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A propos de "convergence des luttes" et de synergisme

Tu l’aimes ta soupe extra-parlementaire ? (+ la recette de mémé !)

Exclusif ! Vu à la TV !

mardi 5 avril 2016

La pensée de gauche, au sens large, a réussi à créer une communauté de points de vue simplistes, idéologiques et auto-reproducteurs. On pourrait parler de ses tendances naturelles, avec ou sans leur consentement, au porte-parolat et à la représentation des « opprimés » qui varient selon les modes et les stratégies géopolitiques du pouvoir : sans-papiers, lycéens, mineurs isolés, catégories dites « raciales » ou religieuses opprimées, etc. (il y a 150 ans c’étaient les slaves de Bakounine). On pourrait aussi parler de ce que beaucoup appellent le « réalisme », qui n’est qu’un succédané de lâcheté pour éviter de designer la compromission permanente avec les faux-ennemis bourgeois, sous prétexte de gradualisme (comme il y a 100 ans, Kropotkine et ses seize petits copains du Manifeste se joignant aux alliés pour la première guerre mondiale). Il y a aussi le mythe de l’unité des révolutionnaires et des militants, visant à aplanir et effacer artificiellement les différences parfois incontournables entre les diverses méthodes et idées (du Frente Popular au Front Populaire comme en 36 des deux cotés des Pyrénées), et tant d’autres illusions encore, reproduites depuis des siècles dans un éternel recommencement. Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui est l’analyse, parfois instinctive, parfois théorisée, selon laquelle tous les révoltés et tous les actes de contestation seraient (lorsqu’ils ne sont pas immédiatement disqualifiés pour cause de trop grande radicalité) consciemment ou inconsciemment, de même nature et de même perspective, allant tous dans un même sens. Ce que nous appellerons ici, le synergisme extra-parlementaire.


La synergie reflète communément un phénomène par lequel plusieurs acteurs, facteurs ou influences agissant ensemble créent un effet plus grand que la somme des effets attendus s’ils avaient opéré indépendamment, ou créent un effet que chacun d’entre eux n’aurait pas pu obtenir en agissant isolément. Cette synergie, doit alors se faire entre toutes les victimes du capitalisme et des rapports de domination. Des victimes de préférence impuissantes et dévouées aux secouristes militants. Ce synergisme vise en fait à effacer tout antagonisme social. Il ne s’agit même pas de combattre ces antagonismes comme peut le faire la gauche parlementaire, mais seulement de nier leur existence ou de les récupérer. A partir de là, il devient facile de faire péter le verrou fragile de l’éthique et de l’anti-autoritarisme. Un soulagement pour beaucoup…

Dans le monde enthousiaste de nos synergistes, tous ceux qui ne sont pas contents de cette vie ou de certains de ses aspects (mêmes minimes) seraient tous dans une même dynamique sociale et historique (la leur), une même chorale, le « mouvement social », sorte de nouvelle religion du sens de l’histoire, mais débarrassée de Marx et dépoussiérée au 2.0. Un raisonnement certainement très dialectique si on truque toutes les propositions de départ, mais surtout réducteur et porteur de confusion.

En vrac… Le syndicaliste mécontent de la fermeture de son usine, quelques jeunes brûlant des voitures dans une cité, des sans-papiers en gréve de la faim, un commissariat attaqué, des manifestations émeutières étatistes pour la nation palestinienne, des supporters attaquant la police, un évadé du tribunal, un groupe de braqueurs anarchistes non repentants, une marche d’instits contre ou pour une nouvelle réforme, une intervention télévisée contre les grands projets pas gentils, une mutinerie dans une prison ou un centre de rétention, une association humanitaire issue de la mouvance autonome, le coup de cœur de l’été de la FNAC, un tweet qui dénonce, une tribune virile mais correcte dans Le Monde, un contre-sommet traditionnel ou une pétition pour des demandeurs d’asile… Et pourquoi pas un radar cramé par des fachos pour les plus conciliants (rayez quelques mentions et vous obtiendrez des mélanges déjà bien connus).Tout serait, si l’on en croit cette pensée, une sorte de chorale géante dans laquelle nous chanterions tous à l’unisson. Dans la version gauchiste ce sera le « mouvement social », dans une version anarchiste sociale et idéologique, on parlera de « guerre sociale », mais pas dans le sens que nous pourrions lui donner, c’est à dire un conflit protéiforme et des tensions antisociales au sein de la société visant à sa destruction dans une perspective d’émancipation individuelle. Non, une guerre pour préserver des acquis sociaux, tout simplement : le syndicat avec des bidons d’essence. Une version offensive mais pas plus radicale que la précédente, tout compte fait. Mais en réalité, c’est toujours pareil, les amoureux du social sont et seront toujours en canon plutôt qu’à l’unisson, et de préférence, toujours à la traîne…
Un canon sans poudre, un canon comme cette forme musicale polyphonique basée sur l’imitation, dans laquelle une idée musicale s’énonce et se développe d’une voix à une autre, de sorte que les différentes voix interprètent la même ligne mélodique, mais de manière différée : ce décalage produit une superposition de mélodies, c’est-à-dire, un contrepoint. Mais on ne peut pas superposer des mélodies à l’infini, alors les nouvelles formes du gauchisme sont cacophoniques. Mais allez savoir pourquoi, cette cacophonie sonne comme du miel pour leurs oreilles… Le canon a aussi la qualité (pour eux), malgré ses possibles dissonances, de transformer ses solistes en un chœur informe. Encore une fois il s’agit d’aplanir les différences et d’écraser l’individualité jusqu’à l’acculturation, en d’autre termes, encore un processus social autoritaire.
Étant donné la largeur du spectre recouvert par cette pseudo-synergie, le plus petit dénominateur commun ne pourra être que la résistance, la contestation ou au pire, l’état passif de victime active. Aux chiottes la révolte, la rétribution sociale ou le projet révolutionnaire, noyés dans des objectifs tactiques à court-terme, toujours basés sur des critères quantitatifs.

Pour obtenir cette illusion d’unisson et de synergie, qui n’est en fait qu’une mauvaise soupe avec de mauvais légumes (de récup), il faut que toutes ces voix qui composent la pseudo-chorale du « mouvement social » (ex-mouvement ouvrier) cessent de se distinguer les unes des autres, et lorsqu’elles se distinguent d’elles-mêmes, il faut vite prêcher la « convergence des luttes » et l’inter-machin. Il faut aller voir le sidérurgiste encarté pour lui parler du sans-papier en gréve de la faim à l’église de Pétaouchnoque-les-pins. Il faut aller démarcher le sans-papier en gréve de la faim pour lui parler de notre copain étudiant zadiste qui va avoir un procès dans 9 mois pour un tag sur un parcmètre dans une manif en soutien à un autre copain qui doit payer 80€ d’amende pour outrage, et ainsi de suite… Il faut intéresser « les jeunes des cités » à la loi Macron, transmettre des témoignages de sans-papiers martyrisés à des lycéens et faire participer tout ce petit monde à notre contre-culture, pour la rendre plus forte, vers l’infini et au-delà ! Il faut que toutes les voix concordent, qu’elles fusionnent et ne fassent plus qu’un, dans une unité parfaite de pensée et de méthode. Bienvenue à Gattaca.

Fini l’individu, la révolte, la révolution, l’action directe, place aux petites victoires, place au possible, au réalisme, au pragmatisme, aux objectifs tactiques et au remplacement des idées par de vulgaires problématiques de méthodes, qu’elles soient réformistes et/ou insurrectionnalistes. Et il va falloir t’y faire, sinon t’es qu’un gros con qui nous fait chier avec le fond alors que seule la forme et nos petits désirs comptent. Car oui, nos amis sont des parnassiens de la forme, et attention, c’est pour notre bien, le bien commun.

En quelque sorte, cette « pensée » (qui la plupart du temps s’ignore) qui voit des ponts à construire partout, des opportunités dans chaque lutte, des opinions publiques à draguer lourdement comme cet oncle fétide et pédagogue aux repas de famille, des enjeux assez faibles pour être surmontés et assez artificiels au pouvoir pour être accordés de grâce aux frais du prince. Cette pensée est au mouvement révolutionnaire ce qu’Andy Warhol était à l’art, ou ce que le Comité Invisible est à la théorie révolutionnaire : des impostures de hipsters opportunistes, des modes artificielles, des insurrections de fils à papa occidentaux dans leurs chambres. Ce n’est pas nouveau, certes, il y a toujours eu des opportunistes, qu’ils soient « intellectuels » ou « activistes », pour se servir des luttes comme d’un tremplin professionnel et carriériste, certains plus imposteurs que d’autres (de Francesco Saverio Merlino et Federica Montseny à Adorno, Julien Dray ou le Comité Invisible). Aujourd’hui, ils s’informent sur leur tablettes sur Paris-Luttes-Infos ou le Jura Libertaire, lisent Naomi Klein et Chomsky en ebook et se retrouvent régulièrement dans des manifs de gauche et leurs soirées de soutien (ou plutôt de maintien de leurs liens artificiels). Les sites qu’ils consultent produisent et reproduisent cette confusion qui leur est chère, tout en mettant de coté les différends, sous prétexte de ne pas vouloir participer « aux embrouilles du milieu », une bonne façon de ne jamais se prononcer sur rien de délicat, d’assurer le consensus et de se conforter et conformer dans un océan de banalité acritique et sans remise en question. Toute critique est bannie, tout critique est banni. Ce qui explique la pauvreté abyssale des quelques analyses qui peuvent en sortir, sur le fond comme sur la forme ; Car il sera toujours plus facile de tapoter un tweet que de penser avec rigueur. Alors pour se consoler on associe la rigueur à l’ordre, puis à l’autorité, et on se débarrasse d’un effet de manche de toute responsabilité. « La rigueur c’est de la merde, je suis pas un soldat, je fais ce que je veux et je t’emmerde ». Libêêêêêêêêrtaire, disait la chanson…

Mais il semble aujourd’hui que rien ne puisse arrêter cette colonisation activiste et gauchiste de feu la mouvance autonome francilienne, enterrée au début des années 2010 par des scissions et quelques mises en examen ou procès (de l’affaire dite « mauvaise intentions » à celle de la solidarité avec les inculpés de l’incendie du centre de rétention de Vincennes). Rien, sauf peut être le temps. Après tout, il y a bien peu de gens dans ce petit milieu qui y restent après avoir entamé leurs carrières, et parfois, meilleure option possible, certains finissent par se lasser, parce que rien n’est plus fatiguant que de courir les rendez-vous sans même savoir pourquoi. Peut être alors que les plus sincères cesseront de nier l’histoire et les propositions du mouvement révolutionnaire réel, celui qui, jamais à la mode mais conséquent, n’a pratiquement pas connu de trêves depuis sa naissance malgré quelques coups de fatigue, comme en témoigne cette époque morbide sous le signe du néant.

Pour la construction d’une alternative anarchiste de praxis et le développement d’une pensée critique dissonante.

Contre les opinions à prix libre. Contre le synergisme.

R. Naxemrist.


La recette de mémé

Si vous aussi, vous souhaitez intégrer la grande communauté de la New New Left, voici la recette de cette nouvelle soupe du peuple :

  • Une petite pincée de Marxisme pour être sur d’avoir toujours raison dans son propre système de pensée qui tourne à vide, et qu’on appellera pour l’occasion « dialectique » (mais seulement entre nous, le mot pourrait faire peur aux lycéens) en faisant bien attention, par contre, à en flouter les frontières de classe et à l’alléger de ses perspectives révolutionnaires.
  • Une cuillère à soupe de non-violence, une cuillère à café de violence, et 35cl de résignation macérée.
  • Forcez la dose de maoïsme en lui enlevant ses rares aspects insurrectionnels.
  • Saupoudrez de démocratisme et d’une bonne louche de consensus.
  • Passez tout cela dans un moule universitaire, parce qu’il faut quand même que papa soit fier, et parce que « prolétaire d’accord, mais moi je veux des garanties… ».
  • Retirez toutes les parties critiques, les analyses du passé et les expériences sous peine d’avoir un plat trop épicé pour la majorité (rappelons nous que ce potage doit être assez neutre et assez insipide pour ne rebuter personne).
  • N’oubliez pas d’ajouter quelques gouttes de politesse, sous peine d’isolement punitif.
  • Ajoutez une fine lame de carriérisme. Vous allez quand même pas faire des manifs chiantes toute votre vie ? Pensez d’ores et déjà à convertir votre phase toto en points exotiques ajoutés au score de votre futur curriculum. Avec un peu de chance, un jour, le pouvoir vous accordera une carte de fidélité, avec des avantages uniques.
  • Ajoutez une bonne dose de postmodernisme à la sauce Tiqqun qu’il faut laisser mariner dans son jus pour en tirer ensuite toute la ranceur possible.
  • Doublez le dosage de modernité, parce qu’il faut être de son temps (Facebook, Twitter, ebooks, gratuité).
  • Quelques pincées de culpabilité pour empêcher la sauce de monter trop vite.
  • Versez un peu d’anarchie (attention pas trop, ça pique les yeux de l’ennemi), jetez le noyau (l’action directe, la propagande par le fait, la violence révolutionnaire, le refus des transitions) et gardez la partie superficielle du fruit (l’imagerie et le langage primaire).
  • Assaisonnez le tout avec, au choix, du Foucault, Deleuze, Bourdieu et de la communisation, puis prétendez que vous vous souciez des cours du blé. Ça fait plus joli même si c’est du toc, puis ça fait Classe, tu vois ?
  • Faites attention, avec un peu d’imaginaire et de la créativité, vous risqueriez de gâcher toute la recette.
  • Pour finir, ajoutez une petite pointe d’indicateurs de police, parce qu’« il faut rester ouverts et pragmatiques ». C’est tellement facile, comme le racontait un infiltré à un journaliste, « il suffit de répéter leurs discours en boucle, ces gens adorent qu’on leur disent qu’ils ont raison ».
  • Mélangez le tout dans une communauté confortable, où l’on écoute la même musique, où l’on s’habille et où l’on pense pareil.

Vous pouvez servir.

Au mieux, votre potage sera le meilleur des bacs à sable pour vos ambitions. Une gauche extra-parlementaire et activiste, véritable anti-chambre d’une gauche plus ou moins parlementaire ou associative, mais toujours politicienne.


[Extraits du dossier « Old-school ou post-modernes, les gauchistes nous emmerdent », in Des Ruines, revue anarchiste apériodique, n°2, automne 2015.]