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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Une Soirée de printemps chez les racialistes

mardi 19 février 2019

C’était pourtant une belle journée, quelques rayons de soleil traversaient la grisaille, des corneilles ponctuaient les cris des bergeronnettes. C’est l’arrivée du printemps, on voit la canopée sortir de sa torpeur, on sent un souffle d’air vivant qui nous pénètre, et l’ouverture au loin d’une blanche fenêtre, on mêle sa pensée au clair-obscur des eaux, on a le doux bonheur d’être avec les oiseaux, et de voir, sous l’abri des branches printanières, que parfois la vie est belle. Mais on voit aussi ces salauds faire, avec les races, des manières...

Était annoncée au bar-restaurant le Lieu Dit (6, rue Sorbier dans le XXe), pour le jeudi 17 mars 2016 à 19 heures, une conférence d’Houria Bouteldja, patronne du Parti des Indigènes de la République (PIR), en présence et à l’invitation de son éditeur Éric Hazan, autour de son livre Les Blancs, les Juifs et nous (La Fabrique, mars 2016), ainsi qu’avec Maboula Soumahoro, «  civilisationniste  » (de ses propres dires), membre de la MAFED (société-écran du PIR lancée pour l’organisation de la «  Marche de la dignité  » en 2015) et nouvelle seconde d’Houria Bouteldja, en tant que «  discutante  », quelle que soit la nature de ce rôle (existe-t-il un doctorat en discutation studies  ?). Elle précisera dans la soirée qu’elle, elle n’est pas militante.
Il s’agit donc ce soir d’être le public de trois personnes qui discutent entre elles avec des micros devant un parterre qui boit des bières et grignote du pop-corn (ou plutôt des croustillants de gambas sur poêlée de légumes croquants, 15 €), et qui donc seraient censées nous illuminer, nous persuader, nous éduquer, ou toute autre fonction que l’on prête à une «  conférence  », aussi bas de gamme soit-elle. Le public est au rendez-vous, une quarantaine de personnes, bien en avance, au garde-à-vous. Un public qui ressemble à celui du Cent Quatre ou du Point éphémère, entre le grand bourgeois, le hipster, le youtuber, le galeriste et le chic-et-shlag. Après tout, la Fashion Week venait de s’achever à Paris, et il était tout à fait normal qu’elle perdure dans les esprits bohèmes de nos studieux trentenaires parfumés, héros de la post-connerie universitaire.
Des agents de sécurité disposés ça et là dans la salle étaient sans doute les auditeurs les moins attentifs. On croisera ce soir-là quelques étoiles montantes de la politique dépoussiérée au 2.0. Sommes-nous en présence de futurs ministres  ? Sûrement, et quel honneur  ! La réussite, ma bonne dame, la réussite. Si Emmanuelle Cosse l’a fait, pourquoi pas eux  ? Morgane Merteuil et Thierry Schaffauser [1] du STRASS, Amal Bentounsi, Sihame Assbague, Oceane Rosemarie, mais aussi Youssef Boussoumah (numéro 2 du PIR), qui lui s’occupe du service après-vente et de la propagande, accoudé au bar (n’émanera du côté du comptoir qu’un seul mot, de façon répétitive  : «  juif juif JUIF  »), ce sont les personnalités publiques présentes ce soir-là.
De sa chaire, Hazan ouvre le bal. Il lance le sujet en commençant par aborder l’auto-préface de Bouteldja, intitulée «  Fusillez Sartre  !  »  : «  Moi l’orphelin de Sartre […] ça me semblait problématique de prendre Sartre comme une espèce de personnalisation de la mauvaise conscience blanche, bien que c’est vrai que, bon, au moment de la création d’Israël, il a pris position   ». Mais Hazan n’explique pas quel rapport, qui lui semble tellement naturel qu’il n’y a pas à l’expliciter, il fait entre ladite «  mauvaise conscience blanche  » et la «  prise de position  » au sujet de la création de l’État d’Israël. Cela doit vouloir dire, pour Hazan, qu’Israël est le produit d’une «  mauvaise conscience blanche  ». Une analyse pour le moins novatrice... Remarquons un premier forçage discursif  : une certaine vulgate anti-impérialiste entend que la création de l’État d’Israël est le fruit d’une mauvaise conscience «  occidentale  » (comprise comme celle des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale). Par la magie décoloniale, cette mauvaise conscience a une couleur  : elle est donc «  blanche   ». De plus, mettre ainsi sur le compte d’une conscience, bonne ou mauvaise, donc mettre sur un plan moral ce qui animerait les États et les instances internationales est vraiment le signe qu’au moins, Hazan prend son auditoire pour ce qu’il est...
Par ailleurs, ce ne sera pas ici l’occasion de trancher la question de savoir si les «  juifs  » sont des «  blancs  » ou non, nous ne saurons pas si les juifs de Pologne, d’Iran, de Russie, du Maghreb, d’Irak, d’Éthiopie, de Turquie, les hébreux noirs, etc. sont des «  Blancs   », nous savons seulement qu’ils ne font pas partie du «  ...et nous  ».
Hazan poursuit, il explique que Sartre s’est déclaré favorable au sionisme des réfugiés des camps d’extermination nazis, mais «  qu’il faut le remettre dans le contexte historique de cette époque  », les réfugiés juifs trimballés après-guerre de camp en camp à travers l’Europe comme les migrants d’aujourd’hui, de Lampedusa à Calais, les nazis, l’extermination, tout ça tout ça quoi. Il fait donc encore une concession à Sartre... et aux juifs, quel galopin  ! Hazan serait-il philosémite  ? Pas d’inquiétude à ce sujet, pas de méprise possible, la suite est sans équivoque.
Cette introduction d’Hazan semble se vouloir «  critique  » de la préface de Bouteldja à son propre livre. Mais, «  il faut dire qu’à la fin de sa vie, Sartre était, si on veut le défendre, fatigué, malade, qu’il était très mal entouré  ». Sont alors cités les noms de Benny Lévy [2] et Claude Lanzmann, réalisateur du film Shoah. Sartre est devenu «  un vrai défenseur d’Israël  ». Notons seulement, puisque nous ne sommes plus à la fin des années quarante, que Sartre était un défenseur de l’existence de l’État d’Israël comme refuge, et non pas de l’État d’Israël en formation, de sa politique, etc. C’est-à-dire que tout en affirmant la légitimité de la création de l’État d’Israël comme «  refuge  », il dénonçait les conditions de vie déplorables des Palestiniens qui expliqueraient, selon lui, le recours au terrorisme. Une position très «  intelligentsia de gauche  » de l’époque, en quelques sortes. Il acceptera en 1976, le titre de docteur honoris causa de l’université de Jérusalem, remis par le philosophe Levinas. Il acceptera ce titre, de ses propres mots, « pour des raisons politiques  », afin de créer «  une liaison entre le peuple palestinien que je soutiens et Israël dont je suis l’ami  ».
Revenons à Hazan. Il poursuit donc son introduction «  critique  » à l’auto-préface de Bouteldja  : «  Opposer [Sartre] à Genet, c’est bien mal connaître, quand même, le lien qui unissait ces deux personnages, parce que Sartre a énormément fait pour que le personnage de Genet soit accepté après la guerre...  » Et c’est sûr qu’il y avait là du boulot… En plus du côté droit commun adepte de divers illégalismes à faire accepter chez les existentialistes bon teint, il y a aussi, peut-être surtout d’ailleurs, ces tirades de Pompes funèbres bien difficiles à avaler. Alors bien sûr, ce n’est pas, strictement parlant la position de Genet l’auteur qui est en cause, puisque le «  je  » qui ici s’exprime est le narrateur de ce récit qui entretient une certaine confusion énonciative mais n’est pas sans attaches autobiographiques, ne serait-ce que parce qu’il se fait appeler «  Genet  ». Quoiqu’il en soit, outre les interrogations légitimes que peut susciter la fascination qui s’y exprime à longueur de pages, c’est avec le contenu de ces propos que le texte et les prises de paroles de Bouteldja sont consonants, et certains extraits cités dans le Parcours de lecture de ce livre le montrent bien. Allons donc au bout de ce chemin. Ces propos, en voici quelques exemples  :

  • Sur l’Allemagne nazie et son armée  : «  Il est naturel que cette piraterie, le banditisme le plus fou qu’était l’Allemagne hitlérienne, provoque la haine des braves gens, mais en moi l’admiration profonde et la sympathie. Quand, un jour, je vis derrière un parapet tirer sur les Français les soldats allemands, j’eus honte soudain de n’être pas avec ceux-ci, épaulant mon fusil et mourant à leurs côtés. Je note encore qu’au centre du tourbillon qui précède – et enveloppe presque – l’instant de la jouissance, tourbillon plus enivrant quelquefois que la jouissance elle-même, la plus belle image érotique, la plus grave, celle vers quoi tout tendait, préparée par une sorte de fête intérieure, m’était offerte par un soldat allemand en uniforme noir de tankiste.  » [3]
  • À propos du massacre d’Oradour-sur-Glane  : «  On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu - beaucoup - pour la poésie. Il a bien mérité d’elle […]. J’aime et respecte cet officier.  » [4]
  • À propos de la Milice, organisation politique et paramilitaire française créée en 1943 par le régime de Vichy et supplétive de la Gestapo et des autres forces allemandes pour lutter contre la résistance, qualifiée de terroriste  : «  J’aime ces petits gars dont le rire ne fut jamais clair. J’aime les miliciens. Je songe à leur mère, à leur famille, à leurs amis, qu’ils perdirent tous en entrant dans la Milice. Leur mort m’est précieuse. Le recrutement de la Milice se fit surtout parmi les voyous, puisqu’il fallait oser braver le mépris de l’opinion générale qu’un bourgeois eût craint, risquer d’être descendu la nuit dans la rue solitaire, mais ce qui nous y attirait surtout c’est qu’on y était armé. Aussi j’eus, trois ans, le bonheur délicat de voir la France terrorisée par des gosses de seize à vingt ans. J’aimais ces gosses dont la dureté se foutait des déboires d’une nation […]. J’étais heureux de voir la France terrorisée par des enfants en armes, mais je l’étais bien plus quand ces enfants étaient des voleurs, des gouapes. Si j’eusse été jeune, je me faisais milicien. Je caressais souvent les plus beaux, et secrètement je les reconnaissais comme mes envoyés, délégués parmi les bourgeois pour exécuter les crimes que la prudence m’interdisait de commettre moi-même.  » [5]

Entre Genet et Boutledja existe une différence de taille, et nous n’entrerons pas, par pitié pour elle, dans des considérations littéraires... Genet écrit sous «  sanctuaire poétique  », qu’on consente ou non à le lui accorder, on doit considérer la relativité des distances et des points de vue, des jeux de discours, cela en dépit de leur caractère abject. Il fait parler des personnages quand Bouteldja fait parler son intestin. Il s’intéresse aux rapports qu’entretiennent la violence nazie et l’attirance homosexuelle, en prenant par moment le point de vue d’un milicien qui rêverait de se taper Hitler. Si tout cela peut se révéler désagréable de relativisme, cela ne fait pas de Jean Genet un propagandiste du régime nazi ou de la collaboration. Bouteldja n’a rien d’une poétesse, mais elle est bien désagréable de relativisme bourgeois. C’est de plusieurs manières qu’elle fera écho à ces tirades, comme sa propension à prétendre esthétiser ses points de vue quand ils sont inacceptables [6]. Par ailleurs elle trouvera aussi à se relier à la manière dont Genet prend position pour la Palestine, en relativisant l’importance du nazisme et du génocide, et exprimant un antisémitisme indéniable. Ainsi, dans le recueil L’Ennemi déclaré - Textes et entretiens (paru chez Gallimard en 1991) on découvre, dans un texte inédit écrit au Liban, que Genet lâche la bride à l’antisémitisme le plus furieux  : «  Le peuple juif, bien loin d’être le plus malheureux de la terre, – les Indiens des Andes vont plus au fond dans la misère et l’abandon – comme il a fait croire au génocide alors qu’en Amérique, des Juifs, riches ou pauvres, étaient en réserve de sperme pour la procréation, pour la continuité du peuple « élu »   ». Passons sur la concurrence victimaire, même s’il faut constater que personne n’est décidé à laisser les Indiens tranquilles et que le procédé est justement le même que chez Bouteldja. Genet se met là dans la perspective qu’il eût fallu que le génocide réussisse, et pour que génocide il y ait, il faut qu’il ne reste plus aucune possibilité que quelqu’un existe, en l’occurrence plus aucun juif, éteindre véritablement la «  race  ». Fantasme que n’aurait osé se payer aucun SS, même les plus optimistes. Les juifs des Amériques, encore vivants (les salauds  !), se retrouvent présentés de manière totalement déshumanisée comme «  réserve de sperme  » pour perpétuer «  le peuple « élu »   ». Cet échec du génocide total sera sans doute le seul reproche que le poète Genet formulera à l’encontre des nazis. C’est toujours le même fil rouge qui poursuit son chemin dans le parcours cohérent de Bouteldja  : Israël, les juifs et leur extermination. Rappelons tout de même avant de clore cette digression, que Bouteldja soulignait déjà en mars 2015 que l’État-nation français avait donné aux juifs la «  mission cardinale  » de «  devenir la bonne conscience blanche et [de] faire de la Shoah une nouvelle « religion civile » en la dépouillant de toute historicité  » [7].

Hazan termine sa courte intervention pseudocritique sur l’anéantissement de tout ce qu’il vient de dire  : «  Bref, voilà, bon, euh, je pense que, euh, je me suis laissé convaincre, et je crois qu’au fond, tu as raison...  », en s’adressant à Bouteldja, quelques rires gênés (mais rassurés) ponctuent son propos. Apparemment diminué, il n’a peut-être plus toute sa tête, il demande alors à son égérie de prendre le relais.
Elle commence par préciser  : «  Lors de l’écriture de ce texte, je n’ai pas pensé pouvoir réellement trouver un débouché, personne pouvait penser qu’il allait pouvoir être édité   », elle se réfère certainement aux Sages de Sion qui, régulièrement, se réunissent dans les synagogues des faubourgs de la structure de l’Empire blanc pour censurer l’édition française selon les valeurs du royaume de Judée de l’âge de fer. Elle est bien consciente du caractère sulfureux de son nouveau pamphlet, elle le revendique et affiche fièrement (comme Soral et Dieudonné à chaque fois qu’ils nous gratifient d’une perle antisémite) son courage auto-supposé, pourtant imaginaire. Il semblerait qu’au PIR les mots courage et antisémitisme soient synonymes. «  Vu la grande connaissance que j’ai du monde éditorial français, et du monde politique français, j’ai pensé que, probablement, il n’aurait pas sa place.  » Elle remercie donc Hazan et sa Fabrique, ainsi que le Lieu Dit qui accueille cet événement, et qu’elle présente comme «  un lieu de résistance politique […] un lieu qui est précieux  », elle appelle donc les convives «  à consommer  ». Et ceux-ci s’exécutent. On sent rapidement que Bouteldja, pour ces gens, est plus qu’une leader politique, elle magnétise ses ouailles qui bavent devant son arrogance toute bourgeoise, dans une ambiance de boudoir sadomasochiste. En son public, la marquise de Bouteldja a trouvé sa Justine à qui enseigner les malheurs de la vertu. Mais c’est Juliette qui vous offre ici ces quelques notes critiques, sans race dedans.
Houria Bouteldja nous explique alors malgré sa préface intitulée «  Fusillez Sartre  !  » qu’«  en réalité, j’aime beaucoup Sartre et je crois qu’il nous manque des Sartre aujourd’hui. Mais mon point de vue est situé, et moi, je ne suis pas une européenne   ». Nous apprenons donc que l’appréciation d’un philosophe ou d’un romancier doit être conditionnée par ses origines, «  situées  », et que donc si l’on n’est pas européen, alors on ne doit pas apprécier Sartre, que pourtant, elle «  apprécie   », elle qui n’est pas européenne. Vous suivez  ?
«  Moi, mon point de vue il est situé dans le monde arabe, dans le monde indigène, dans le monde des colonisés. Et Sartre, quels que soient son évolution, son état d’esprit ou ses états d’âme sur la question spécifique d’Israël, pour le monde arabe, il n’a pas été du bon côté.  » N’oubliez donc pas, lorsque vous lirez un texte ou un autre, de vous renseigner si le «  monde arabe  » de Bouteldja, qu’elle a sondé, certainement depuis son chic bureau d’administratrice et bras droit-e-s de Jack Lang au sein de l’Institut du monde arabe, a déjà statué sur le côté où se trouve son auteur par rapport à la question sioniste, question centrale dans la vie de chacun, s’il en est. «  De ce point de vue là, pour nous, Sartre était un traître.  » Camus lui, «  a été jugé et condamné par l’Algérie.  » Elle veut donc réhabiliter le seul qui en vaille vraiment la peine, «  celui qui pour nous est la figure positive de l’anti-colonialisme  : Jean Genet  ». Et en effet, comme nous l’avons vu précédemment, on pourra aisément leur trouver quelques points communs, ou plutôt, quelques obsessions communes.
En s’inscrivant artificiellement dans l’héritage, la lignée ou la rupture avec les personnalités les plus connues de ladite «  pensée française   » (expression que chacune de ces figures aurait très certainement refusée), Bouteldja espère certainement partager quelques morceaux de Panthéon à leur suite, et quelques miettes de postérité. Un prérequis pour toute ambition personnelle au sein de la petite intelligentsia intello française  : se positionner par rapport à Sartre, Genet et Camus, et qui sait, peut-être un jour frôler la chance d’être citée comme critique de ces penseurs très étudiés  ? Le plan de carrière n’est pas moins transparent que celui de Cahuzac.
Elle explique donc, à propos de Sartre, Genet et Camus que «  ça me paraissait important de mettre en concurrence ces trois grandes figures qui disent quelque chose de la pensée française, de l’idéologie française, des idéologies coloniales et anti-coloniales, et qui disent à la fois l’existence d’une pensée coloniale, d’une pensée, avec la figure de Camus, qui se cherche et qui ne se trouve pas chez Sartre, et une pensée qui se trouve, et qui est celle à laquelle on essaye de se raccrocher. Mais c’est une pensée française, donc une pensée blanche  ». Elle semble comprendre ce qu’elle dit, si l’on considère l’aplomb avec lequel elle le dit, bien que toute cette logorrhée ne veuille rien dire, littéralement. Certainement peu amateur des absurdités de Pierre Dac, Hazan la coupe  : «  Bon, on va pas passer la soirée sur Sartre...  », avant de rappeler son «  engagement   » aux côtés du FLN, ainsi que ses prises de position anticolonialistes (Algérie, Indochine, etc.), comme la majorité de la gauche extra-PCF. Avant de rappeler que Sartre avait déjà «  passablement déconné avec son communisme   », en effet... Mais cela n’intéresse guerre l’auditoire, nous, on veut de la race messieurs-dames  !
Alors Bouteldja reprend et nous explique qu’elle parle de Sartre « comme d’une métaphore de la gauche blanche  », avant de déclarer, nous y voilà enfin, que «  notre projet politique s’articule autour de l’idée qu’on ne peut pas compter sur la gauche radicale. Je ne suis pas en mesure de pouvoir dire qu’elle nous a trahis, je pense que la gauche blanche, structurellement, n’a jamais été réellement, sauf de manière marginale, auprès des colonisés  ». Comme nous l’avons vu, le contraire venait d’être affirmé, mais ce ne sera pas la seule contradiction de la soirée, parfois dans une même sentence. Par exemple, après nous avoir expliqué «  qu’on ne peut pas compter sur la gauche radicale   », elle nous indique dans une même phrase que «  c’est avec cette gauche radicale que nous voulons faire des alliances à l’avenir  »...
«  Si je dis « Fusillez Sartre  ! » c’est parce que je crois, et j’espère, une recomposition de cette gauche, la gauche radicale, mais je ne crois pas qu’elle se fera spontanément, et je pense qu’elle se fera par la construction d’un rapport de force, et notre capacité à nous, indigènes de la république, indigènes sociaux, à créer le rapport de force autour duquel s’organiseront, en tout cas, une force politique qui à la fois défendra les intérêts des post-colonisés, et de manière large, des habitants des quartiers populaires qui forceront la gauche à se recomposer.  » Enfin ses mots font sens, voici le projet politique du PIR  : recomposer l’extrême gauche en y ajoutant de la race et une parité ethnique. Concrètement, elle crie à la république, dont elle est une «  indigène  », bien que cadre supérieur sous son règne d’apartheid   : «  Pas sans Nous   !  » [8]
Pour illustrer son propos, elle choisit de prendre comme exemple la chanson des Enfoirés, Loin du cœur et loin des yeux (Renaud, Les Enfoirés, 1985) : «  Quand j’étais ado, je me souviens avoir beaucoup écouté la chanson des Enfoirés, et je me souviens que, déjà, je trouvais que c’était trop facile. Pourquoi  ? Parce que j’avais déjà, petite, une conscience d’indigène. Et pourquoi j’avais déjà une conscience d’indigène  ? Parce que j’avais un rapport à l’Algérie, j’allais en Algérie depuis des années, j’avais, depuis mes 10 ans, déjà compris que j’étais privilégiée par rapport aux cousines du bled. J’ai un souvenir très précis d’une gamine de mon âge qui égorgeait un poulet, ça m’a horrifié, j’étais l’équivalent [?!] d’une bobo   », la salle rit, comme à chaque fois ce soir, de façon gênée, d’un rire jaune (pas la race). Pour le moment, l’anecdote ne semble servir à rien (pas la race  !), mais elle poursuit, «  je la vois et je suis vraiment horrifiée, je me dis, voilà à quoi j’ai échappé, mais ça, j’ai dix ans quand je me dis ça. Cette conscience-là, je sais pas pourquoi, mais je sais qu’il y a un grand différentiel entre moi qui ai la chance de vivre en France et ceux qu’on a laissés derrière nous   ». Car c’est bien connu, en France, on achève bien les chevaux mais on n’égorge pas les poulets. Ou plutôt on les égorge aussi, mais en France comme en Algérie, l’«  équivalent   » des bobos ne s’est jamais sali les mains. Houria Bouteldja ne fait pas partie de la bourgeoisie algérienne mais française. Elle fait partie de la bourgeoisie de ce monde. «  Ce différentiel il existe toujours, bien évidemment. Et toute cette bonne conscience, cette année-là à la TV, elle me dégoûtait profondément, voilà. Évidemment, ça ne dit pas tout de la société française, des rapports sociaux, de la gauche radicale dont je parlais, et d’ailleurs, c’est sans doute la plus claire sur ces questions-là […] Ce qui me dégoûtait c’était cette belle conscience, qui s’étalait, qui faisait la publicité d’elle-même. Et moi je me disais, c’est trop facile, moi j’avais bien conscience des rapports Nord-Sud et je me disais, voilà, c’est beaucoup trop facile, et ils s’en sortent en faisant la publicité d’eux-mêmes. Ils sont chouettes, ils sont sympas, humanistes. Et ça c’est quelque chose qui est en moi, et que j’ai souhaité politiser à travers ce livre  : dire que non, vous n’êtes pas ceux que vous croyez être, vous êtes des exploiteurs, et je le suis avec vous, point. Et ça, assumons-le, il s’agit pas de s’auto-flageller […] mais sur le plan individuel, j’ai des privilèges, si demain mon patron me propose une augmentation, je ne dirai pas non [9], vous voyez, mais pour autant il s’agit aujourd’hui de passer aux choses sérieuses, de penser des systèmes, et de faire de la politique   ».
Voilà qu’arrivent les choses sérieuses. C’est au tour de la «  discutante   » et «  civilisationniste  » Maboula Soumahoro de s’exprimer. Nous avons l’habitude de l’entendre préciser dans chaque intervention médiatique qu’elle n’est pas membre du PIR, sans que personne ne le lui ait jamais demandé. Elle fait de même ce soir («  On m’a invité à parler un peu du livre d’Houria, que je côtoie régulièrement, même si je ne suis pas membre des Indigènes de la République   ») mais avec une éruption spontanée de franchise étonnante, qu’elle réserve certainement aux petites audiences, comme ce soir  : «  Les Indigènes de la République ont une réputation sulfureuse, à laquelle il ne faut surtout pas être associée.  » Au moins les choses sont claires, dommage pour le PIR qui aurait enfin eu sa «  non-blanche  » non-algérienne [10] hiérarchique... Car, au PIR, apparemment, les «  Noirs   » sont soumis aux «  Arabes   », ces derniers trônent en haut de l’échelle, reproduisant ainsi des hiérarchies anciennes des temps du prophète ou de la traite négrière, tandis que les «  Rroms  », eux, n’existent pas... On sait bien que le racisme entre «  indigènes  » n’est pas du racisme, mais quand même, Houria, check your privilege  !
Cette dernière lui a «  demandé gentiment  », de lui «  poser quelques questions   » consenties d’avance. Voila donc ce qu’est un «  discutant   »  : un mannequin de bois rhétorique. «  Ce que j’ai compris du livre, c’est que c’est une sorte d’appel, de réveil, de prise de conscience, comme si on disait que l’heure du choix est arrivée, donc l’une des questions que je me suis posée, c’était  : quel est ce choix qui te semble apparent aujourd’hui en France en 2016  ? Je me suis aussi intéressée à la structure-même du livre, en décelant qu’il y avait comme une sorte de préface, Fusillez Sartre  !, et que ça commence en défouraillant, c’est-à-dire qu’on fusille quelqu’un, pourquoi tu as choisi Sartre  ?  » Bouteldja lui explique qu’elle vient d’y répondre (la discutante est arrivée en retard), bonjour pour la spontanéité des échanges. Elle se soumet immédiatement  : «  D’accord donc ça, c’est fait, Sartre, il est déjà fusillé, il est mort...  », son interlocutrice la coupe en annonçant, vindicative, le verdict  : «  Blanc et sioniste  !  » La guillotine est tombée. Elle reprend  : «  En tout cas tu l’as fusillé, je ne sais pas si tu es assez puissante pour donner tout ce poids à cet acte, mais en tout cas tu l’as fusillé, d’accord. Donc voilà pour l’introduction, puis il y a une sorte de conclusion, avec «  Allahou akbar  !  », qui est un peu l’argument, la thèse que tu présentes.  » Elle égrène les noms des différentes parties du livre  : «  Vous les Blancs  »  ; «  Vous les Juifs   »  ; «  Nous les Femmes indigènes  »  ; «  Nous les Indigènes  » et «  Allahou akbar  !  ». Dans ce milieu, on aime bien situer, compter, décompter, localiser, etc. [11] Alors Maboula Soumahoro, elle-même GPS [12] à ses heures donne les chiffres  : «  Donc il y a 18 pages pour les blancs, 20 pages pour les juifs, 26 pages pour les femmes indigènes et 26 pages pour nous les indigènes. Est-ce qu’il y avait un ordre pensé et est-ce que tu as compté les pages ou est-ce que c’est vraiment une simple coïncidence qui fait que tu aies autant de choses à dire aux femmes indigènes qu’aux indigènes, et peut-être pas grand-chose à dire aux blancs  ?  » Elle précise alors qu’elle ne développe pas sur les juifs parce qu’entre «  blanc et juifs, il existe quand même une égalité  », là, la salle éclate de rire, d’un rire transgressif, Bouteldja avec, qui s’exclame  : «  Pas mal  !  » En effet, Houria Bouteldja et ses amis ont exprimés à de multiples reprises que les asiatiques ne subissent pas de racisme spécifique, que le racisme anti-juif (mais aussi l’homophobie, la transphobie, etc.) n’existait pas, contrairement au philosémitisme d’État (ou à l’impérialisme homosexuel), qui, quant à lui, s’articule autour de la lutte de l’État contre les «  indigènes   », que le PIR définit comme «  les noirs et les arabes  », puis, depuis quelques tractations politiques avec des associatifs concernés, «  les Rroms  » [13]. On ne saura toujours pas ce qu’il en est des «  Jaunes  », des «  Mongoloïdes  », des races hyperboréennes ou bien de l’homo monstrosus. Les «  juifs  », eux, sont déjà très bien signalisés par le PIR, avec le concours honnête de l’extrême droite, avec laquelle le PIR partage, en plus de son racialisme et son antisémitisme, également le patriotisme, un certain nationalisme, l’identitarisme, l’ethno-différentialisme, des visées ségrégationnistes, l’étatisme et l’interclassisme ainsi que des positions nettement droitières dans le peu de cas où les racialistes se retrouvent dans des luttes, entre autres choses. Elle reprend  : «  Quant à l’ordre, est-ce que ça comptait, de parler aux blancs d’abord  ? Pourquoi les blancs d’abord, et ensuite les juifs, les femmes indigènes et les indigènes  ? On pourra noter l’attention portée à la question de la femme et à la question du genre.  » Il est certain que dès lors qu’on adopte le paradigme de la race, la question de l’ordre, des hiérarchies, prend tout de suite de l’importance.
Son interlocutrice répond  : «  Ça me semblait important de commencer par les blancs parce que, c’est notre problème, on commence par le problème. S’il n’y a pas le problème il n’y a pas les indigènes. Donc il y a un problème, c’est le monde blanc, le monde occidental, et il y a un sous-problème, c’est les juifs. [14]  » Elle reviendra rapidement, comme à son habitude, au «  sous-problème  » des juifs. «  Je ne peux rien attendre du monde blanc, structuré [?], je n’attend pas qu’il se transforme de lui-même, on n’a jamais vu des dominants se déchoir d’eux-mêmes, donc il va falloir mener une lutte. Donc je commence par le problème, et il va falloir une idée de la solution, et il faudra la sortir de nous-mêmes. Sachant que je problématise nous-mêmes, on est au moment du choix, le moment est inquiétant, c’est le moins qu’on puisse dire avec l’année qui vient de s’écouler, avec des attentats sur le territoire français. On sort d’une décennie où le monde occidental connaît des attentats à l’intérieur de ses frontières, ça a commencé le 11 septembre, donc en gros on est plus tranquilles. Donc moi je dis [elle bafouille et se reprend] si j’étais cynique, je pourrais dire que le monde peut crever, car l’essentiel c’est que nous, on est pas atteint.  » Pourtant, les kalachnikovs en furie et les ceintures de TATP du 13 novembre n’étaient pas munies, elles, d’un GPS racial comme c’est le cas d’Houria, Maboula et Éric, qui doivent certainement posséder les statistiques raciales des victimes d’attentats, et qui, en effet, ne sont pas cyniques  : «  Mais il se trouve qu’on est atteins et que je ne suis pas cynique, parce qu’il se trouve que le monde m’intéresse et que je ne veux pas qu’on aille tuer les peuples du monde colonisé. Si j’étais vraiment cynique je dirais qu’on peut s’en foutre, mais on peut plus s’en foutre, donc l’heure des choix est arrivée, et il se trouve que ceux qui ont commis ces attentats sont de ma race et de la tienne [s’adressant à sa discutante], d’accord  ? Donc ça nous pose un problème à toutes les deux. Ça pose un problèmes aux Indigènes de la République, parce que nous avons été rendu barbares par le système, le système impérialiste, capitaliste, raciste, etc. Et en même temps on nous demande à nous d’assumer et d’endosser ce que les djihadistes sont, donc évidemment on est devant un problème […] Mon point de départ, c’est notre ensauvagement. Lorsqu’on nous fait le procès de ne pas être bien intégrés, de ne pas être assez français, j’ai tendance à penser que non seulement nous sommes trop intégrés, et trop français. Car qu’on en vienne à commettre de tels attentats, c’est qu’on est très bien intégrés.  » Car en effet, tous les matins, avant de se rendre au travail, les bons citoyens français bien intégrés vont se faire sauter un peu partout. Mais peut-être confond-elle les mots «  intégration  » et «  désintégration  »  ? «  À partir de moi, qui suis donc une criminelle [sic], je développe une analyse qui amène à la question  : qu’est-ce qu’on doit faire avec les blancs, qu’est-ce qu’on doit faire avec les juifs, qu’est-ce qu’on doit faire avec les banlieues  ? Si le chapitre sur les femmes et le genre est plus long c’est qu’il est plus compliqué à traiter.  »
C’est à ce moment que Bouteldja nous servira son best of de la misogynie  : «  Il y a des violences intracommunautaires qui sont compliquées à traiter, tout simplement parce que les hommes racisés ont eux-mêmes un genre qui subit la violence raciste.  » Voila donc à quoi sert la triple oppression, à exonérer les uns et les autres, une véritable intersectionnalité de la connerie. Un violeur qui se trouve être «  racisé.e.es  » s’en sort plutôt bien, puisque la carte «  racisé.e.es  » vaut deux fois l’intensité de la carte «  violeur  » dans les jeux de rôles racialistes consacrés.
Maboula Soumahoro cite alors un passage de ce chapitre dans lequel Bouteldja écrit à propos des violences masculines des «  racisé.e.s  »  : «  Ce n’est pas tant la violence masculine qui pose problème que sa déshumanisation.  » Après tout, la violence masculine n’est pas tant un problème, en fait. Mais c’est bien sûr  ! «  C’est pas compliqué, le sexisme des hommes de couleur n’est pas un sexisme qu’on veut expliquer socialement, c’est-à-dire qu’on l’essentialise, donc on le déshumanise, donc en fait il est parfaitement explicable, les hommes sont sexistes parce qu’ils sont le produit d’un système patriarcal, tout simplement. Pour les hommes de notre communauté, parce qu’en plus il y a du racisme, ils développent un virilisme sans doute un peu plus accentué. On pourrait le dire de façon rationnelle.  » On apprend donc que les «  indigènes  » (donc, «  les noirs, arabes et rroms  », vous suivez  ?) ont un virilisme accentué comparé aux «  blancs   ». Riposte laïque et Renaud Camus partagent l’analyse.
«  Donc le fait que le sexisme de nos [!] hommes soit déshumanisé, ça nous pose à nous un problème qui est supérieur  : c’est que si on s’attaque à eux, on est immédiatement les produits du système raciste. Donc ça nous pose un problème dans le rapport stratégique avec les hommes.  » Donc la domination masculine et les violences sexistes ne sont qu’un problème stratégique, et lorsqu’elles sont commises par des hommes «  de notre communauté  », «  de notre race  », les nôtres, quoi, il ne faut pas les combattre, car il s’agirait d’une démarche raciste. Bingo  ! Houria Bouteldja attribue un permis de violer, de battre et de tuer les femmes aux hommes «  racisé.e.s  », en cela elle va plus loin que son ami et collaborateur Tariq Ramadan, qui, lui, avait proposé, tout de même, «  un moratoire sur la lapidation des femmes  », mais elle est moins radicale qu’Éric Zemmour, qui, lui, souhaite étendre ce permis à tous les hommes, sans souci de leur race. Mais on savait déjà que les néo-racialistes étaient bien plus fondamentalement racialistes que les racistes d’extrême droite [15] qui ont dû, après la Seconde Guerre mondiale, revoir à la baisse le racialisme de leurs idéologies ségrégationnistes. Ils ne pouvaient pas prévoir que la reprise viendrait des amis de la «  gauche radicale   ».
Ces propos radicalement inacceptables ne choquent personne dans la salle, pas même les égéries hypersensibles du STRASS ou les afroféministes intersectionnelles présentes, jusqu’à ce qu’une femme prenne la parole pour s’exprimer, en colère. Immédiatement, le gros de la salle fait monter les décibels  : «  Silence  !  », «  Tais-toi  !   », «  Ferme-la  !  », «  Attend ton tour  !  », un troupeau s’amasse autour d’elle pour écraser sa voix tandis qu’Hazan s’excite, et sur un ton autoritaire et menaçant, dans le micro  : «  Taisez-vous maintenant, on va mettre quelque chose au point  !   », elle rétorque «  c’est bien, bravo monsieur Hazan, bravo  !  », il s’excite et répète «  Partez  !   ». Les propos de cette femme ne seront pas compréhensibles, car couverts d’insultes et d’un brouhaha censeur, elle semblait critiquer les notions, ce soir considérées comme acquises, de «  race blanche  » et d’«  identité française  ».
Après quelques minutes de brouhaha, Hazan cherche à meubler et reprend la parole. Il a envie de parler des juifs  : «  Je voudrais revenir un peu sur un point qui dans ce livre me paraît particulièrement juste, c’est le chapitre sur les juifs. Parce que c’est quelque chose que j’avais au fond toujours ressenti, que les juifs étaient pas des blancs, sans me le formuler clairement. J’ai toujours pensé que ce que j’avais vécu dans mon enfance reviendrait un jour, si à titre personnel j’ai toujours ressenti que j’étais pas un blanc, c’est parce que pendant la guerre j’ai été obligé de me cacher, les petits enfants qui étaient juste en face de l’autre côté du couloir sont partis en fumée. Ça m’a inculqué le fait que je n’était pas un blanc. Au fond il y a quelque chose à comprendre sur les juifs, c’est qu’il faudra bien qu’ils renversent leurs alliances […]. Mais c’est pas demain la veille.  » On transmet au Comité central de la race juive (ex-Sages de Sion). Hazan continue sur sa lancée, en mode one man show   : «  Je crois qu’aujourd’hui, je ne suis pas sûr que les Israéliens soient encore des juifs  !   », la salle ricane avec transgression, à l’unisson, comme si Hazan venait de prendre la Bastille. Bouteldja le coupe, agacée, elle lui répond comme à un représentant des juifs et va se mettre à le vouvoyer pour la première fois de la soirée («  vous les juifs   »)  : «  Alors là du coup, ça m’oblige à dire quelque chose, en tout cas faire une remarque, là tu as lu ce texte à travers ton expérience, moi je l’ai écrit, sûrement pour les raisons que tu dis, mais d’abord par rapport à nous-mêmes, les indigènes.  » Hazan a-t-il oublié qu’il s’agissait «  des juifs ET nous   »  ? Non pas «  nous, dont les juifs  ?  ». Elle poursuit  : «  Je vois et je constate que nos rapports se détériorent, nous les indigènes et vous les juifs, j’en vois les conséquences dramatiques, mais c’est moi qui suis abîmée dans ces rapports, et il est hors de question qu’on nous abîme davantage. Donc évidemment l’effort sera des deux côtés, et c’est pour ça que je m’adresse aux juifs, il doit y avoir un effort réciproque, mais vu l’évolution des juifs comme corps social [!] de révolutionnaires vers la droite, je suis pas sûre qu’un rétropédalage soit possible.  » Donc, nous sommes bien avec le PIR, qui nous parle d’islamophobie à toutes les sauces, en nous faisant croire qu’ils entendent par là l’essentialisation et l’assignation identitaire des musulmans à des propriétés propres, en clair, généralisations, stigmatisations, essentialisme, assignation et racisme, puis qui nous explique que les juifs sont de droite. En clair, généralisations, stigmatisations, essentialisme, assignations et racisme.
LES juifs SONT de droite. Et, avant cela, ILS étaient révolutionnaires. Un antiracisme à géométrie variable, et donc, raciste, avec l’antisémitisme qui traverse toute la carrière médiatique de Bouteldja. Hazan lui, modeste petit éditeur juif, sûrement millionnaire (comme quoi  !), blanc, pas blanc, on ne sait plus, mais en tout cas bien rougeaud, a succombé au charme de dénicher son nouveau Drumont. Après tout, La France juive n’est il pas l’un des plus grand succès de l’histoire de l’édition française  ? Mais si les juifs sont de droite (sans assignation bien sûr), alors qui est la gauche  ? Le gang des barbares  ? Daech  ? Les Frères musulmans, Kadhafi, Mohammed Merah, Petlioura et/ou le PIR  ? On nous rétorquera probablement les juifs de service du PIR, qu’ils soient en effet de bon gros antisémites comme l’UJFP [16] ou Hazan, ou de simples idiots utiles (eux aussi plus idiots qu’utiles) comme les «  Juifs et Juives révolutionnaires  » (groupe Facebook), qui ont au moins le mérite de ne pas être antisémites, ou plutôt, de n’être antisémites que par procuration. Après tout, il n’est pas nécessaire d’être antisémite pour se faire agent de l’antisémitisme, par ailleurs, être «  sémite  » n’empêche pas d’être antisémite, comme l’ont déjà prouvés de nombreux autres imbéciles connivents avant les JJR [17], de Noam Chomsky [18] à Gilad Atzmon [19].
De façon plus générale, on remarque un certain talent chez Houria Bouteldja pour faire dire des saloperies homophobes à des militants homosexuels, antisémites à des juifs, misogynes à des féministes, fidéistes à des athées, etc. La fameuse technique de l’ami noir de Jean-Marie, «  n’est-ce pas  ?  »
Elle reprend  : «  Il n’en reste pas moins que moi, ce qui vraiment me fait bouger sur cette question-là, c’est notre propre dégradation. Et il est vrai que je ne suis pas sûre qu’un blanc aurait pu écrire ce que j’ai écrit [...] Il y a une communauté d’expérience [entre juifs et «  indigènes  »] qui fait que je peux parfaitement bien comprendre pourquoi un juif est sioniste, par exemple. » Justine Hazan nous gratifie alors d’une nouvelle perle spontanée pour remonter dans l’estime de la marquise de Bouteldja  : «  pour être plus blanc que blanc  !   ». Horreur...
Cette dernière reprend  : « Je comprends pourquoi un juif est sioniste parce que j’ai le sentiment, et je le dis et j’en suis désolée, on pourrait nous offrir quelque chose d’équivalent au sionisme pour nous, pour devenir plus blancs que blanc, et on le refuserait pas [!]. Donc c’est une évolution que je comprends, mais pour autant je la trouve dramatique. Donc ce que je veux dire c’est que je comprends pourquoi un juif est sioniste ou pourquoi un juif est révolutionnaire, mais je ne comprends pas pourquoi un Zemmour est ultra-républicain  ! Mais je comprends pourquoi Zemmour aime la république française, je sais pourquoi il y tient, parce qu’il peut devenir blanc et le rester, voilà, il a peur de redevenir juif, donc ça je le comprends, d’accord  ? Mais je le combats, évidemment. Voilà. C’est donc ça que j’ai essayé d’exprimer.   » La conférence est véritablement de plus en plus poisseuse, mais l’auditoire semble conquis comme on est souvent conquis du côté de l’extrême droite  : par la transgression salace des socles communs, le culte du chef agressif, le pétage de verrous symboliques, le fouettage juste un peu trop douloureux des mauvaises consciences ravies et le flirt permanent avec la guerre civile, le miel de toutes ces abeilles.
Maboula Soumahoro pose une nouvelle question  : «  À quoi ça sert pour toi de dire, je te cite  : c’est pourquoi, je vous le dis en vous regardant droit dans les yeux, je n’irai pas à Auschwitz.  » Bouteldja répond au taquet  : «  Parce que c’est une soumission  !   » Mais pourquoi aller à Auschwitz est-il une soumission  ? «  On nous organise des sorties scolaires dans les banlieues pour aller à Auschwitz ou dans les camps de concentration, mais, à ma connaissance, personne ne s’interroge d’amener des enfants de toutes les écoles pour visiter les lieux de commémoration de la traite négrière ou du 17 octobre 61 ou de la colonisation. Nous obliger [sic] à aller à Auschwitz, c’est nous soumettre aux idéologies coloniales. Nous faire aller à Auschwitz, c’est nous faire endosser les crimes blancs, or ça, il en est hors de question  !   » Et lorsqu’un «  Nous, Indigènes   » se recueille en mémoire d’un massacre commis par Tsahal contre des populations palestiniennes, endosse-t-il les crimes «  Israéliens  », et donc «  juifs  »  ? Et donc «  blancs  »  ? Si on suit la logique...
Mais Houria Bouteldja est juste  : c’est tous les (lundis) matins que nous voyons partir des banlieues françaises des trains de marchandises remplis de «  noirs, arabes et rroms  » en direction d’Auschwitz, pour les obliger à commémorer.
À force de nous parler des «  blancs  », des «  juifs  », ou des «  Nous  » comme de corps sociaux structurés par une entente organisée et unitaire en concurrence avec les autres, qui font par exemple du nazisme l’œuvre des «  blancs  » dans leur ensemble, et en incluant les «  juifs  » dans la responsabilité du génocide, puisque les «  juifs  » sont des «  blancs  », et que tous les «  blancs   » sont responsables des «  crimes blancs  », ceux qui se sont retrouvés dans leurs fours inclus, alors le petit monde d’Houria sera bientôt prêt à basculer dans la guerre des races, relookée, certainement pour s’éloigner des stéréotypiques «  crimes blancs  ». D’un côté, elle nous explique que la «  race  » est une construction sociale, mais de l’autre elle attribue des qualités essentialistes aux «  races  »  : les «  blancs  » sont des colons et des nazis, et les juifs avec eux.
On veut notre part du gâteau des victimes, sales juifs  !
«  Alors, je n’irais pas [à Auschwitz], mais évidemment, il y a toujours moyen, euh... Mais c’est négociable  !  » Éclat de rire général dans la salle... C’est vrai qu’on se marre bien au Lieu Dit.
Hazan attend d’avoir fini de rire pour nous g(r)atifier encore de sa richesse intellectuelle. Il parle d’un film, personne ne comprend et tout le monde s’en fout, on lui amène une part de gâteau et Maboula Soumahoro reprend la parole  : «  Pour revenir à cette injonction, qui est bien réelle, dans ton désir de créer des alliances […] est-ce que cette injonction ne pourrait pas être dépassée  ? C’est-à-dire, ne pas prendre Auschwitz pour ce qu’il est censé représenter dans la société française  ? Ce qui pourrait se traduire par aller à Auschwitz.  » Encore une concession aux juifs  ? C’en est trop, la Marquise reprend son fouet, toujours aux aguets, elle répond agressivement  : «  Mais Auschwitz c’est pris en otage  ! Il n’y a aucune manière de s’en sortir  ! Y aller c’est accepter l’injonction  ! C’est accepter d’endosser le crime européen  !  » Faudra-il envoyer le RAID à Auschwitz pour mettre fin à la prise d’otage  ? «  Je trouve absolument dégueulasse, indécent, d’obliger des jeunes issus de l’immigration post-coloniale, qui ont leur histoire, leurs douleurs, qu’on sous-estime profondément. Je connais bien le cas algérien. Les matchs France-Algérie, cette passion qu’il y a autour de l’identité algérienne et du drapeau, ça ne vient pas de nulle part, il y a une douleur, quelque chose d’irrésolu, et je ne vois pas comment y arriver, avec un tel contentieux [le terme ici sans précision joue les amalgames  : le contentieux en question oppose à la fois Algériens et Français, occidentaux et «  indigènes  » et finalement «  juifs  » et «  indigènes  » puisque la discussion commence à propos du sionisme qui rend «  plus blanc que blanc  »], nous qui sommes des victimes historiques de l’ordre colonial, on va endosser le crime de nos bourreaux  ? Non  !  » Hazan, lui, surenchérit  : «  De façon plus générale, il faut résister à mort contre l’instrumentalisation du génocide nazi, c’est plus possible, c’est une espèce de religion internationale, il faut lutter contre ça par tous les moyens, démonter cette blague sinistre.  » Son interlocutrice le coupe  : «  Une blague sinistre dont je suis sûre que les juifs feront les frais dans les années qui viennent  !   » Mais ne t’en fais pas Houria, «  ils   » en ont déjà fait les frais, de cette «  blague sinistre  »...
Orchestrant l’alternance toute sadomasochiste haine/amour, coup de fouet/caresse, sa discutante la questionne alors sur le sous-titre de son pamphlet, sur l’«  amour révolutionnaire  ». Elle explicite  : «  J’appelle ça la majorité décoloniale, c’est la convergence politique, l’alliance entre indigènes, juifs décoloniaux et les blancs décoloniaux, ça c’est le vocabulaire politique. En vocabulaire poétique, ça fait l’« amour révolutionnaire ». Alors l’amour, pour ceux qui me connaissent ça fait un peu bizarre [rires prolongés]. Je trouve qu’on vit une période inquiétante, terne, on fait la gueule, on se regarde en chiens de faïence, on s’enlaidit, on est moches, il y a pas d’espoir. Il me semble que le mot amour est un beau mot. C’est bien de remplacer cette grisaille par l’amour, par se dire que notre rencontre est possible, on peut combattre politiquement le racisme, donc on peut s’aimer, c’est-à-dire qu’on peut vivre et exister ensemble, la guerre n’est pas inéluctable. Comme alternative à la guerre, je propose l’amour révolutionnaire, parce que ça va demander des sacrifices aux blancs, les blancs vont devoir se sacrifier, je ne suis pas sûre qu’ils acceptent parce qu’ils ont trop à perdre. Mais les attentats sont chez nous, on n’est plus en paix. Alors il y a ceux qui disent qu’il faut faire la guerre à l’islam, aux musulmans, moi je dis qu’il faut cesser les guerres impérialistes, mettre fin à ce système barbare qu’on appelle la contre-révolution coloniale, les rapports Nord-Sud, les rapports de domination qui avilissent une grande partie du monde. Ça signifie mettre fin à la centralité de l’Occident, ce qui signifie que les blancs vont perdre leurs privilèges.  » C’est beau, l’amour... Mais celui-là d’amour, on le connaît déjà... L’amour à la sauce anti-impérialiste, panarabe, panafricaine, panislamiste, tout est bon. Pas étonnant lorsque l’on observe les héros revendiqués du PIR sur son compte twitter  : Jacques Vergès, Mao Zedong, Hassan el-Banna [20] ou Malcolm X... La vieille soupe crachée, recrachée mille fois, et que l’on croyait à tort digérée (et pourquoi pas enterrée avec Kadhafi), du tiers-mondisme campiste et bêtement anti-américain, antisémite et barbouzard, dont certaines forces vives seront financées à l’occasion par le banquier Genoud de sinistre mémoire [21], ou bien tel ou tel autre État «  du Sud  », ou plutôt, du «  Sud-Est  ». Quel héritage  !
Maboula Soumahoro lui demande de préciser la notion de sacrifice. «  C’est être d’accord pour abandonner leurs privilèges, c’est comme demander à un bourgeois de ne plus être bourgeois. C’est se défaire du privilège politique, symbolique, économique, et on va devoir lutter pour ça. Pour une égale dignité. Les blancs doivent redescendre. Ni toi, ni moi, ni les blancs ne savent ce que c’est qu’un monde sans domination blanche. On va donc vers une inconnue.  » L’affaire est pliée. Les «  blancs  » sont les bourgeois de la «  lutte des classes  », tandis que les «  non-blancs  » sont les prolétaires de la «  lutte des races sociales  ». Cela n’a strictement rien à voir avec la vie de personne. Mais peu importe après tout, qui irait réclamer rigueur et sérieux à Gérard Majax  ? Cela ne se vérifie aucunement sous nos latitudes et si ce phénomène existe à quelques endroits (et cela sera toujours trop) nous n’avons pas la prétention de pouvoir dérouler des analyses à ce sujet dans le cadre de cet ouvrage. Cependant, pour ces quelques autres d’aujourd’hui et d’hier, nous devons mesurer le poids des mots et des alertes que l’on lance dans l’espace public qui sert ici de déversoir à provocations, on joue constamment, on provoque, on jette des «  bombes  » sales en agitant l’épouvantail du conflit communautaire et de l’affrontement tribal que l’on ventile et diffuse sur les plateaux télés et à la radio (c’est toutes les semaines désormais que les bons citoyens-téléspectateurs-auditeurs ont droit à leur homélie racialiste, et pas que le dimanche). On s’imagine en Thomas Hobbes de comptoir reconverti en prédicateur d’apocalypses agité. C’est toujours la mauvaise bile que l’on cherche à remuer.
Ce que l’on recherche ici est le renforcement des logiques concurrentielles sur fond victimaire, et cela dans une tension permanente et affirmée vers les fantasmes de guerre entre communautés imaginaires préalablement délimitées. Une idée de guerre que l’on n’ose pas encore appeler de ses vœux à voix haute, qui a ici pour fonction de renforcer les attaches et de resserrer la vis à l’intérieur de chaque communauté, comme de constants appels au recroquevillement. Ainsi le désir de sécession se fait toujours plus fort et entre logiquement en contradiction avec cette hargne de convertir l’autre, avec force, si la séduction-culpabilisation n’opère pas assez vite, ou pas du tout, comme ce fut le cas de Juliette. Lorsque que l’entrain de ces idéologies déjà en crise retombera, qu’en sera-t-il de celles et ceux qui auront vécu dessus et surfé sur cette célébrité d’un quart d’heure qui retombera comme un soufflé, en construisant leurs carrières médiatiques, militantes et universitaires  ? On finira bien, pour certains des plus radicals, par se réfugier dans un cynisme séparatiste déjà exploré par des Kémi Seba, Alain de Benoist et autres terribles enfants de l’ethno-différentialisme et de la ségrégation adéquate. Les néo-nazis survivalistes américains ne sont ils pas eux aussi de beaux spécimens de racialistes séchés sur pied  ? Terrés dans leurs bunkers sous-terrains, armés jusqu’aux dents, prêts à en découdre pour la déclaration de l’insurrection des races sociales qui vient.
Une partie des pauvres de France, qui peuplent les banlieues et les prisons, et que Bouteldja considère de façon ridicule comme «  blancs  » devront donc abandonner leurs «  privilèges politiques, symboliques, économiques » au profit de «  non-blancs   » tout aussi imaginaires, voilà un combat qui nous parle bien peu, car il suffit de constater que la domination et le racisme n’ont aucune couleur exclusive, qu’ils appartiennent à tous et que ce qui nous importe est bien plus social et en tout cas pas «  racial  » ou même sociologique, et encore moins biologique ou sociobiologique. Parce que les races n’existent que dans la tête des racialistes, cette sorte particulière de racistes, et qu’il ne nous intéresse pas de les faire exister. Dans la lutte contre ce monde, nous ne pouvons accepter aucun essentialisme, aucune assignation identitaire, y compris construite sur des catégories sociales. La révolution est un pas franchi dans la tension vers un monde où il n’y a plus de frères, de sœurs, de familles, d’identités, de communautés, de sociétés, de casernes, de religions, de classes. Sur ce chemin, il y a de l’engagement, des choix, des associations, pas de la ségrégation, des génomes et des ADN.
Hazan reprend son spectacle comique  : «  Les marxistes de la salle ne doivent pas être convaincus parce que pour eux, le « privilège des blancs’ » ne veut pas dire grand-chose, et « privilège des blancs » = domination capitaliste, c’est la même chose. En ce qui me concerne, je pense que la notion de blanc, de blanchitude, que les indigènes de la république ont eu le mérite [?] de faire accepter. Il y a dix ans, dans la même réunion qu’aujourd’hui, si on avait dit blanc, les gens auraient cassé le mobilier [rires], aujourd’hui, grâce aux Indigènes de la République, grâce à Houria, on peut dire "les blancs’, tout le monde comprend qu’il ne s’agit pas de couleur de peau mais d’une race qu’on est tout à fait libre de quitter [22]. […] Qu’est-ce que tu penses de l’absence, au fond, de la notion de classe dans ton livre  ? Le capitalisme n’y est présent que de manière un peu fantomatique, ici et là.  » Maboula Soumahoro lui répond  : «  Je ne suis pas tellement d’accord, parce que le capitalisme est là, tout le temps, quand on parle d’impérialisme on parle de capitalisme. Alors je vais faire mon coming out, je ne suis pas marxiste, l’erreur c’est de croire que la question du capitalisme exclut la question de la race alors que les population les plus racisées comme on dit ici savent très bien que la racialisation et le capitalisme sont liés, l’ère moderne de l’Occident c’est la traite négrière, on a fabriqué du noir et du blanc.  »
Houria Bouteldja  : «  Comme elle a dit elle  !  »
Hazan reprend  : «  Non mais on est d’accord, mais de temps en temps une injection de marxisme... [rires] Oui bon d’accord, on en a trop eu, c’est vrai c’est vrai... mais les choses dont on a un peu soupé, il faut pas les balancer...  » Une vieille stalinienne qui cocotte le Chanel s’exclame discrètement, mais surtout honteusement, qu’on en a peut-être pas assez eu  ! Bouteldja rétorque  : «  Alors moi j’ai pas grand-chose à dire sur le marxisme, si ce n’est que ce que nous disent les marxistes qu’on rencontre, et avec lesquels on peut tout à fait discuter, dialoguer et débattre, c’est que quand on lutte contre le capitalisme on lutte aussi contre la race. Moi je ne suis pas intéressée par les discussions théoriques [rires]. Puisque le colonialisme est un des piliers du capitalisme, donc nous on brise un des piliers alors ça veut dire qu’on peut aller ensemble. Donc à la limite, que ce soit la classe qui prédomine ou que ce soit la race, on s’en fout pas mal  ! Nous on dit la race, vous vous dites la classe. Mais moi les histoires théoriques, ça me saoule [rires] On s’en fout. On dit les deux, les gens qui subissent le racisme sont les plus pauvres, donc voilà...  » Oui, après tout, les races, les classes, le racisme, le capitalisme, c’est bonnet blanc et blanc bonnet, ma bonne dame  !
Pourtant chacun sait que le marxisme à propos duquel Bouteldja n’a «  pas grand-chose à dire  » mais qu’elle ne peut pas s’empêcher de vouloir enrôler, devrait poser de sérieux problèmes de compatibilité avec le racialisme. D’abord il est universaliste, ensuite il fonde sa doctrine sur l’analyse des classes, et de leurs luttes. Ces logiques de classes entrent nécessairement en contradiction avec les logiques de «  races  », puisque les «  races  » sont interclassistes et les classes «  interraciales  ». Plus généralement, les principaux courants et théories révolutionnaires historiques, tant marxistes qu’anarchistes, si l’on exclut les contorsions spectaculaires de quelques apprentis-sorciers marxologues anecdotiques et autres libertaires-cautions, ne peuvent être qu’en opposition radicale avec le racialisme.
Il est irrespirable, ce renouveau de la race qui, toujours, sert à attiser les tensions ou à bétonner des séparations, des hiérarchies, des formes diverses de rivalités et de dominations, aboutissant entre autres joyeusetés à cet antisémitisme absolument normalisé. Rien qu’à le lire, on en a les mains sales et la nausée. C’est normal, c’est même plutôt bon signe. Trop de race nuit à la santé.
Minute papillon  ! Faites une pause, allez donc boire un verre ailleurs qu’au comptoir du Lieu Dit, ou faire un tour pour respirer un peu. Puis retournons-y. Une chose est sûre, sauf à construire un déni particulièrement risqué et inacceptable, il nous faudra, pourtant, traverser l’angoisse pour combattre les racialistes qui la sécrètent.

Replongeons donc dans la merde avec Houria Bouteldja, comme elle le dit dans son slogan publicitaire catastrophiste  : «  le pire est [peut-être] à venir  », «  Mon regard est un regard froid et assez lucide sur notre histoire. Quand on vient de l’histoire coloniale, de l’immigration, on a une histoire dure, on a beaucoup perdu, on a beaucoup beaucoup beaucoup de morts à déplorer et on continue à avoir beaucoup de morts à déplorer dans le monde. La Syrie, l’Irak, il n’y a pas de mots pour dire la tragédie, le crime que c’est, je ne vais pas être spectatrice de ça. En France on pourrait dire les crimes policiers. On est des perdants, c’est un regard un peu dur que je porte sur nous-mêmes. On est des perdants qui résistons, des perdants qui ne sont pas défaits, qui ont une histoire. S’il y a un espoir, il est aujourd’hui en banlieue, c’est là qu’il est, si il y a un espoir il est pas ailleurs, soit on l’abandonne, soit on est avec, et nous on est avec. Pour moi, c’est là-bas que ça se passe. Mais ce sera surtout et avant tout avec les pays qui continuent de subir les menées impérialistes.  » Affirme-t-elle qu’il nous faudrait défendre le régime de Bachar  ? Pas de réponse explicite ce soir, rien sur le camarade impérialiste anti-impérialiste Poutine non plus. Elle n’est, pour le moment, pas intéressée par les discussions théoriques, et dès qu’il ne s’agit plus de justifier un consentement mou aux attentats, par la géopolitique non plus, visiblement. La défense des dictatures du «  Sud  » viendra plus tard dans son calendrier politique, à n’en pas douter.
Le micro passe dans le public pour quelques questions d’élèves. Une jeune fille au look tout à fait Mwasi [23] pose une question, confuse à toutes les intersections, qui mélange «  intersectionnalité  », écologie, lutte des classes, centrales nucléaires, races et zadisme. Sans doute une question de convergence. Bouteldja lui répond «  qu’à partir du point de vue décolonial et de la question de la race, on peut articuler toutes les questions  », c’est bien pratique ça  ! Une pensée système, le racialisme scientifique réaliste... Puisqu’on vous dit que marxisme et racialisme, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Mais avec une différence significative  : «  C’est simplement que notre prisme à nous ce sera la race, c’est notre prisme, et je veux pas qu’on me le reproche. La race, moi, c’est ça qui m’intéresse. À partir de la race je pense la question du genre féminin et des rapports homme-femme, la question de classe, la question écologique, il n’y a aucune question qui ne peut échapper à l’analyse décoloniale, à l’analyse de la race, tout peut-être traité à partir de ce point de vue-là.  » Boom  ! La race  ! Prends ça dans tes dents la gauchiste  ! Le nucléaire  ? La race  ! Les prisons  ? La race  ! Le travail  ? La race  ! L’économie  ? La race  ! Le racisme  ? On t’a dit la race  ! T’es sourd ou t’es colorblind  ?
Une autre question d’un autre élève ramène la discussion sur Auschwitz, ce petit village du sud de la Pologne, omniprésent dans les discours du PIR et de sa galaxie. Car que serait un discours «  décolonial  », en 2016, à Paris, sans une référence (ou deux ou quinze) à ce petit village paisible de Pologne  ? Ce qui s’y passa entre 1940 et 1945 constitue sans doute un épisode crucial de la lutte contre le racisme d’État en France, l’intervention militaire au Mali ou la lutte des comités Vérité et Justice contre les crimes policiers. Et bientôt, pourquoi pas, un argumentaire partant d’Auschwitz pour se plaindre de la surreprésentation de la «  race blanche  » au Festival de Cannes ou dans les ministères  ?
Mais avec Houria Bouteldja, c’est toujours dans les vieilles casseroles qu’on fait la meilleure soupe au chou  : «  Je crois que vous ne m’avez pas tout à fait comprise. C’est évidemment pas le fait d’aller à Auschwitz le problème, je peux aller à Auschwitz dans un monde où il n’y a pas ce pouvoir qui existe. Le pouvoir que je subis en tant qu’indigène de la république me fait l’injonction d’aller à Auschwitz pour me soumettre à une idéologie spécifique qui est l’instrumentalisation de la mémoire des juifs. C’est deux choses complètement différentes. S’il n’y avait pas cette instrumentalisation, on irait partout. La seconde chose c’est que j’exige la réciprocité. […] C’est pas moi qui décide qui instrumentalise ou pas. Il ne faut pas faire abstraction du pouvoir. Il décide et m’ordonne d’y aller et si je ne le fais pas je suis antisémite, alors je refuse ça. Par ailleurs je dis que j’exige la réciprocité. Il y a d’autres victimes et si on ne comprend pas qu’il y a d’autres victimes historiques, du même ordre, et qui les ont précédés, les Africains, le monde colonisé, les Indiens, les Arabes, les musulmans et tout ce que vous voulez... S’il n’y a pas cette réciprocité dans la reconnaissance des mémoires, ça ne sera pas possible. Puisque ça fait des juifs les chouchous de la république [24], ça crée des concurrences entre les communautés, ça fait des juifs des cibles des autres communautés, et c’est ce qui explique précisément pourquoi des Mohamed Merah ciblent des juifs. On est bien dans le cadre d’une politique consciente qui crée des conflits entre les communautés. Voilà. Ça il faut s’en sortir par le haut, en posant des conditions  : toutes les mémoires, la France doit assumer toute son histoire depuis la conquête de l’Amérique.  »
Au milieu de la pile de réaffirmations nécessaires face aux discours bruns de Bouteldja, il nous paraît utile de rappeler que nous ne savons pas ce qu’est la France, concrètement. Si nous ne croyons pas aux mythologies religieuses, nous ne croyons pas non plus en celles qui sont nationales. Et nous ne prenons pas au sérieux une hurluberlue qui nous parle de la responsabilité de «  la France  » (mais c’est quoi ce truc  ?) à une époque où l’État français n’existait pas même dans l’imagination des plus torturés savants. Cette France qui descend des Gaulois et que Bouteldja prend pour interlocutrice n’existe pas, elle n’a d’ailleurs jamais existé que par reconstructions, rarement en dehors des esprits nationalistes de temps bien plus proches. Et quand bien même. Si la France en tant que nation existait (et donc toutes les nations avec elle), il faudrait l’abattre, en même temps que l’État avec lequel elle fait corps. Nous pensons que les nations doivent être traitées à leur échelle comme les races ou les dieux, comme des séries de mythes auto-réalisateurs, des constructions romantiques et politiquement utilitaires qui ne visent qu’à servir des projets politiques autoritaires, comme l’État ou la guerre civile.
On a compris que Bouteldja ne s’embarrassait pas de théorie (ou de pratique). Visiblement elle ne fait pas grand cas de l’histoire non plus. Il ne lui reste alors qu’une seule chose  : la rhétorique. «  C’est la raison pour laquelle on en appelle à une lecture décoloniale de la Shoah, c’est-à-dire réinscrire la Shoah dans cette longue histoire des génocides. Vous voyez bien que quand on dit ça on fait le contraire du négationnisme. On dit qu’il y a la Shoah, qui a d’ailleurs ses spécificités c’est pas parce qu’il y a une longue histoire des génocides que tous les génocides se ressemblent, ils ont tous leur spécificité mais pour autant ils s’inscrivent dans une longue histoire coloniale qui commence aux Amériques. C’est ça qu’on dit, c’est la condition politique pour effectivement pouvoir aller à Auschwitz. C’est pour ça que je disais tout à l’heure que c’est négociable, pour une politique de l’amour révolutionnaire et cette politique-là on la fera tous ensemble ou rien.  » Si ce n’est pas de la rhétorique purement discursive... Résumons  : l’extermination des juifs d’Europe est donc la suite logique de la conquête des Amériques dès 1492, tout cela s’explique par le prisme de la race, et on appelle ça l’amour révolutionnaire. Emballé, pesé, vendu. Le produit n’est pas mieux ficelé qu’un tube de l’été, mais ça fera l’affaire pour propulser quelques carrières, yes we can  ! ­– ­Obama n’est il pas le plus beautiful des «  indigènes  »  ?
Eh bien non  ! On apprendra dans son livre que le plus «  arrogant   » des «  indigènes  », son «  héros   », son apollon, sa muse, n’est autre que le recommandable à souhait, véritable gendre idéal de la géopolitique internationale, Mahmoud Ahmadinejad, président de la République islamique d’Iran de 2005 à 2013. Il est celui, vous vous en souvenez certainement, qui agitait la menace nucléaire contre les «  chiens de juifs  » comme d’autres prennent le bus, à grand renfort de doigts pointés vers le ciel et d’une dictature théocratique serrée comme un filet de pêche. Après avoir cité le fait qu’il avait nié l’existence d’homosexuels en Iran (ce qui pourrait déjà mériter, n’en déplaise à Hazan, quelques destructions de mobilier), elle affirme  : «  Il y a des gens qui restent fascinés longtemps devant une œuvre d’art. Là, ça m’a fait pareil. Ahmadinejad, mon héros.  » Chez Bouteldja, même l’onanisme se doit forcement d’être teinté de soumissions et dominations diverses. Dans l’éventail varié des affreux de dessins animés, à la droite du prophète, on trouvera le docteur Folamour chiite en diable de cette grande puissance pétrothéocratique du Moyen-Orient. Mais c’est toujours le même fil rouge qui traverse sa carrière et ses références, c’est toujours avec le même vice que l’on flirte allègrement, le même verrou qu’on pense faire sauter  : l’antisémitisme et sa forme particulière négationniste, dont Ahmadinejad fut, aux côtés des ayatollahs, un financier et un compagnon de route conséquent, notamment avec ses «  concours internationaux de caricatures de l’Holocauste  » avec pour thème explicite la négation de l’extermination des juifs d’Europe, ou l’activation de ses réseaux dans le monde chiite, et musulman en général, au profit de Roger Garaudy. Ahmadinejad ce héros, n’est-il pas lui-même un spécialiste raffiné dans sa cruauté, de la torture élevée au rang d’interaction courante et de l’imposition d’une effrayante police des mœurs, de la domination en donjon  ? Mais c’est l’heure de l’esclave à présent.
Notre bouffon préféré de la soirée intervient, un grand garçon, au look de dandy côtelé de la Sorbonne des années 60, déjà bourré, qui pue à 500 kilomètres la bonne éducation et la canaille d’hippodrome ou de rallye, loin du sérieux d’un Ahmadinejad. Il prend une pose honteuse mais rigolarde, honteux d’être «  blanc  » et donc de confisquer la parole à ceux qui la méritent par le claquement spectaculaire de ses lèvres  : «  Bonsoir  ! J’ai lu le livre, je l’ai trouvé super, je suis un homme plutôt blanc des classes moyennes pour que ce soit clair, pour ceux qui me voient pas [rires], pour plein de raisons qui ne sont pas écrites sur ma tête je suis quand même un indigène de cœur et je suis assidûment tout ce qui vient du Parti des Indigènes depuis un moment. Et la question que je me pose, elle se trouve dans la composition [raciale] de cette salle, qui est quand même majoritairement blanche, et je me demande quelle est la réelle valeur politique de ce qu’on fait là. Ça m’a marqué en lisant le livre, il y a un absent  : autour de quel projet les blancs vont renoncer à ce à quoi vous leur demandez de renoncer au nom de l’amour révolutionnaire  ?   » On veut bien se sacrifier, nous les «  blancs  », au dieu soleil, mais chère marquise, pouvez-vous nous indiquer la procédure liturgique formelle de ce sacrifice  ? Il continue  : «  L’amour révolutionnaire c’est quelque chose que je trouve très beau et qui m’a touché, je l’ai pas pris avec ironie comme certains de la gauche soit disant marxiste/universaliste qui nient le problème racial, mais il manque un projet pour nous faire tenir tous ensemble [...] comment faire pour que cet amour ait un contenu  ? Moi c’est la question des violences policières qui me frappe le plus, c’est là que se jouent les relents de la colonisation. C’est toujours les non-blancs qui se font tuer par les flics, à part Rémi Fraisse, d’ailleurs samedi il y a une manifestation.  » Il termine son effeuillage masochiste par de la publicité vulgaire pour une manifestation nommée «  légitime défiance  » (il ne s’agit pas d’un film inédit de Charles Bronson) autour des comités «  Vérité et Justice  », autres organisations (très proches) fondées sur le principe directeur de la Victime innocente, docile, et impuissante, nouveau sujet révolutionnaire à secourir à coup de mouchoirs conscientisateurs et de rassemblements judiciaristes.
La marquise, toujours si sentencieuse, lui fait l’honneur d’une réponse  : «  Vous avez raison de dire que ce n’est pas un livre programmatique, vous avez donné un exemple de convergence autour des crimes policiers, il faut que les organisations de gauche acceptent que c’est une question centrale. Je suis contente parce que d’habitude quand un blanc parle de la question des blancs, il me dit je suis blanc mais je me soigne. Bon, c’est pas ça. Je suis blanc, je fais attention à mes privilèges. Check your privilege, on n’en a rien à foutre. La manière avec laquelle vous considérez les choses, c’est exactement ce qu’il faut faire.  » Les bons points de la marquise. «  On ne demande pas aux blancs d’abandonner individuellement leur blanchité, ça n’a aucun sens, on leur demande de réfléchir politiquement et de se demander ce qu’on fait dans nos organisations pour les transformer et pour que les organisations finissent par comprendre la centralité de l’islamophobie, de la négrophobie, de la romophobie, aujourd’hui la question de la mémoire, la question des crimes policiers, la question du sionisme qui est hyper importante dans les quartiers, la question de l’État-nation, du rapport de toutes les communautés dans ce cadre de l’État-nation que nous on remet en question radicalement, comment les blancs, les militants, font pour que leurs organisations évoluent, ils doivent se battre dans leurs organisations. donc effectivement on se partage les tâches. Vous [les blancs] vous bossez chez vous et nous on bosse chez nous, et on se rencontre, on se rencontre où  ? Dans les collectifs contre les crimes policiers, dans la lutte contre l’islamophobie, etc. etc. le programme, on va le faire nécessairement ensemble.  » La voilà, la politique du PIR. Réfléchir politiquement donc, en bossant chacun chez soi pour faire avancer la lutte contre le sionisme, pour les communautés, contre les racismes correspondants à chaque «  race  ». Mais ce chez soi, quel est-il donc  ? Qu’est-ce que c’est que cette politique dont on nous parle avec un naturel absolu  ? Mais on les a reconnus  ! Les auditeurs auxquels on s’adresse là sont tous supposés, naturellement, appartenir à ces milieux de l’associatif et de la politique, souvent locale, en tous cas de parti, qui grenouillent à coup de subventions depuis plusieurs dizaines d’années autour des questions liées à l’immigration et aux banlieues. Voilà où se tient la promesse d’acquérir sa minable zone d’influence et son petit pouvoir. Rien de nouveau sous le soleil, finalement. Le créneau reste toujours à prendre, SOS Racisme et le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), chacun sur leur terrain, ont fini par battre de l’aile, voilà une nouvelle proposition, plus musclée, un petit coup de shlague pour réveiller ceux qui se seraient endormis sur les subventions des années 80 et 90. Toute cette mouvance n’est d’ailleurs peut-être que le produit mal dégrossi et inachevé de la réduction drastique des subventions qui s’est opérée après les années Chirac.
Voilà du parler vrai, bien plus que ces histoires de discriminations raciales et de quartiers populaires dont nos oratrices ne semblent venir pour la plupart, et de leur propre aveu, que de très très loin. Sous la «  race  », donc, la politique, et la meilleure. Quelle vision émancipatrice bien loin du spontanéisme naïf et étrangement non racialisé des luttes auto-organisées des immigrés des années 60 aux années 2000. Maintenant, on sait faire de la vraie politique. Qu’attendons-nous pour mobiliser toutes nos organisations derrière les Indigènes et pour faire du lobbying ou de l’entrisme, partager le leadership  ? Ce qui est certain, c’est que rien de subversif ne peut sortir de ces démarches minables de politicards moisis.
Pete Doherty prend alors son air chafouin  : «  Mais là on n’est pas vraiment ensemble, on est quand même beaucoup de blancs.  » Bouteldja sort le GPS racial et répond  : «  Moi qui ai l’habitude de venir ici, il y a en général 100 % de blancs, là je dirais qu’on est dans les 60-40 ce qui est bien plus que la moyenne habituelle. C’est le résultat de l’exclusion des indigènes du champ politique. Qui lit le plus  ? C’est les blancs. Pour atteindre les indigènes sociaux, quand on a trente ans d’exclusion politique qui est aussi une exclusion spatiale c’est ça le résultat... Mais pour autant nous quand on organise des choses on a majoritairement des indigènes. Ceci dit votre remarque est juste.  » Tout le monde veut alors participer, chacun donne son estimation approximative du nombre d’«  indigènes  » dans la salle. «  Non mais il y a beaucoup d’indigènes, beaucoup plus que d’habitude  », «  bon, levez les bras  !   ». Rires. Qu’est-ce qu’on se marre chez les racialistes...
Puisque le plaisir est toujours dans la digression, et parce que la lutte se résumerait à des rapports sociaux de chevaliers servants de l’antiracisme, sauvant les Blanchefleur racisées des griffes du dragon racisme d’État, le tout dans la sacralité de la parole (... et éventuellement de la connerie) des «  premiers concernés  », alors nous nous demandons bien qui pourra parler au nom des sourds-muets, les «  premiers concernés  » étant occupés à d’autres tâches plus pragmatiques.
Heureusement, Hazan recadre  : «  Comme on le disait tout à l’heure, le fait de pouvoir dire « les blancs » sans se faire lyncher, c’est déjà politiquement quelque chose de très important.  » Décidément, il insiste  : ça faisait longtemps qu’on retenait son racialisme et son antisémitisme, et là, c’est l’incontinence qui vient, il peut fuiter sans honte, c’est vraiment formidable, et inespéré, merci Houria  ! «  Quand nous avons publié un livre de Sadri Khiari [un des chefs et théoricien du PIR] sur les indigènes, ça s’appelait je crois la contre-révolution coloniale en France [25], personne n’a compris ce qu’on voulait dire par là à l’époque, aujourd’hui, il a fait son chemin, pas tout seul, avec l’action des indigènes et leurs amis, c’est un syntagme tout à fait clair.  » La discutante, en mode punchline, décide d’humilier Hazan  : «  Juste une remarque là, on réfléchit à quoi là  ? Sur l’acceptation du terme « blanc’ » [rires] par les blancs  ? [rires, non mais allô quoi  ?] Et qui serait récente  ? Parce que les non-blancs, ça fait longtemps qu’ils ont nommé les blancs...  » Les rires éclatent dans la salle, embarras de Hazan, le blanc juif plus antisémite qu’antisémite, moins blanc que «  racisé.e.s  ». Il a voulu montrer patte blanche, mais c’est raté, Hazan. Blanc tu es né, blanc tu mourras. La sentence de Maboula Soumahoro est tombée, et à l’applaudimètre, tu t’es fait niquer ta race  ! Ce soir tu seras Justine. Maîtresse Houria remet un coup de martinet, rigolarde et pleine de dédain pour sa victime consentante  : «  Attends, là on parle de la reconnaissance de leur statut par les blancs  ? Ha ha ha ha.  » Hazan, en bon masochiste, contemple sa déchéance et regarde ses pieds comme un enfant au piquet.
Toutes nos pensées vont à lui.
Bouteldja reprend  : «  Moi j’ai eu du plaisir à fusiller Sartre, fusiller Sartre d’une manière abstraite c’est sûrement pas une chose sympathique à faire mais c’est... d’abord vous savez tous que Sartre est déjà mort donc on parle d’une mort, c’est un acte symbolique. Et qu’une indigène se permette de fusiller Sartre, je trouve que c’est un acte de libération, tout le reste est complètement secondaire.  » Houria Bouteldja est donc une «  indigène  », et pas une «  blanche  » comme elle le dit souvent, on n’arrive plus à suivre, ça change à toutes les pirouettes pour les besoins du sketch.
«  On doit aujourd’hui nécessairement redécouvrir la radicalité et on ne peut pas aujourd’hui redécouvrir cette radicalité si on ne comprend pas la nécessité de l’organisation des quartiers et de l’immigration. Il faut absolument transformer la gauche radicale, il faut la transformer, elle est pourrie, elle est nulle, elle est en dessous de tout, elle est islamophobe, elle est traversée par le racisme, c’est pas possible, on ne peut pas l’accepter, donc je pars d’une position radicale pour dire  : il faut ouvrir des horizons nouveaux. On ne le fera pas sans les quartiers et nous-mêmes on aurait tort de croire qu’on le fera tout seul, même pour mes propres intérêts, j’ai intérêt à ce qu’elle se transforme, donc il faut s’asseoir, et il faut créer ces espaces, parce que ce qui nous attend, c’est pas joli, ça craint vraiment, les indigènes seront les premières victimes mais, l’exemple de la Grèce, la loi El Khomri, les classes populaires blanches, elles sont grignotées de la même manière, donc on est à la croisée des chemins, on ne peut pas le faire de manière molle. La situation est inquiétante, je ne sais pas comment le corps social français réagira aux prochains attentats, je ne sais pas comment on va réagir, je ne sais pas si on sera solides pour réagir.  » On en revient encore à ces fameux «  corps sociaux   », ici «  français  », ailleurs «  juifs  » ou «  blancs  ». Un rapport au monde qui laisse libre cours à la responsabilité collective, et donc au châtiment qui lui correspond, ainsi qu’à l’illusion de pouvoir porter la parole des «  opprimés  ». Si derrière chaque individu se trouvent tous les actes de la «  race  » que lui assigne le racialiste, alors mieux vaut aller vivre isolé au fond de la jungle. Car les «  races  » sont des machines à massacres, à génocides, charniers et «  enfumades  » «  à gogo  » [26]. Personne ne peut s’échapper des crimes de sa «  race  ». Quelles qu’elles soient, elles ont toutes du sang sur les mains, au moins par alliance. La théorie du «  corps social  » de Bouteldja n’est pas nouvelle, elle est la structure de la pensée conspirationniste, qui ne voit l’histoire et le monde que comme une suite de complots et de concertations confidentielles entre des forces unifiées et homogènes. Rappelons tout de même quelques évidences de la classe de CP  : les «  Allemands  » ne sont pas tous des nazis, les «  blancs  » ne sont pas tous des puissants, les «  juifs  » ne sont pas tous des banquiers, les «  musulmans  » ne sont pas tous des terroristes et les Indigènes ne sont pas tous de dangereux imbéciles... Ah si... Ce sont de dangereux imbéciles  : ils l’ont choisi, ils n’y sont pas assignés, eux.
Comme on le disait plus tôt, c’est dans les vieux pots...  : «  Pour réagir, il faut repolitiser la question de l’impérialisme qui est aujourd’hui abandonnée, et pour ça il faut que la gauche arrête de discuter de l’islam, il faut qu’ils arrêtent, c’est pas ça la question, les rapports Nord-Sud, c’est pas l’islam, c’est pas l’islamisme, tous ces trucs-là on s’en fout. C’est des problèmes, le djihadisme est un véritable problème et c’est nous qui en subissons les problèmes les premières, mais la source  : avant la guerre en Irak, il n’y avait pas de djihadisme, c’est tout.  » C’est tout  ? Vraiment  ? Avant la guerre en Irak, il n’y avait pas de djihadisme  ? De quelle guerre en Irak nous parle-t-on  ? La guerre Iran-Irak de 1980 à 1988  ? La guerre du Golfe, avec l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990  ? La guerre d’Irak de 2003 à 2011, dite «  troisième guerre du Golfe  », avec l’invasion de ce pays par les États-Unis et certains de leurs alliés  ? On n’en saura pas plus. Une chose est sûre, à moins que Bouteldja ne nous parle des guerres babyloniennes, le djihadisme existait bien avant la guerre en Irak. Le djihadisme, tel qu’il est connu et étudié sous sa forme spécifique contemporaine (le terrorisme islamique lui préexiste largement) est né au cours de la guerre d’Afghanistan (entre l’URSS et les moudjahidines) sous l’impulsion d’Abdullah Azzam, cofondateur d’Al-Qaeda. Mais elle l’a dit, l’histoire, la théorie, tout ça on s’en fout, alors on raconte n’importe quoi.
«  Nous on fait ce travail-là, mais c’est pas facile parce que les indigènes sont aspirés, une partie par le djihadisme, une partie par le soralisme, on sait dans nos milieux qu’il y a une attente d’alternative politique, il faut construire le cadre.  » Elle sait qu’elle navigue sur les mêmes plate-bandes que Soral, à travers l’antisémitisme, le racialisme et le populisme. Mais elle n’aime pas la concurrence. Lors de la soirée de décryptage de l’émission TV Ce soir ou jamais à la Java, un membre du public, non sans en avoir fait l’éloge, évoque brièvement Alain Soral, Dieudonné et Michel Collon, décrits comme  : «  quoi qu’on en pense, tout un tas de personnes qui apportent une vraie opposition idéologique  », sous-entendu «  comme toi, Houria  », celle-ci le reprend  : «  Pour ma part, je ne fais pas partie de ceux qui regrettent que Soral ne soit pas invité  », rien de plus. Rien à propos de Dieudonné et Collon [27], on en déduira qu’elle fait partie de ceux qui regrettent que Collon et Dieudonné ne soient plus invités. Mais tout de même, sus à la concurrence sur le cœur de cible «  décolonial  ».
Mais il est temps de revenir au travail minutieux de séparation des exploités entre eux, il est temps de racialiser la société et d’arrêter d’ennuyer tout le monde avec nos problématiques sociales  : «  Dans les milieux de l’immigration [sic] ça foisonne, comment on se rencontre et comment on parle à la gauche radicale droit dans les yeux, comment lui dire qu’elle est blanche. Lui dire qu’elle est blanche, c’est l’aider. La question des crimes policiers, je ne comprends pas qu’elle ne soit pas prise à bras le corps par la gauche radicale. Cette même gauche, à chaque fois qu’il y a des événements comme les attentats ou les émeutes de 2005  : on comprend pas, on n’arrive pas à faire partir les jeunes des quartiers. On comprend pas parce que vous vous en foutez, votre action c’est de vous en foutre des crimes policiers, de l’islamophobie, de la négrophobie, toutes les questions qui nous mobilisent, vous vous en foutez. Vous croyez qu’on va sortir pour les 35 heures ou la loi El Khomri  ? On n’en a rien à foutre. Nous, on sait que c’est pas demain la veille que ce grand corps social, les classes moyennes, ne vont s’y intéresser, les organisations suivent l’intérêt de leurs classes, c’est malheureux mais c’est comme ça. Notre discours, il doit être radical.  » Voilà donc la sentence. Le couperet. Les jeunes lycéens qui s’agitent dans les rues des grandes villes ces dernières semaines, qui attaquent les commissariats, qui découvrent leurs capacités d’agir, qui font pour beaucoup l’expérience d’une première confrontation avec l’autorité, qui s’éveillent aux idées et aux pratiques subversives par la lutte, en se mettant en jeu, loin des discours et des conférences des racialistes ou d’autres intellectuels péroreurs, et qui sont, pour beaucoup, ceux au nom desquels nos racialistes voudraient pouvoir parler. Eh bien, ils se trompent de combat. «  Qu’on les fusille  !  » pourrait s’exclamer la reine rouge de ce mauvais jeu de cartes. Plutôt que de répondre à la violence policière par la violence anti-policière et par un rapport de force autonome, plutôt que de se révolter contre toute autorité, ici et maintenant, ces lycéens abrutis devraient s’intéresser au sionisme, à Israël, à la Palestine, à Genet, à la question d’Auschwitz, à la race... Au moins pour faire plaisir à Houria.
Mais comme on l’entend beaucoup en ces jours de tempête  : «  On s’en bat la race  !  »

Nous nous arrêterons là pour ce soir, nous aimons le printemps, c’est là que naissent les bourgeons, les révolutions. Laissons les contes de la crypte dans la crypte où nous les avons trouvés, et Sartre avec, qui, ce soir, fut fusillé cent fois, pour quatre-vingt-dix-neuf mauvaises raisons. Il y avait pourtant de quoi faire avec les bonnes. Mais nous pourrions aussi sauver le meilleur du Sartre existentialiste, celui qui n’aurait jamais accepté la «  race  »  : «  l’existence précède l’essence  » et «  l’homme est ce qu’il fait de lui-même, il est la somme de ses choix  ». Une leçon que ferait bien de digérer le PIR, qui peu à peu aimerait bien prendre la place d’un Farrakhan français dans une société qu’ils souhaiteraient voir s’américaniser (se racialiser), empiétant donc sur la gauche politique de Dieudonné et sur les plate-bandes judéo-obsessionnelles de celui-ci et de son colocataire en débilité, Alain Soral. Le «  prisme de la race  » revendiqué par Bouteldja est nécessairement raciste, il est la définition-même du racisme. Comment est-ce que tant de personnes qui font leur la lutte dite «  antiraciste  » peuvent passer à côté d’un problème à ce point indépassable  ? L’ignorance et l’immaturité politique n’expliquent pas tout, mais ouvrent déjà quelques pistes. Pas assez cependant pour comprendre ce qui a pu amener cette époque à produire de l’antiracisme nourri et compromis à la «  race  », biberonné aux théories ethno-différencialistes minoritaires, emballé dans des sacs de conspirationnisme tout en récupérant le pire de l’époque des commandos anti-impérialistes, mais, encore heureux, sans les flingues.
Nous n’avons pas vu revenir la Nausée... Nous avions baissé la garde. La religion, la race, l’anti-impérialisme, nous les avons crus enterrés. Nous avons eu tort. Face à la soudaine histoire d’amour entre les racialistes et leurs nouveaux amis «  appellistes  » (Comité invisible et épiciers affiliés), après les rires, et un étonnement relatif, il a bien fallu se rendre à l’évidence  : la putasserie de certains est illimitée, véritable [28]. La race, la religion, on s’était dit que c’étaient des vieilleries du passé, qu’il n’y avait même plus assez de curés pour en bouffer. Nous avons commis une erreur que l’on pourrait tous payer longtemps. Mais nous sommes loin d’une défaite. Aujourd’hui, les amis du PIR ne sont pas forcément plus nombreux, mais ils capitalisent sur les luttes contre ladite «  islamophobie  » à travers laquelle il s’agit de défendre une identité religieuse musulmane plus que de lutter contre un quelconque racisme, ou dans les mobilisations contre les violences policières, stratégiquement investies dans les comités «  Vérité et Justice pour...  », dans lesquels il n’y a jamais rien eu à sauver, puisque nous ne sommes pas intéressés par les préoccupations politiques de ceux qui confortent les catégories du pouvoir en attendant de lui la vérité et la justice, ou autres fariboles illusoires et politiquement désastreuses, ni par la victimisation permanente du champ des luttes transformées en complaintes des flagellants commisérateurs, quémandeurs de subventions, de places, de vérité, de justice et de lois, qui seraient enfin justes et égalitaires. «  Pas sans nous  !  » chouine-t-on dans les rares et maigres cortèges racialistes... qui ne mobilisent véritablement que sur Twitter.
Sans nous, répondons-nous, et contre vous  !

Ce qui importe aujourd’hui, c’est de contrer les racialistes partout où ils se trouvent, ici et maintenant. On a vu par exemple le printemps dernier, que dans le mouvement dit «  contre la loi Travail  », ceux-ci, lorsqu’ils n’ignorent pas totalement qu’il se passe quelque chose, prennent carrément des positions droitières, dans les universités par exemple, où ils sont souvent profs ou chercheurs, dans les petits laboratoires de l’enfilage de perles post-modernes, en mettant tout en œuvre pour prendre le contrôle d’appareils syndicaux comme SUD, dans le paysage médiatique, etc.
Ce qu’ils n’avaient pas vu venir, c’est que Sartre les avait, lui, fusillés avant même leur naissance, en mettant au point le concept du salaud et de la mauvaise foi. Car en effet, cette nausée qui nous gagne ce soir, le printemps n’y fait rien.

Racialistes, un été finira bien par vous sécher sur pied.

Les Amis de Juliette et du Printemps.

[Extrait de La race comme si vous y étiez  ! Une Soirée de printemps chez les racialistes, sans éditeur, automne 2016.]


[1A propos de Thierry Schaffauser, on pourra lire l’intersection n°3 «  Être l’homo du PIR, ou ne pas être - Un ultimatum  ».

[2Secrétaire de Jean-Paul Sartre de 1973 jusqu’à la mort de ce dernier en 1980, Benny Lévy a dirigé dans l’immédiat après-68 la Gauche prolétarienne (groupe maoïste qu’on peut définir par quelques oxymores, par exemple  : spontanéiste organisé, autoritaro-antiautoritaire). Il s’orientera ensuite vers une carrière philosophique dans le sillon de Levinas avant de devenir juif pratiquant, «  de Mao à Moïse  » est la formule journalistique usuelle pour qualifier son parcours. Différent en cela de ceux, plus nombreux, passés de Mao au MEDEF ou leur descendance politique, passée de Mao à Mahomet.

[3Pompes Funèbres in Jean Genet, Œuvres complètes, tome III, édition Gallimard, p. 88.

[4Op. cit., p. 161.

[5Op. cit., p. 59.

[6Ahmadinejad est « sublime  » par exemple, cf. «  Parcours de lecture  » p. 190.

[7Racisme(s) et philosémitisme d’État ou comment politiser l’antiracisme en France  ? Houria Bouteldja, Oslo, le 3 mars 2015. C’est nous qui soulignons.

[8La coordination «  Pas sans Nous  » se positionne dans un rôle de «  syndicat des quartiers populaires  » [sic]. Eux aussi affichent très clairement leurs buts  : devenir «  force de propositions auprès des pouvoirs publics  », et «  produire des propositions issues des expériences locales et nationales et des échanges entre acteurs. La Coordination constitue une base d’expériences locales qui alimenteront la capacité à proposer des évolutions et innovations dans la mise en œuvre de la politique de la ville  ». Se vantant d’avoir organisé une trentaine de rencontres avec des élus, les «  Pas sans Nous  » étaient présents, dont certains avec leurs belles écharpes bleu-blanc-rouge, à la «  Marche de la dignité  » du PIR de 2015.

[9Elle ne précisera pas au cours de la soirée si elle dirait «  non  » à ses subordonnés qui viendraient lui réclamer une augmentation.

[10Cf. intersection n°7, «  Non-blancs, racisés, décoloniaux… Et Nous, les Algériens  ».

[11On pourra par exemple se renseigner auprès des quelques étudiants racialistes de l’université Paris-VIII, artisans d’une tentative d’OPA bancale («  Paroles non-blanches  ») sur le mouvement contre la loi El Khomry qui dans leurs compte-rendus d’assemblées, détaillent les pourcentages de «  blancs  », de «  racisé.e.s  », etc. dans les assemblées. La composition de race…  ! Mais ils ne mentionnent pas à quel pourcentage chaque convive est-il «  blanc  » ou «  racisé.e.s  », individuellement. Si Justine est blanche, de quelle race pourrait donc bien être Juliette  ?

[12Ou plutôt habituée à compter les points des publications qui sanctionnent aujourd’hui la réussite universitaire sur des critères intellectuellement passionnants comme combien de pages, dans quelle revue, dirigée par qui, etc.

[14Avec son «  sous-problème  » des «  juifs   », elle se permet un feuilleté d’allusions, qui va des «  souchiens   » ou «  sous-chiens  », pour lesquels une association d’identitaires, catholiques quant à eux, l’a faite passer en procès, chacun défendant sa «  race  » et sa religion, autre désignation des «  blancs  » comme «  Français de souche  », aux «  Untermenschen   » de fort sinistre mémoire puisque ce terme désignait la place des juifs dans la hiérarchie racialiste des nazis, terme qu’elle se réapproprie sans vergogne, page 52 de son livre.

[15Cf. l’avant-propos  : «  Une question de mots  ?  »

[16L’UJFP, Union juive française pour la paix, fondée en 1994, semble aujourd’hui, si on prend le racialisme comme étalon symptomatique, ne plus regrouper qu’un quarteron de retraités à la dérive. En effet l’UJFP et certains de ses membres s’associent à toutes les initiatives du PIR, signent leurs appels, participent à leurs meetings, souvent à la bourse du travail de Saint-Denis, comme à leurs spectacles de stand up (le «  procès de BHL  » par exemple) et les soutiennent le plus activement qu’ils le peuvent. Ils se font véritablement les «  juifs  » de l’antisémitisme du PIR, applaudissant à toutes les sorties antisémites de Bouteldja, en particulier si elles sont médiatiques, et servent en permanence de caution et d’alibis. Ils se font en particulier les ardents partisans du concept de «  philosémitisme d’État  » et les zélateurs de la riche idée que «  l’islamophobie  » est l’antisémitisme actuel. Victimes de l’«  antisionisme  » mal bricolé qui leur sert de boussole, ils en viennent à être auteurs, à leur tour, de points de vue délirants et obsessionnels s’agissant de la situation israélienne, allant jusqu’à soutenir par communiqué de presse, les modes d’action de la «  résistance palestinienne  » lors de la «  nouvelle Intifada   » qui consistent à poignarder n’importe quel Israélien dans la rue. Compagnons de route du racialisme reprenant ses catégories, auto-estampillés «  juifs  », – même s’ils acceptent, selon leurs propres termes, des membres «  non-juifs  » ­–, ils participent activement à la tournée commercialo-promotionnelle du pamphlet, accessoirement négationniste et propagateur d’une haine antijuive certaine, de Bouteldja. Ils nous rappellent que la promotion de l’antisémitisme et la défense de la propagande négationniste sont bien des positions politiques et que, justement regroupés sur un critère d’appartenance identitaire, on peut se faire le paillasson de ceux-là même qui, racialistement, font une guerre discursive à ces mêmes sujets de «  race  ».

[17Principalement actifs dans le monde virtuel, sur Facebook, et publiant régulièrement leurs textes sur le site racialisto-compatible «  Paris Luttes Infos  », les Juives et Juifs révolutionnaires (JJR) se définissent eux-mêmes comme un groupe «  non-mixte de juifs et juives  » qui, sollicité par la MAFED (société-écran du PIR), a participé à la «  Marche de la dignité  » organisée par celle-ci en 2015. Se plaignant d’agressions antisémites dans le cortège et se disant «  critiques  » du PIR, ils affirment pourtant ne pas regretter d’avoir marché pour une cause si pure et en si bonne compagnie. En tous cas, les 3500 participants à la première manifestation racialiste de ce type auront pu, grâce à un slogan des JJR, apprendre que « derrière le sionisme se cache le capital   », sans que l’on sache si ces propos font partie des «  agressions antisémites  » déplorées. Les JJR semblent vouloir jouer un rôle dans la même veine que celui que joue déjà l’UJFP à destination de l’opinion publique et des sociaux-démocrates, mais cette fois-ci à destination d’un public plus jeune, d’une certaine extrême gauche et des libertaires en particulier  : celui des juifs de service et cautions du racialisme, donc du PIR.

[18Noam Chomsky est un linguiste américain présenté à tort ou à raison comme libertaire ou anarchiste. Il s’est fait à plusieurs reprises, et quand ça leur est utile, ardent défenseur de la liberté d’expression des négationnistes en général et de Faurisson en particulier en faveur duquel il signe une pétition en 1979, pétition initiée par un négationniste américain, et rédige lui-même un texte, que ce dernier reprendra comme préface de son Mémoire en défense publié en 1980. Alors qu’il cherche paradoxalement à présenter ce soutien comme neutre, sa défense vient servir les négationnistes puisqu’il a pu travailler à leur constituer une respectabilité en qualifiant le travail du négationniste Faurisson de «  recherche approfondie et indépendante  ». Des négationnistes il se fera plusieurs fois et dans la durée l’idiot utile et connivent. En 2010 d’ailleurs il récidivera avec les mêmes arguments en défense d’un autre négationniste se réclamant du national-socialisme Vincent Reynouard, signant alors aux côtés de Jean Bricmont, Faurisson, Soral, Dieudonné et Bruno Gollnisch. Les ambiguïtés de ses positions en font un précurseur militant de la confusion, complotiste à ses heures (il se pose beaucoup de questions sur le 11 septembre et affirme que rien ne prouve qu’Al Qaïda soit à l’origine des attentats). Il continue, malgré tout, à servir de référence à quelques libertaires français (heureusement peu nombreux) et à un certain nombre de campistes des marigots souverainistes, adeptes d’autres confusions.

[19Gilad Atzmon, né en 1963 en Israël, s’est d’abord fait connaître pour ses talents de saxophoniste jazz, jouant à travers le monde avec des musiciens célèbres. Résidant désormais à Londres, il se reconvertit tardivement dans le pamphlet et dans le militantisme antisémite et négationniste sous pavillon antisioniste. En 2014, il rencontre Robert Faurisson pour un entretien filmé chez ce dernier, à Vichy, et posté en ligne sur internet. On y apprend toute son admiration pour le personnage qui lui a «  beaucoup appris  », notamment que «  ma famille n’a pas été transformée en savon comme nos parents ont essayé de le faire croire  ». Dans son livre préfacé par l’affreux Jean Bricmont, La Parabole d’Esther, anatomie du Peuple Élu (Éditions Demi Lune), il affirme (p. 249)  : «  Nous devons aussi nous demander à quoi servent, au juste, les lois sanctionnant le négationnisme de l’Holocauste  ? Qu’entend cacher la religion de l’Holocauste  ? Tant que nous ne nous poserons pas de questions, nous serons assujettis aux sionistes et à leurs complots. Nous continuerons à tuer au nom de la souffrance juive.  » Mais c’est son pamphlet The Wandering Who ?  : A Study of Jewish Identity Politics (Zero Books, 2011), édité en français par Alain Soral sous le nom Quel Juif errant  ? (Éditions Kontre Kulture, 2012), qui le propulse sur le devant de la scène antisioniste internationale, cela malgré la prise de distance de la plupart des organisations palestiniennes et pro-palestiniennes.

[20Hassan el-Banna, instituteur égyptien, fondateur en 1928 des Frères musulmans pour revitaliser le sentiment religieux, partisan d’un islam social seul apte, d’après lui, à lutter contre la colonisation. Prédicateur actif, il refuse toute référence à l’Occident et en particulier à la laïcité. Il préconise, dans la perspective d’une «  révolution islamique  » et de la «  restauration  » du califat, un djihad offensif. Il est donc un des pères fondateurs de l’islam politique dont son petit-fils Tariq Ramadan, qui ne représente pas officiellement la confrérie, contribue à développer l’influence. Ce dernier est aujourd’hui un invité régulier des plateaux télé et des meetings racialistes, aux côtés d’Alain Gresh par exemple.

[21Membre fondateur du parti nazi suisse, François Genoud est à la fois agent des services secrets helvétiques et du renseignement allemand. En 1936, il rencontre Mohammed Amin al-Husseini, grand mufti de Jérusalem, à qui il présente Hitler et qui le sensibilise à la cause palestinienne et à la «  cause arabe  », (le grand mufti finira, en 1942, par former la 13e division de montagne de la Waffen SS Handschar composée de musulmans des Balkans). Vers la fin de la guerre il organise l’exfiltration des dignitaires du Troisième Reich pour le compte des USA par le biais du réseau ODESSA. Officiellement légataire des droits d’auteurs de presque tous les dignitaires nazis, et qui plus est, récipiendaire d’une partie des biens pillés, il fonde une banque. Il jouera le rôle de coordinateur des réseaux de porteurs de valises pour le FLN algérien et sera même nommé à la tête de la Banque centrale d’Algérie dans la première phase de l’indépendance. Démis après le coup d’État de Boumédienne, il réapparaît pour s’occuper de la logistique des organisations armées palestiniennes les plus meurtrières, des campagnes d’attentats de Carlos et de quelques égarés des Revolutionäre Zellen (RZ), mais aussi la défense d’Eichmann. Il sera surnommé «  le banquier du FLN  » par son ami intime Jacques Vergès (c’est par son intermédiaire que ce dernier assurera la défense du «  boucher de Lyon  », le nazi Klaus Barbie). Il se convertit à l’islam et se lie d’amitié, à Genève, avec le leader des Frères musulmans en Europe et gendre du fondateur Hassan el-Banna, Saïd Ramadan, fondateur de la branche palestinienne du mouvement et père des islamistes Hani et Tariq Ramadan. Il financera également la défense de son «  ami Carlos  » qu’il visitera au parloir. Tout au long de sa vie il a toujours revendiqué ouvertement ses convictions nazies.

[22A ce propos, on lira l’intersection n°1  : «  Le libre choix de la race  ».

[23Le Mwasi est un «  collectif afro-féministe non-mixte de femmes cisgenres et trans noires/métisses africaines et afro-descendantes  ». Vous suivez  ? Sur son site, on apprend que l’un des buts de ce collectif de jeunes bourgeoises «  racisé.e.s  » est de soutenir les entreprises «  montées par des Africaines et Afro-descendantes  », mais aussi la «  sororité   » et la «  bienveillance   », mais entre-elles seulement, femmes-cisgenres-et-trans-noires/métisses-africaines-et-afro-descendantes. Cette association culturelle qui voudrait qu’en France ce soit «  tout comme l’Amérique  », goûte à la politique depuis la «  Marche de la dignité  » du PIR. Si l’on en croit les photos de toutes les membres, sympathisantes et du public qui sont affichées sur leur site (génération «  loft story  »), il s’agit d’un club de hipsters franciliennes passionnées de culture afro-américaine et de contre-cultures vestimentaires américaines des années 60, comme il y a des clubs de fans des Indiens d’Amérique ou de fans de Johnny Halliday. S’agissant des «  Principes   », le «  Mwasi est irrésolument [sic] anti-capitalistes, anti-impérialiste, pro-voile, pour les droits des personnes prostituées  », anti-capitalistes pour le soutien des «  entreprises   », pour la défense des prostituées et de la religion rigoriste... Soyons rassurés elles ne sont pas «  contre les autres groupes ethno-raciaux  ». Elles aiment se retrouver régulièrement pour papoter, s’auto-applaudir et se bienveiller dans la communion sororitaire comme les alcooliques anonymes non-mixtes contre la cissobriété. On les retrouve principalement sur Facebook, YouTube, Twitter, etc. Un peu comme tous les autres racialistes, la «  Marche de la dignité  » fut pour elles un baptême de militance, puisque cinq d’entre elles y ont vaillamment tenu une banderole sur laquelle était inscrit le message subversif suivant contre le racisme et pour la dignité  : «  Mwasi, intersectionnel insurrectionnel   », tout simplement. La rue, les «  vrais  » gens, les panneaux de signalisation non féminisés, les feux rouges, verts et oranges, les agents de police non-femmes-cisgenres-et-trans-noires/métisses-africaines-et-afro-descendantes, tout ça, ça fout quand même bien les jetons aux ennemis du printemps.

[24A ce propos, on pourra se référer à l’intersection n°2 «  « Eux » les juifs, « chouchous de la République »  ».

[25Sadri Khiari, La Contre-révolution coloniale en France  : de De Gaulle à Sarkozy, Paris, La Fabrique, 2009.

[26Les Blancs, les Juifs et nous , p. 111.

[27En effet, Michel Collon se targue lui-même de s’être «  fait connaître du grand public francophone lors de ses passages à l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï  ». Militant complotiste et confusionniste actif, «  spécialiste de la désinformation  » selon ses propres dires, il se fait le défenseur de dictatures et régimes autoritaires (ceux de Kadhafi, el-Assad, Milosevic, par exemple) du fait de son anti-impérialisme qui s’incarne dans un campisme caricatural. Membre du Parti du travail de Belgique dans le comité central duquel il a siégé, il a ses entrées auprès de post-staliniens de diverses obédiences, ce qui lui a permis par exemple d’animer en 2016 plusieurs débats à la fête de l’Humanité. Fondateur du site Investig’Action pour et par lequel il réclame sans cesse de l’argent, il est chroniqueur pour le site francophone de la chaîne de télévision russe RT, outil de propagande international de Poutine. Il affirme aussi siéger au conseil consultatif de Tele Sur, chaîne vénézuélienne lancée par Chavez. Homme providentiel des fausses révélations débusquant obsessionnellement « mensonges » et autres « manipulations  », il a participé au raout complotiste Axis for Peace organisé par Thierry Meyssan en 2005 ainsi qu’aux rencontres de l’UOIF en 2015 au cours desquelles il a vendu ses livres. Saïd Bouamama, racialiste, ancien du PIR, fondateur et animateur du FUIQP (Front uni des immigrations et des quartiers populaires) invite et relaie la prose de Collon, et dispose lui-même d’une «  rubrique  » sur Investig’Action. Collon nous apprendra dans son texte Antisémite, moi  ? que «  Le terme “antisémite” s’applique donc à ce qu’Israël fait subir aux Palestiniens.  », texte qu’il illustrera d’un dessin complotisto-antisémite de Carlos Latuff, dessinateur brésilien qui a remporté le second prix du passionnant Concours international de caricatures sur l’Holocauste organisé à Téhéran en 2006. Il a d’ailleurs, en septembre 2011, relayé l’appel à un rassemblement parisien en soutien à Khadafi organisé par les négationnistes Ginette Skandrani et Maria Poumier, tandis qu’il en organisait un jumeaux à Bruxelles. Son complotisme très douteux s’exprime aussi à propos des attentats de 2015 puisque, comme les «  révolutions arabes  » qui sont un coup de la CIA, «  les frères Kouachi ont l’air de tomber du ciel. En réalité, ils ont été armés, formés militairement, endoctrinés, par M. Fabius et ses amis… qui ont envoyé pendant trois ans des milliers, des dizaines de milliers de frères Kouachi faire encore pire qu’à Charlie en Syrie et en Libye. […] Les frères Kouachi ont été formés par nos gouvernements, avec vos taxes entre parenthèses, pour aller faire la guerre contre un gouvernement qui dérangeait les multinationales des États-Unis, de France et d’ailleurs  ». Là aussi, nous voilà bien réinformés...

[28On lira à ce propos l’intersection n°4  : «  Appellistes et racialistes, mariage blanc, mariage de raison ou mariage d’amour  ?  ».