la lutte du FLN, mais d’une part il se peut qu’elle ait été dis­si­milée aux "por­teurs de vali­ses", pour qu’ils enten­dent ce qu’ils avaient envie d’enten­dre (Marcos fait exac­te­ment pareil aujourd’hui, res­sor­tant des fables aux occi­den­taux émerveillés de sa poésie ...). Et d’autre part, on était alors en pleine époque du socia­lisme réel triom­phant, et il se peut que à l’époque on voyait la reli­gion comme une sur­vi­vance de vieilles tra­di­tions qui de toute façon ne tar­de­raient pas à suc­com­ber avec le pro­grès social et scien­ti­fi­que amené par l’indép­end­ance. »

Je n’ai pas de dés­acco­rds impor­tants avec les remar­ques repro­dui­tes ci-dessus. Je main­tiens sim­ple­ment que la ques­tion reli­gieuse n’était pas cen­trale dans la lutte du FLN dans les années 50, et qu’il faut différ­encier le FLN de l’islam poli­ti­que actuel, au risque de com­met­tre un ana­chro­nisme et d’affir­mer qu’en terre d’islam tous les chats ont tou­jours été... verts.

[3] Pour plus de détails cf. http://www.anti-rev.org/textes/Vida...

[4] Il est d’ailleurs tout aussi mal informé quand il prétend dans ce film qu’il n’y aurait pas eu de mani­fes­ta­tions en France contre la pre­mière guerre d’Indochine. Comme l’écrit l’his­to­rien Daniel Hémery : « A partir de jan­vier 1949 - l’on est au cœur de la guerre froide – [le PCF] lance sa pre­mière grande cam­pa­gne de masse contre la “sale guerre” et orga­nise grâce au sou­tien de la CGT mani­fes­ta­tions et grèves ouvrières sur les mot d’ordre “ plus un homme, plus un sou ”, “rapa­trie­ment du corps expé­diti­onn­aire ”, “ paix au Vietnam ”. Cette cam­pa­gne a eu un réel écho dans la classe ouvrière qui s’expli­que notam­ment parce qu’elle ouvre une pers­pec­tive de rechange au combat ouvrier après la grave déf­aite des gran­des “grèves rouges ” de 1947-1948. Elle culmine en 1949 et au début de 1950 avec les mul­ti­ples refus des dockers des ports français et algériens, à l’excep­tion de Cherbourg, de char­ger et déch­arger les navi­res et des che­mi­nots de trans­por­ter le matériel de guerre par chemin de fer. » Cf.http://www.europe-solidaire.org/spi...

[5] On oublie qu’en 1976 le Parti com­mu­niste français fit éditer un livre aux Editions socia­les Cambodge, l’autre sou­rire de Jérôme et Jocelyne Steinbach pour rép­ondre aux cri­ti­ques contre les pol­po­tis­tes.

Ajout du 1er octo­bre 2008 : En ce qui concerne les sta­li­niens, il est comi­que de lire, dans un com­men­taire à propos de cette chro­ni­que, un cer­tain « Anarced » sur le site de la CNT-AIT de Caen trai­ter par-dessus la jambe, lui aussi, la res­pon­sa­bi­lité spé­ci­fique et écras­ante des sta­li­niens cam­bod­giens dans le géno­cide. Il rai­sonne comme l’his­to­rien « révisi­onn­iste » (pas au sens antisé­mite mais « anti­com­mu­niste ») Ernst Nolte qui expli­quait que le nazisme était sur­tout une rép­onse au rép­onse au lénino-sta­li­nisme. Appliquant cette mét­hode dou­teuse au Sud-Est asia­ti­que, mais ren­ver­sant l’argu­ment, notre anar­chiste dis­tin­gué veut nous faire croire que le sta­li­nisme cam­bod­gien serait sur­tout une rép­onse au géno­cide commis par les Américains au Vietnam. On voit là un excel­lent exem­ple de la pensée binaire, héritée de la guerre froide et de l’influence délétère du sta­li­nisme dans les rangs des « radi­caux », inca­pa­bles de forger leurs pro­pres ana­ly­ses.

Il écrit ainsi : « La cri­ti­que du régime des Khmers rouges et ses liens avec la Chine et l’URSS a été faite des mil­lions de fois, res­ser­vie, rabâchée, rabat­tue, encore et encore par la pro­pa­gande U.S. Mais qui parle du géno­cide commis par les Américains au Vietnam ? »

Il est signi­fi­ca­tif qu’Anarced croie que seule la pro­pa­gande amé­ric­aine ait quel­que chose à dire sur les sta­li­niens cam­bod­giens et viet­na­miens… Qu’en pense-t-il, LUI ? Nul ne le saura. Quant à l’argu­ment selon lequel per­sonne ne par­le­rait du géno­cide amé­ricain au Vietnam, Anarced devrait allu­mer sa télé de temps en temps : il y a une foul­ti­tude de feuille­tons amé­ricains actuels qui le men­tion­nent, sans comp­ter toutes les émissions his­to­ri­ques consa­crées aux années 60. Et toute la presse de gauche et d’extrême gauche depuis 40 ans.

Son indi­gna­tion et sa dia­tribe ne sont donc qu’un piètre effet de man­ches d’avocat pour éviter le débat sur le fond.

[6] Ceux qui vou­draient mieux connaître Rudolf Rocker pour­ront lire le numéro spécial que lui a consa­cré la revue Itinéraire ainsi que Nationalisme et Culture (Editions liber­tai­res et CNT Editions) et Les soviets trahis par les bol­chéviks (Editions Spartacus) Quant à Diego Abad de Santillan ils pour­ront se repor­ter au numéro 10 de la revue À contre­temps de déc­embre 2002, intég­ra­lement sur le Net. http://www.plusloin.org/acontretemps/n10/index.htm

[7] Parmi les­quels des pon­cifs comme « la lutte contre l’isla­misme a rem­placé la lutte contre le com­mu­nisme » ; « pour pro­vo­quer une guerre avec un pays comme l’Iran il suffit de monter quel­ques pro­vo­ca­tions », etc. Il s’agit géné­ra­lement de demi-vérités qui deman­de­raient chaque fois à être méti­culeu­sement démontées, mais nous n’en avons pas le temps ici. Disons seu­le­ment qu’elles ne font que perpétrer l’inter­pré­tation du monde par les sta­li­niens sovié­tiques pen­dant la guerre froide (c’est d’ailleurs pour­quoi cette vision est si faci­le­ment acceptée et dif­fusée par les post-sta­li­niens de tout poil) : d’un côté il y aurait le bloc de la paix (les alter­mon­dia­lis­tes et les Etats du Sud qui dén­oncent en paro­les l’impér­ial­isme amé­ricain) et de l’autre le bloc de la guerre (l’Axe « amé­ri­cano-sio­niste »). Comme s’il n’exis­tait aucune puis­sance impér­ial­iste secondaire en dehors des Etats-Unis (et… d’Israël !!!), et aucun Etat aspi­rant à deve­nir une puis­sance impér­ial­iste majeure y com­pris dans le Sud…