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Un Poignard et un talisman

Retour sur la lutte en Val Susa et sur la mort des compagnons Sole et Baleno

lundi 30 mars 2009

Le 28 mars 1998 mourait Edoardo Massari dans la prison des Vallette. Baleno [1], comme l’appelaient les amis et les compagnons, était retrouvé pendu au lit de sa cellule. L’anarchiste, le poseur de bombes, le voleur, le « terroriste » s’en est allé, vivant dans le feu d’une existence hors-la-loi. L’État pensait alors avoir éteint avec un cercueil l’étincelle de la révolte que Baleno attisera pourtant à jamais dans le cœur de ceux qui luttent.
Edoardo avait été arrêté chez lui le 5 mars, pris à l’aube avec son ami Silvano et sa compagne Sole (Soledad Rosas) par la police de Turin. Tous trois ont été accusés de faire partie d’une fantomatique association subversive.
Quelques mois après la mort de Baleno, Sole a décidé de le suivre. Le 11 juillet au matin, elle s’est ôtée la vie en se pendant dans les WC de la communauté dans laquelle elle était en résidence surveillée : elle avait 24 ans.


Les juges turinois Laudi et Tatangelo, avec les pontes du commissariat, avaient décidé d’attribuer aux anarchistes la responsabilité des nombreux sabotages survenus en Val Susa contre le projet d’un train à grande vitesse (TAV). Ils avaient décidé de faire carrière, de devenir célèbres. Ils avaient décidé d’assassiner Edoardo et Sole. La capture des trois anarchistes a déclenché une salve d’applaudissements.
Tous –des politiciens aux industriels, des journalistes aux spéculateurs– avaient intérêt à trouver des responsables (peu importe qu’ils soient vrais ou présumés) aux attaques survenues en Val Susa. Les premiers pas de ce qui, des années plus tard, allait devenir la lutte emblématique contre les nuisances imposées par le progrès, le « David contre Goliath » qui inspirera tant de mouvements dans toute l’Italie, devaient être tués dans l’oeuf. L’hostilité des habitants de la vallée ne pouvant être achetée, il fallait au moins la priver d’une partie des armes auxquelles elle aurait pu avoir recours. En particulier, d’une des pratiques les plus craintes par les puissants et constituant depuis toujours le patrimoine des exclus : le sabotage.

Nier, y compris face à l’évidence, que les actions accomplies en Val Susa aient été l’expression d’un mépris collectif face à l’énième abus de pouvoir ; taire le fait évident que les sabotages aient été le fruit de mains et d’esprits différents, pas forcément « politisés » ; enfermer l’affrontement et le mal-être diffus au sein d’une guerre « privée » : d’un côté l’État, les entrepreneurs, les financiers du TAV, et de l’autre, les anarchistes. La population locale ? Ceux qui subiront directement les conséquences du train ? Hors-jeu.
Le piège tendu par les enquêteurs a fonctionné et l’attention générale –y compris celle des mouvements « antagonistes »– s’est déplacée du Val Susa aux rues de Turin. Immédiatement après les arrestations, une grande « campagne de solidarité » en faveur des trois anarchistes accusés a démarré à Turin. Une mobilisation qui a réussi à faire descendre dans la rue des centaines de manifestants. Dans d’autres villes d’Italie, les initiatives n’ont pas manqué : des manifs improvisées aux rassemblements, des blocages de rue aux actions de perturbation, et jusqu’aux sabotages de différentes structures de dévastation et d’oppression. Ce furent des jours d’intense activité, suivis de dizaines de plaintes, vérifications d’identité et perquisitions.
Les contrôles de police se sont resserrés sur chaque anarchiste, sur les amis des trois arrêtés et sur leurs familles. Les organes de presse –des plus conservateurs aux plus progressistes– se sont déchaînés en une meute visant à isoler totalement aussi bien les trois subversifs incarcérés que toute personne qui se solidarisait avec eux. Les anarchistes étaient présentés –en fonction de la « couleur » du journaliste– comme des êtres sanguinaires, des fous, des provocateurs, ou plus simplement comme des inadaptés sociaux. C’est à ce moment-là qu’a été créée la catégorie sociologique du « squatteur » : terroriste ou paria.

Les positions des anarchistes, et en particulier celle d’Edoardo, ont été mystifiées ou tues, au point même d’être effacées de la scène : le spectacle médiatique triomphait. Les idées, ces mêmes idées au nom desquelles « les trois » étaient arrêtés, pour lesquelles Edo et Sole mourront, ne réussissaient pas à émerger, étaient complètement étouffées par un croassement de corbeaux qui –de part et d’autre de la barricade– concourrait à vouloir faire oublier les événements déclencheurs de ces jours-là : c’est-à-dire les attaques contre le projet du TAV, c’est-à-dire le fait que l’État commençait à craindre une hostilité qui, dépassant pour une fois les illusions du dialogue et du dissensus en paroles, passait à la pratique.
Oui, l’État avait peur… après tout ce temps. Il avait peur des mains inconnues : des mains avec des piolets, avec des allumettes, avec de la poudre noire. Des mains qui remettaient en lumière non pas une simple opposition, une révolte individuelle, un acte symbolique, mais, et c’est bien plus important, qui redécouvraient l’espoir de pouvoir changer, de pouvoir reprendre le destin de sa propre existence, de sentir à nouveau –en chacun– le sens d’une justice dont ce monde est privé depuis toujours.
Parce qu’ils sont plus d’un à vouloir défendre leur terre et leurs affects ; beaucoup désirent vivre dignement et ne pas mourir empoisonnés et détruits par une poignée d’affairistes – de la politique, de l’entreprise et de l’industrie. Parce que beaucoup d’hommes et de femmes ressentent le désir de vivre enfin libres… libre comme l’a été Baleno jusqu’au bout.

Dix années ont passé depuis ce 28 mars où Baleno a été suicidé. Pourtant, ces luttes et ces pratiques –comme celles des compagnons morts avant et après lui– continuent de vivre dans les batailles de ceux qui incendient le monde. Les Tatangelo et Laudi (juges), les Genco (journalistes), les Petronzi (flics), ont assassiné Edo et Sole mais ne sont pas parvenus à endiguer leurs idées, nos idées. Baleno parlait et écrivait librement et –malgré la répression toujours plus acharnée– les anarchistes continuent de parler et d’écrire ; Baleno occupait des maisons vides pour se moquer de leur vie, et il y a toujours beaucoup de personnes qui, se foutant de la propriété, décident d’arracher à la spéculation un toit par leurs propres moyens ; Baleno a été arrêté (à Ivrea en 1993) parce qu’il construisait un engin explosif, et il y a encore beaucoup d’esprits et de cœurs courageux qui aiment s’adonner à la pratique méritoire de la destruction et de l’attaque contre les ouvrages du pouvoir. Baleno détestait le progrès technologique, le bétonnage des montagnes, la séparation de la vie dans des rôles préconçus et l’aliénation progressive dans laquelle l’être humain se précipite. Un être humain civilisé, moderne, auquel on a arraché toute autonomie, tout savoir et tout rapport de réciprocité. Aujourd’hui, la tension et l’obstination d’Edoardo –qui l’ont conduit à cultiver les montagnes aussi bien qu’à construire des machines à laver à pédales– sont partagées par de nombreux individus qui cherchent encore, malgré l’idéologie dévastatrice de la consommation, à recréer des rapports réels, à inventer, à reconquérir cette autonomie que l’industrie de la marchandise nous a ôté, nous abandonnant seuls dans un océan de gens, nous abandonnant seuls
parmi une montagne d’objets.
Enfin, Edoardo Massari détestait et combattait la guerre, les frontières, les patries. Face aux massacres perpétrés aujourd’hui partout dans le monde, face à une idéologie patriotarde renaissante, face au mythe des bons Italiens qui exportent la démocratie, nous devrions tous nous rappeler d’un petit geste accompli par Baleno il y a tant d’années… Il n’avait pas de drapeau, ne saluait pas le drapeau tricolore…
mais se torchait le cul avec – et pas de façon métaphorique. Pour toutes ces raisons, après toutes ces années, nous continuons de revendiquer notre complicité avec ces compagnons disparus – qu’ils aient été coupables ou innocents. Nous sommes encore là pour répéter qu’Edo et Sole continueront à vivre dans nos luttes, dans nos
idées et… que nous n’avons pas oublié leurs assassins.


La Vie en un éclair

Baleno a été à nos côtés lors des nombreuses initiatives qui ont marqué le parcours de la pensée et de l’action anarchiste à partir de la fin des années 80, et pas uniquement dans le Canavese où il habitait. Il s’agit de déplacements fréquents d’un lieu à l’autre pendant des années, entre manifestations, occupations, mobilisations antimilitaristes et contre les dévastations de l’environnement, d’initiatives de solidarité contre la répression et de critique de la prison, de réunions et d’actions contre les diverses tentacules de l’Autorité et du Capital. Nous nous sommes rencontrés dans les charges policières lors de la manifestation contre l’ACNA à Savona en 1989, et puis encore à l’ex-Ilsa de Pont St. Martin, un centre social de la Val d’Aoste, première occupation d’une longue série.
En avril 1991 dans le Canavese, la piscine de Caluso est occupée : il y avait aussi Baleno parmi les occupants, au milieu de beaucoup d’autres personnes du coin qui trouvaient là pour la première fois l’occasion de s’exprimer et de se confronter librement dans un lieu libéré. Cette année-là, des occupations, des expulsions auxquelles résister ainsi que des initiatives en solidarité avec les insoumis au service militaire se sont succédées dans de nombreuses villes et villages. Toutes ont vu la présence de Baleno avec ses "balenate" [sorties ; NdNF.] parfois géniales et parfois lourdes, avec ses exhortations permanentes à faire plus : « … ben quoi, t’as peur… ».
En décembre de cette même année, quelques occupants de la Piscina et plusieurs personnes solidaires venues d’autres régions se sont mobilisées en vue de l’expulsion imminente : une quarantaine d’entre elles a occupé la mairie de Caluso, dont Baleno. En janvier 92, la piscine est expulsée par des carabiniers venus en force.
Entre janvier et avril 93, deux autres occupations seront tentées dans le Canavese. Les maires et les carabiniers interviendront quelques heures après et en chasseront les occupants.
Le procès suite à l’occupation de la Piscina se termine par une condamnation sans précédent dans le Piémont pour un délit de ce genre : 7 mois de prison pour tous les accusés. Quelques jours plus tard, quelques individus parmi lesquels Baleno s’enchaîneront à une estrade lors d’un rassemblement public présidé par le maire d’Ivrea.
Le 19 juin 93, Baleno est arrêté à Ivrea. Il était allé faire soigner à l’hôpital une légère blessure qu’il s’était faite en s’adonnant à des expériences de chimie anarchiste dans son atelier de réparation de vélos. Une fois à l’hôpital, les carabiniers ont perquisitionné l’atelier et trouvé 46 grammes de poudre noire : c’est ainsi qu’a commencé la tentative de montage judiciaire contre lui. Non contents de l’enfermer en préventive pendant 7 mois (jusqu’au procès de janvier 94), puis de lui infliger un an de prison le 31 mars 95, ils tenteront en vain de l’incriminer avec d’autres anarchistes pour « bande armée ».
Parmi les nombreux rassemblements et initiatives de solidarité dans toute la péninsule, une manifestation s’est déroulée à Ivrea le 22 décembre 93. Elle a démarré tranquillement mais, quelques centaines de mètres plus loin, le préfet a donné l’ordre aux manifestants de ranger les drapeaux noirs et de ne plus jeter de pétards : les participants ont refusé d’obéir et il a ordonné la charge. Les forces de l’ordre ont eu le dessous, et huit flics seront hospitalisés. L’un d’eux restera à terre, gravement blessé. C’est ainsi que la manifestation a réussi à aller de l’avant puis s’est terminée sans autre incident.
Sorti de prison, Baleno a repris ses activités habituelles et son attention s’est portée sur la défense du territoire montagnard, de ses espaces de liberté, de sa nature relativement non contaminée par les tentacules de la société industrielle. Tous les regards se sont tournés vers le Val Susa, où l’hostilité contre la dévastation du futur train à grande vitesse (TAV) appelait les ennemis de l’autorité à se rendre sur place.


Ça s’est passé en Val Susa

1996

23 août. Début des attaques contre les entreprises chargées de préparer les chantiers de la Grande Vitesse. Dans la nuit, deux molotov sont lancés près de Bussoleno contre une foreuse, utilisée pour vérifier la conformité du sous-sol. Sur place, on retrouve deux tags contre la Grande Vitesse.

27 novembre. Une cabine électrique désactivée de la ligne ferroviaire Turin-Modane est incendiée à hauteur de Bruzolo. Là-aussi, on retrouve des tags contre le TAV.

24 décembre. Un relais de télévision RAI et une centrale de téléphone portable Omnitel qui se trouvent l’un à côté de l’autre sont pris pour cible près de Mompantero. Après avoir taillé le grillage de protection, les saboteurs ont mis le feu au transformateur de l’ENEL [EDF italienne] qui alimente la centrale de téléphone et à un autre qui contient du matériel électronique. Des coups de fusil sont également tirés contre les deux cabines. Sur le mur d’une église voisine on retrouvera un tag : « Val Susa libera », avec le symbole de la faucille et du fusil. Les enquêteurs trouveront des restes de molotov sur place. L’existence d’un tract de revendication est démentie.

1997

26 janvier. Du liquide inflammable est jeté sur les parties électriques et sur le tableau de commande d’une foreuse dans la bourgade de Crotte di Chianocco, près de la route départementale. Sur place sont retrouvés des tags contre le TAV et les Mondiaux de ski, suivis de symboles avec une faucille et un fusil. Après cette attaque,
le procureur Maurizio Laudi, chargé des enquêtes, commence à désigner ouvertement les anarchistes comme possibles auteurs des sabotages.

6 février. Le générateur de courant d’un chantier où opère une foreuse explose près de Mompantero à l’aide de liquide inflammable et de poudre à cartouche. Sur place, on retrouve des tags contre le TAV et les Mondiaux de ski. Un proche relais de téléphone Omnitel est également pris pour cible : le coffre de son alimentation électrique est criblée de coups de fusil.

21 février. Un molotov est jeté contre la centrale électrique dont dépendent les installations du tunnel de Prapotin. Cette fois, on retrouve des tags contre la SITAF et contre plusieurs personnalités locales (Tessari, Fuschi et Lazaro). Les enquêteurs annoncent quelques jours plus tard la découverte de tracts signés « Front Armé Val
Susain » : « Le front armé de Valsusa remercie l’opposition violente et non-violente contre la taupe à grande vitesse. Continuez comme ça les gars ! Défendre notre terre est un devoir sacré par tous moyens et à tout prix. Même si on ne veut pas la violence, lorsqu’il n’y a pas d’autres moyens, il en va ainsi ». Ils ne lui accordent pas trop de crédit.

10 mars. Le portail de l’église San Vincenzo est incendié à Giaglione. Cette fois, on ne retrouve pas de tags sur place mais, pour la première fois, deux tracts signés « Loups Gris, armée des ténèbres et vendetta des pauvres » et « Loups Gris, solidarité contre le TAV, les impôts, l’Église, la mafia, le capital de la consommation, la fausse
démocratie, la taule, l’école, la caserne ».

18 mars. Après avoir pénétré de nuit dans la centrale électrique du tunnel autoroutier de Giaglione, sur l’autoroute A32, des saboteurs anonymes font sauter de la dynamite placée dans une conduite où passent les câbles électriques. Aucune revendication.

8 avril. A Chianocco, un puits de la Telecom situé le long d’une route de campagne saute à l’aide d’un engin artisanal. 40 000 lignes téléphoniques sont hors d’usage. Black-out également des téléphones portables Telecom et Omnitel, ainsi que des lignes de transmission de données. Des tracts signés « Loups Gris » et « Val Susa libera » sont accrochés à un arbre. Selon la presse, ils passent de la lutte des partisans à Fra Dolcino [célèbre hérétique du coin brûlé par l’Inquisition], allant jusqu’à invoquer, en citant Battiato [chanteur intello de gauche], le « retour de l’ère du sanglier blanc ».

21 mai. Deux autres attaques dans la zone de Mompantero. Les câbles d’un relais de télévision sautent à la dynamite dans la région de Bianco, tandis qu’une foreuse de prospection est incendiée dans la localité de Moetto. Aucun tag ni tract de revendication.

15 octobre. Ugo Iallasse, dirigeant de la SITAF, directeur de service du tunnel de Fréjus, se prend une bomba carta [puissant pétard de stade] contre son domicile de Chianocco.

2 novembre. Des tracts signés « Loups Gris » sont retrouvés à Vaie sur la porte de l’église de San Pancrazio.

4 novembre. Une explosion endommage deux relais au-dessus de Borgone di Susa. Les antennes transmettaient le signal de plusieurs chaînes de télévision et de radio, mais hébergeaient aussi un pont hertzien des carabiniers. Aucune revendication.

10 novembre. Une bonbonne de gaz est placée près d’une cabine électrique le long de la ligne ferroviaire Turin-Modane, près de Rosta. La bonbonne n’explose pas parce que le feu appliqué à des tissus imbibés de liquide inflammable s’est éteint. Un tag anti-TAV qui ne paraît pas récent est retrouvé sur place.

29 novembre. Une manifestation est organisée à Bussoleno par les partis, les syndicats et l’Eglise pour protester contre les attentats contre la Grande Vitesse. Il n’y a que les maires et les membres des partis qui défilent, vu que la grande masse des Valsusains reste chez elle. Même les journaux locaux sont contraints d’admettre que « les citoyens qui ont répondu à l’appel des institutions sont peu nombreux ».

1998

20 janvier. Après avoir prélevé plusieurs machine-outils, des inconnus incendient la mairie de Caprie. Une explosion qui provoque de gros dégâts à tout l’édifice advient dans le garage. Ce sera l’unique fait spécifique valsusain attribué par les enquêteurs aux trois anarchistes arrêtés au mois de mars.

5 mars. Sur mandat des procureurs Maurizio Laudi et Marcello Tatangelo, les anarchistes Silvano Pelissero, Edoardo Massari et Soledad Rosas sont arrêtés par les carabiniers du ROS [2], accusés d’appartenir à l’organisation des « Loups Gris ». Silvano est arrêté peu après avoir découvert par hasard la présence d’un micro espion sur sa voiture. Cette circonstance imprévue
contraint les carabiniers à mener une opération complètement improvisée. Edoardo et Soledad sont arrêtés après un assaut de plusieurs heures à l’intérieur de la Casa occupata de Collegno, qui est perquisitionnée et expulsée. Selon les carabiniers et la presse, on découvre dans la cave un véritable « arsenal » : un feu de bengale déjà
utilisé qui deviendra une « pipe bombe » et plusieurs bouteilles de carburant qui deviendront des « molotov ». Au même moment sont perquisitionnés deux autres espaces occupés de Turin, l’Asilo de via Alessandria et l’Alcova de corso San Maurizio. L’Asilo est expulsé après avoir été dévasté par les forces de l’ordre (il sera vite réoccupé), tandis que l’Alcova sera défendu in extremis par les occupants.


Enquête judiciaire et mobilisations

Les arrestations
Le 5 mars 1998, trois anarchistes (Silvano Pelissero, Edoardo Massari et Maria Soledad Rosas) qui vivaient ensemble dans la maison occupée de Collegno (Turin) sont arrêtés sur mandat des procureurs Maurizio Laudi et Marcello Tatangelo
Le soir même à Turin, les flics et les carabiniers expulsent l’Asilo Occupato et l’Alcova Occupata. Ils détruisent tout, brisent les fenêtres, les salles de bain et tout ce qui leur tombe sous la main. Les trois anarchistes sont placés à l’isolement sans qu’il leur soit communiqué la gravité de l’accusation : « association subversive à finalité terroriste ».
Le 7 mars, le juge pour les enquêtes préliminaires, Fabrizia Pironti, confirme l’arrestation et l’accusation. Depuis le début, les enquêtes partent du présupposé que les coupables sont les trois anarchistes et qu’il est donc juste nécessaire de trouver des preuves contre eux. Malgré l’usage immodéré de micros, de caméras et de perquisitions fréquentes, aucun élément accablant n’est pourtant retrouvé. Les juges continuent tout de même la procédure, surtout « grâce » au soutien médiatique.

Le rôle des mass-média
Le travail des journalistes se révélera décisif pour discréditer et calomnier les trois arrêtés. La presse et la télévision commencent une campagne visant à alimenter la peur des anarchistes et à construire un procès médiatique dans lequel « la condamnation est déjà écrite ».
Jusqu’au 7 mars, des quotidiens turinois sortent avec des titres étourdissants : « Blitz contre les éco-terroristes », « Les Loups gris attrapés dans les centres sociaux », « Longue enquête à l’aide d’un infiltré, des bombes et des mèches mises sous scellé », « Squatteurs anarchistes avec la passion des armes », « Trois subversifs arrêtés », « Une piste à propos des attentats anti-TAV en Val Susa », etc.

La solidarité
Juste après l’arrestation de Sole, Baleno et Silvano, un rassemblement de protestation contre les arrestations et les expulsions est organisé devant la mairie de Turin. Ceux qui participent à l’initiative sont chargés par la police et, lors des affrontements, plusieurs vitrines de boutiques de riches tombent en morceau.
Dans plusieurs villes d’Italie démarrent des mobilisations en faveur des anarchistes arrêtés : manifestations, rassemblements, blocages et sabotages se succèdent.

La farce judiciaire continue…
Le 26 mars, le tribunal repousse le recours de mise en liberté, « parce qu’il existe une forte proximité entre les trois inculpés et les auteurs des attentats » et que « le risque de récidive de délits de nature identique est très élevé ».
Samedi 28 mars à l’aube, selon la version officielle, Edoardo Massari est retrouvé agonisant, pendu au lit par un drap dans la prison turinoise des Vallette.

Les funérailles
Après le « suicide-assassinat d’État » de Baleno, la morbidité des médias explose dans toute sa misère. Beaucoup de journalistes refusent de respecter le désir exprimé publiquement par la famille Massari de pouvoir enterrer leur proche en paix, uniquement en présence des parents et des amis, déchaînant la rage plus que légitime des amis d’Edoardo : le chroniqueur Daniele Genco en fera les frais, ainsi que la voiture de Paolo Grisieri, envoyé spécial de Il manifesto, et certains caméramans.
Ce qui s’est passé au cours des funérailles devient pour les chacals de l’information une occasion supplémentaire d’attaquer les anarchistes. Le mouvement réagit en rompant tout contact avec la presse, excepté une conférence provocatrice lors de laquelle quelques anarchistes lancent des carcasses de poulets et des restes de boucherie sur des journalistes avides de nouveauté.
Le 15 avril, le parquet d’Ivrea lance trois mandats d’arrêt contre autant d’anarchistes de la région pour « tentative de meurtre » (requalifiée plus tard en « coups et blessures graves »), liés à l’agression du journaliste Daniele Genco (balance de la police et fameux pour ses calomnies contre Baleno et ses compagnons). Un seul sera arrêté, tandis que deux autres entrent en clandestinité.

La manifestation du 4 avril
Le 4 avril se déroule à Turin une manifestation « unitaire » de toutes les aires antagonistes italiennes. Un cortège de 9000 personnes défile dans les rues pour demander la libération des incarcérés et exprimer sa rage suite à l’assassinat de Baleno. La prison des Nuove et le Palais de Justice reçoivent des centaines de pierres et sont assaillis par les manifestants : les dégâts causés au Palais sont de plusieurs centaines de millions de lires. Suite à la manifestation, la police lancera
plusieurs plaintes avec l’accusation de « dévastation ».

Le suicide de Soledad
Soledad est arrivée en Italie en juin 1997 et, selon l’accusation, elle « aurait commencé » en moins de quatre mois à faire partie du mouvement anarchiste turinois, devenant une des responsables de l’organisation subversive clandestine (même si, entre autre, les sabotages en Val Susa ont eu lieu alors qu’elle vivait encore en Argentine).
Samedi 11 juillet 1998, Sole meurt suicidée. Elle est retrouvée pendue dans les locaux du foyer [comunità à l’italienne] Sottoiponti de Benevagienna, où elle était enfermée en résidence surveillée.

Les colis piégés et l’isolement des anarchistes
Début août, cinq colis piégés sont envoyés par la poste. Leurs destinataires sont : le procureur Maurizio Laudi, le journaliste Genco, le conseiller régional des Verts Pasquale Cavaliere, le député Giuliano Pisapia et le conseiller municipal de Rifondazione Comunista Umberto Gay. Ces colis n’explosent pas et ne feront ni dégâts, ni victimes.
Suite à ces attaques, l’isolement des anarchistes n’est pas seulement venue de la gauche modérée, mais aussi de celle qui est plus « alternative » et extraparlementaire, y compris la plus grande partie des centres sociaux italiens
et des squats turinois, gobant de cette manière la division du mouvement entre « bons et méchants » et favorisant ainsi la répression d’une partie du mouvement anarchiste : la quasi totalité de ceux qui ont choisi (par principe) de ne pas prendre publiquement position sur les colis piégés ont été inculpés et perquisitionnés les mois suivants.
Il manifesto, l’Unità, Liberazione, juste pour citer les journaux plus fameux, contribueront à diffuser des nouvelles sans aucun fondement, comme celles qui attribuaient à Silvano Pelissero un passé de militant d’extrême-droite et même des collusions avec les services secrets.

Les sentences
Le procès en première instance s’est terminé le 21 janvier 2000 par une condamnation à 6 ans et 10 mois pour Silvano : vol et dévastation de la mairie de Caprie, association subversive, attentat contre le transformateur de Giaglione, détention d’explosifs, etc.
Le procès en appel, qui s’est déroulé en une seule journée (18 janvier 2001), ne fait qu’une concession aux thèses de la défense : l’acquittement pour fabrication d’engin explosif. La peine est réduite à 6 ans et 1 mois.
Le 21 novembre 2001, la cour de cassation invalide l’accusation d’activité terroriste à finalité subversive.
Le 4 mars 2002, au bout de quatre années de détention préventive, la magistrature émet un mandat de libération de Silvano « pour épuisement du délai maximum de détention » : l’anarchiste ne sera effectivement libéré que le 12, parce que les carabiniers ont laissé passer une semaine entière avant de communiquer la nouvelle à l’intéressé.
En 2002, la Cour de Cassation de Rome démonte les thèses des procureurs turinois Maurizio Laudi et Marcello Tatangelo. Il ne s’agissait pas d’une association terroriste, mais de trois personnes qui, au maximum, s’étaient adonnées à des délits communs. L’accusation la plus grave (la finalité subversive et terroriste des délits contestés) étant tombée, la Cour d’Appel de Turin réduit la peine de Silvano à 3 ans et 10 mois.


Sabotage et luttes sociales

Dans les luttes sociales, il y a souvent des refoulements. Des épisodes et des situations inconfortables, dangereux, encombrants, qu’on préfère oublier.
Un cas de refoulement est celui qui concerne le sabotage apparu en Val Susa entre 1996 et 1997. Avant les batailles de 2005, on préfère uniquement se souvenir de conférences, de comités institutionnels et de manifestations. Deux jeunes sont morts, certes, mais c’est une histoire louche de services secrets, de trafic d’armes…
L’hôte ingrat qu’on voudrait ainsi mettre à la porte a un nom bien précis : le sabotage. L’accepter à la maison est en effet difficile. On risque de perdre le consensus et de ruiner le travail accompli. On risque de fissurer le front du « Non » – et arrêter le TAV est un objectif qui tient à cœur, justement.
C’est comme lorsqu’on se souvient de 68. Quelques mois de joie, de mouvement, d’assemblées universitaires… puis rien : après, il n’y a que le « terrorisme ». C’est ainsi que disparaît une décennie de luttes dures, de répressions brutales, d’expériences très importantes. Il existe même désormais des dirigeants de la CGIL [CGT italienne] qui se vantent d’avoir participé à ces années de luttes syndicales sans n’avoir jamais rien fait d’illégal. Comme si l’histoire du mouvement ouvrier n’était pas constellée d’épisodes sans fin d’illégalité de masse (blocages, piquets, manifestations sauvages et spontanées, affrontements avec la police, etc.). Pas mal comme coup d’éponge ! S’il n’y avait pas eu l’illégalité ouvrière –une réponse au fait que les lois ne font que formaliser les rapports de force au sein de la société– on en serait encore à la journée de 12 heures !
Mais pour en revenir au Val Susa, qu’y a-t-il d’effrayant dans le sabotage ? Certainement pas son illégalité : les blocages, les barricades, la libération de Venaus1 ont toutes été des pratiques illégales. Pas non plus son caractère nocturne : de nombreux barrages contre le TAV se sont produits une fois la nuit tombée. La violence ? Il n’est pas moins « violent » d’endommager un chantier à plusieurs milliers de personnes que de détruire une foreuse à quelques uns. Ce qui effraie est ailleurs. Les sabotages ne sont pas des gestes publics. Ils ne sont pas légitimes –voilà le mot– parce qu’ils ne peuvent pas compter sur un consensus vaste et visible. Lutter à quelques uns est moins efficace que lutter à nombreux. Et donc…
C’est donc une question de nombre ? Une action juste accomplie par des centaines ou des milliers de personnes devient-elle erronée lorsqu’elle est réalisée par un ou une poignée d’individus ? Les décisions collectives sont-elles une garantie en soi ? (Dans la Val Susa, beaucoup de personnes ont voté pour les partis de gauche aux dernières élections, des partis qui faisaient mine de s’opposer au TAV. Ce fut une illusion collective pernicieuse, bien vite rompue par l’expérience directe et la lutte).
Outre que l’histoire des opprimés est remplie d’exemples d’un usage collectif du sabotage (dans la Résistance, dans les pratiques d’autoorganisation en usine et dans les quartiers), on peut aussi remarquer que le passage de « quelques uns » à « beaucoup » ne se fonde sur aucune certitude mathématique.
A l’intérieur du cimetière symbolique érigé dans le pré du premier rassemblement de Venaus, une croix portait l’inscription suivante : « ici repose en paix la conscience de celui qui disait “ça sert à quoi, de toute façon ils feront passer le train“ ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Cela veut dire que les luttes ne naissent pas belles et soudées. Cela veut dire que la conviction de pouvoir y arriver opère des sauts imprévisibles. Les premiers chantiers du TAV ont été occupés par 100 personnes. Le dernier par 30 000. Encore une fois : ce n’est qu’une question de nombre ?
On peut partager plus ou moins la pratique du sabotage, mais son refus ne répond pas à des critères éthiques, comme on le prétend souvent, mais bien à des calculs politiques. Attaquer à quelques uns une foreuse qui porte en elle la dévastation de l’environnement et la misère sociale est aussi juste que de l’attaquer à des milliers. D’un point de vue pratique, on peut seulement dire que le sabotage à petits groupes est plus risqué pour ceux qui l’accomplissent, et souvent plus facile à criminaliser pour le système qui le subit. Mais, comme on peut le remarquer, il ne s’agit pas de jugements moraux. La légitimité éthique du sabotage devrait même être défendue par ceux qui en critiquent l’utilité pratique. (Sans compter qu’il est toujours mieux de défendre certaines possibilités de lutte, même lorsqu’on y a pas recours). En général, ils préfèrent pourtant la condamnation et la mystification (du genre : il s’agit toujours et partout d’« actions contre le mouvement »).
La tendance à voir des complots partout est malheureusement banale. La réalité semble toujours propice à suggérer d’« étranges coïncidences » les plus incroyables à ceux qui en cherchent, comme un chien débusque des truffes. Pour les spécialistes de la suspicion, tout devient obscur.
Mais qu’y a-t-il par exemple d’obscur dans des sabotages contre des foreuses et des chantiers du TAV ?
Là où certains ont suspecté de mystérieuses volontés de rendre la lutte No TAV criminelle, l’appareil d’État a vu quelque chose de bien trop clair : la révolte possible d’une vallée. Et pour l’empêcher, ils étaient prêts à tout. Y compris à suicider deux personnes. « Même les morts ne seront pas à l’abri de l’ennemi, si celui vainc. Et cet ennemi n’a jamais cessé de vaincre ». Réexhumer un morceau de notre histoire signifie leur rendre un précieux service.
Lorsque les nuisances sont stoppées par la lutte populaire, il ne fait aucun doute que c’est mieux pour tous. Parce que ce qui se passe au cours de la lutte, en plus d’obtenir des résultats plus durables, libère les femmes et les hommes de l’habitude de la délégation, élève le plaisir de vivre, ouvre un plus vaste horizon de possibilités. Mais lorsqu’il n’y a pas de lutte populaire, devient-il juste de laisser les montagnes
se faire éventrer et les humains se faire dégrader ? Qu’est-ce que la légitimité, une question statistique ?
L’histoire devrait nous enseigner que les luttes ont besoin de mille éléments à mêler avec passion et habileté. Mais il est impossible d’en prescrire les doses exactes pour que s’enflamme la rébellion. Ce n’est qu’en prenant des risques qu’on apprend. C’est-à-dire en vivant.

Extrait de Cette Semaine N°97.


[Traduit de l’italien. Tiré de Un pugnale e un talismano. Sole e Baleno,
1998-2008. Materiali della mostra ed allegati
, mars 2008, pp. 2-15 et
20-22]

Pour approfondir, une brochure éditée par Mutines Seditions revient sur la lutte du Val Susa contre le TGV Lyon-Turin : A Toute Allure. Vous pouvez la lire ou la télécharger sur infokiosques.net.


Notes

[1"Baleno", en italien signifie "éclair" ; NdNF.

[2Service de renseignement et d’intervention spéciale des Carabinieri, chargé notamment de mafia et terrorisme, NdNF.