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Une formation continue en répression urbaine

(avec le sourire SVP)

vendredi 27 juillet 2018

Ah, toutes ces formations continues ! Que de beaux projets éducatifs destinés à éveiller l’esprit des citoyens tout au long de leur vie, à construire une Cité innovante dont chaque membre jouira d’une maturité intellectuelle n’ayant d’égale que l’autonomie morale qu’ont voulue les Lumières… mais… non… non ? Et zut ! C’est là qu’on se réveille d’un si beau rêve et qu’on découvre, dressé face à nous, le torse bombé : le Certificate of Advanced Studies (CAS) en Gestion des Politiques de Sécurité Urbaine !


Et la réalité apparaît vite comme un cauchemar, puisqu’à ce CAS se joint une multitude de formations continues aux intitulés plus monstrueux les uns que les autres : Gestion quantitative de portefeuille ; Entrepreneurship ; Direction stratégique du capital humain ; Stratégie marketing, communication et e-business ; Commodity trading ; Banking and finance ; Corporate social responsibility ; Face au risque : décider et intervenir ; Gestion des risques d’entreprise ; Sécurité des systèmes d’information ; Football et sécurité ; Biosécurité : Gestion durable des biotechnologies ; International and European security ; Sécurité urbaine ; etc. L’Université de Genève s’est décidément lancée dans le marché juteux du risque et de la sécurité, pour combattre tous les fléaux du monde, du risque de la grève à celui du terrorisme.

Fort heureusement, de ce panorama effrayant se détache, tel le Jet d’eau surgissant de la grise rade, la nouvelle formation continue Understanding Geneva, opération féerique par laquelle le département de géographie transmute ses membres en guides touristiques chargés de faire découvrir à nos hôtes la belle Cité qu’on venait d’imaginer… et puis… non !… et re-zut : c’était encore un rêve. Il n’y a rien à y faire : on est bel et bien aux prises avec le Monstre, qui nous apprend sur un ton apocalyptique que « la ville est devenue le lieu de toutes les menaces et dangers » (courriel d’information du 13.10.2009) et que « les métropoles européennes seraient sous la menace d’attaques terroristes (…) » (Rémi Baudouï & Frédéric Esposito, Le Temps, 8.10.2010).

Face au Monstre, que peut bien faire le quidam soucieux de sa sécurité ? Ce dernier, il convient de le rappeler, est quelque peu naïf et immature, parce qu’il ne faut pas rêver, quand même ! Quant au non-citoyen, lorsqu’il lui arrive de penser, le Monstre s’en fiche. Dans sa grande naïveté donc, le quidam se dit que si les journaux télévisés et imprimés l’alertent sans cesse sur le niveau de menace terroriste qui monte et qui descend, eh bien c’est qu’on essaie de lui faire peur (parce qu’il aime aller voir les films de Michael Moore). Et cette peur, il se dit qu’elle sert peut-être à quelque chose, comme par exemple à détourner l’attention de certaines questions politiques qui dérangent l’Etat, ou à le détourner, lui, des préoccupations qui sont les siennes, comme son insécurité économique, la crainte de perdre son emploi, etc. Il lui arrive parfois même de se dire que la « lutte antiterroriste » sert moins à déjouer des attentats qu’à fournir le prétexte à une répression accrue de la contestation politique, et à un redoublement des persécutions racistes. Il ne sait pas trop pourquoi, mais il l’a entendu dire ; et il lui arrive de temps à autre de lire des livres. Bref, notre Tartempion se dit qu’il y a anguille sous roche, et ça le turlupine.

Le Monstre en revanche, avec toute la science qui est la sienne, sait que l’Etat a raison lorsqu’il brandit la menace terroriste. Bien sûr, pour faire savant, il y met de temps à autre le conditionnel, ce qu’en langage autorisé on nomme une « hypothèse » : « les métropoles européennes seraient sous la menace d’attaques terroristes, c’est du moins l’hypothèse sur laquelle œuvrent les chancelleries occidentales ». Le Monstre avance ainsi à petits pas et se montre bien prudent dans son attaque. « Des questions méritent d’être posées », écrit-il :

« sous les effets conjugués de la menace et de sa prise de conscience publique, la ville ne serait-elle pas progressivement amenée à jouer un rôle de premier plan dans la sécurité antiterroriste ? Cible, autant qu’acteur de la lutte antiterroriste, la ville n’est-elle pas contrainte de redéfinir son rôle aux côtés et en partenariat avec les Etats ? Ne deviendra-t-elle pas un des acteurs de demain dans la recomposition du champ sécuritaire international ? »
Le Temps, 8.10.2010

Le Monstre excelle dans l’art de poser des questions qui contiennent leurs propres réponses et auxquelles il a d’ailleurs déjà lui-même répondu un an auparavant :

« La ville est devenue le lieu de toutes les menaces et dangers. L’urbanisation accélérée de la planète fait de la ville l’espace de concentration des populations et activités de toutes natures. (…) Les acteurs doivent relever ce défi en déployant de nouvelles initiatives qui décloisonnent la logique sectorielle des politiques de sécurité par la constitution de dispositifs intégrés de sécurité à l’échelle des agglomérations. »
courriel d’information du 13.10.2009

Toujours prêt à surprendre, le Monstre fait ici la démonstration de son pouvoir surnaturel : celui de transformer spontanément les hypothèses en faits établis. C’est qu’il n’a décidément aucune raison de douter que les menaces sécuritaires brandies par l’Etat doivent être prises au pied de la lettre. Et s’il n’en doute pas, c’est que le ventre du Monstre est rempli de ce que l’on appelle des « subventions indirectes », cette nourriture rare que l’Etat, plutôt que de distribuer au hasard dans l’Université, verse indirectement à ses propres cadres qui iront s’y former, s’assurant par ce geste nourricier non seulement la docilité du Monstre, mais des formations (continues et masters) taillées sur mesure pour l’Etat lui-même, répondant très exactement à ses besoins, posant avec un vernis scientifique les questions qu’il a lui-même posées, fournissant les réponses qu’il veut bien entendre, et participant ainsi directement de la mise en œuvre des politiques sécuritaires et répressives de l’Etat, lesquelles sont forcément et toujours bonnes du point de vue du Monstre. A tel point que la co-direction de la formation a été confiée à la cheffe de la police cantonale genevoise elle-même. Aucun représentant des sans-papiers en revanche ne siège au comité directeur, alors que cette catégorie de la population, persécutée au quotidien par la police, aurait sans doute beaucoup de choses à dire sur les questions de sécurité urbaine. Qu’à cela ne tienne, ce mode de nutrition est désigné sous le terme d’ « autonomie » par l’Etat et par son ministère de la diététique à Uni-Dufour, lesquels ont en commun un sens très développé du cynisme.

Le savoir du Monstre est donc dans son ventre, et non pas dans sa tête. En fait de tête, le pluriel serait plus indiqué dans le CAS d’espèce, puisque nous avons affaire à un Monstre bicéphale qui, malgré ce privilège, en est réduit à noyer sa misère intellectuelle dans la rubrique « Opinions » d’un journal de banquiers. Comme tout monstre à deux têtes qui se respecte, celui-ci a toujours l’une d’entre elles tournées vers le futur :

« En 2050, souligne Frédéric Esposito, 75% de la population mondiale vivra dans des centres urbains devenus déjà progressivement le lieu de tous les dangers. Comment agir sur la ville pour la sécuriser ? “Le défi est de repenser l’ensemble les dispositifs existants et de rechercher les articulations possibles pour une action plus efficace”, ajoute Rémi Baudouï. »
Le Temps, 10.11.2009

Comment faire advenir ce futur ? Comment trouver ces « articulations possibles pour une action plus efficace » ? Ici encore, la réponse est contenue dans la question, et elle a valeur programmatique : « créer une plate-forme de réflexion sur ce qu’est la sécurité aujourd’hui et mettre nos idées au service de la cité » (ibid.). Le voici donc l’élément clé de l’articulation entre les différents acteurs : c’est le Monstre lui-même, qui s’érige ainsi en courtier pour le compte des vendeurs de politiques sécuritaires, chargé de faire passer la pilule chez le citoyen ordinaire (qui ne s’est pas endormi). Lorsque le Monstre écrit qu’il s’agit de « favoriser le dialogue entre les acteurs institutionnels » (Tribune de Genève, 23.10.2009) ; lorsque, commentant l’opération Figaro de la police genevoise à la manière d’un député, il considère que « cette opération répond, me semble-t-il, aux préoccupations de la population (…) en renforçant la présence policière » (Léman Bleu, magazine Immersion, 15.04.2010, légitimant ainsi cette opération de répression alors même qu’il concède que Genève est une ville relativement sûre) ; lorsqu’il appelle au « dialogue entre population et service policier » (ibid.) ; lorsqu’il exhorte les acteurs à « repenser la façon de faire la sécurité » (ibid.) ; lorsqu’il prétend que « notre approche de la sécurité urbaine est avant-gardiste » (20 Minutes, 27.10.2009) ; et lorsque, répondant aux critiques venant de gauche, il affirme : « nous mettons au centre du problème l’homme et voulons améliorer la coopération entre les différents acteurs. On essaie d’apporter des outils qui font parfois défaut aux politiques » (ibid.) ; dans chaque cas il faut entendre : « Il s’agit pour nous de se faire une place dans le marché si rentable de la sécurité urbaine. » A 11’800 francs la formation, on en comprend l’intérêt, sans compter les petits copinages grappillés à la faveur de ce beau réseautage.

Quel peut bien être l’enjeu pour une ville, et pour Genève en particulier, de se projeter ainsi dans un futur hautement sécuritaire ? Le Monstre lui-même nous donne une partie de la réponse : il s’agit de « donner aux agglomérations un poids plus important face aux cantons » (L’Hebdo, 25.11.2009). Les villes chercheraient donc à renforcer leur autonomie sécuritaire face aux collectivités publiques dont elles dépendent : cantons, départements, Etats, etc. On peine dès lors à imaginer que ce soit le danger terroriste qui soit au centre de cet enjeu, car si les villes en sont bien une cible privilégiée, elles ne sont pas à même de se doter toutes d’un service de renseignement suffisamment efficace pour contrer des projets d’attentats que même les Etats les plus puissants n’arrivent pas nécessairement à déjouer. L’enjeu sécuritaire principal est donc ailleurs, et il réside dans ce qui préoccupe le plus les villes en la matière : leur incapacité (ou leur manque de volonté) à gérer à la fois toutes les richesses qu’elles concentrent et toute la pauvreté qu’elles génèrent et attirent de ce fait même. Mais le Monstre a trouvé une parade assez machiavélique pour ne pas présenter le problème sous cet aspect :

« La ville (…) témoigne aussi de l’écart qui n’a cessé de croître en Europe entre, d’une part, le modèle urbain comme vecteur de richesses économiques et producteur de valeurs culturelles et politiques et, d’autre part, sa faible légitimité acquise dans la lutte antiterroriste. »
Le Temps, 8.10.2010

Nous voici donc passés comme par magie de la richesse au terrorisme, sans passer par la case « pauvreté » qui est pourtant un élément central du dispositif sécuritaire urbain. Tout comme dans le discours politique, la catégorie du « terrorisme » ou de la « lutte antiterroriste » tient lieu dans le discours du Monstre de subterfuge pour ne pas reconnaître que sous tous ces labels se cache en réalité une guerre aux pauvres, aux immigrés, et à la contestation des inégalités générées par les villes. Ainsi, à l’axe de la « prévention » de l’insécurité, la lutte contre la violence devient la « lutte contre la violence des jeunes » (Le Temps, 8.10.2010), l’insécurité étant perçue comme le fait de ces derniers (entendre : les jeunes étrangers) et non pas des financiers, des spéculateurs, des délocalisateurs d’emploi, etc. De cette insécurité-là, des violences économiques qu’une analyse rigoureuse imposerait de prendre en compte, le Monstre n’a que faire, parce que ce n’est pas cela qui préoccupe l’Etat qui le nourrit. « Prévention », dans sa bouche, doit déjà se comprendre par « répression ».

Pour mettre en œuvre ce programme, le Monstre, en bon visionnaire avant-gardiste, a les yeux tournés vers les Etats-Unis : « Sans remettre en cause sa loyauté envers le gouvernement fédéral, New York s’émancipe malgré tout du carcan fédéral en matière de sécurité ». Et face à tout ce qui vient des Etats-Unis, la seule attitude digne d’un expert en sécurité est l’admiration inconditionnelle, l’exemple de New York étant tout naturellement jugé par le Monstre comme « une évolution tout à fait intéressante ». (Le Temps, 8.10.10). Face à tant de science, le citoyen ordinaire qui a eu l’occasion de lire le livre de Loïc Wacquant, Punir les pauvres, doit avoir le sang qui se glace à cette perspective de s’inspirer encore et toujours du modèle new-yorkais et états-unien, puisqu’il sait qu’il a conduit à un « nettoyage » du centre-ville des mendiants et autres pauvres qui y embêtaient les bonnes gens menacées dans leur sécurité, et à la construction de prisons en masse pour « accueillir » ces mêmes personnes. Le Monstre emboîtera-t-il le pas au MCG, qui lui aussi doit trouver l’exemple new-yorkais des plus intéressants…

Toujours est-il que ces perspectives d’avenir projettent le Monstre dans des envolées épiques et des prédictions prophétiques qui vont en gradation : « Dans l’agenda de la terreur, la ville est aujourd’hui une cible de choix (…). Le caractère local de la lutte antiterroriste trouvera à l’avenir toute sa pertinence. Echelon fondamental sécuritaire et légitime aujourd’hui [sic], les villes verront se renforcer leurs outils d’action dans le domaine de la lutte antiterroriste ». Et juste en dessous, sans peur de la répétition, pour bien marteler la menace : « les villes continueront à devoir renforcer leurs modalités d’action et de prévention dans le domaine de la lutte anti-terroriste. De nouvelles compétences verront le jour suscitant la mobilisation de nouveaux moyens financiers et humains ». (Le Temps, 8.10.2010).

Cette dernière phrase constitue un exemple aussi parlant qu’effrayant de ce qu’on appelle un énoncé performatif, dans la mesure où sa valeur de vérité provient non pas de la capacité d’analyse ou de prédiction de celui qui l’énonce, mais des moyens dont il dispose pour faire advenir ce qu’il dit, un peu à la manière de l’énoncé « tu vas mourir » lorsqu’il est dit par celui-là même qui tient le couteau par le manche. Si les propos du Monstre sont bel et bien vrais, c’est que lui-même participe activement de la dotation en « compétences » des futurs acteurs auxquels il se réfère et qu’il se propose précisément de former, disposant pour cela des moyens éducatifs légitimes pour faire advenir ce futur encore plus sécuritaire et donc encore plus répressif.

Grâce à la belle et riche diversité des formations continues de l’Université de Genève, nous sommes en mesure de nous préfigurer l’avenir de la cité calviniste, avec de gentils touristes et fonctionnaires internationaux, bien propres sur eux et de toutes les couleurs, arpentant la ville avec leurs non moins gentils accompagnateurs, les G.O. du département de Géo, tout sourire eux aussi et dont on peut bien se demander quels commentaires avertis ils trouveront à formuler au détour des dispositifs high tech imaginés par leurs confrères politologues et environnementalistes pour tenir à l’écart du centre-ville les populations indésirables rangées sous la catégorie de « terroristes ». Parce que certains rêves deviennent réalité…

These vagabond shoes,
Are longing to stray,
And make a brand new start of it (…)
If I can make it there,
I’ll make it anywhere,
It’s up to you,
New York, New York.

[Ce texte a été initialement publié sur le site unige-info.ch le 13 octobre 2010. Il a fait l’objet de quelques adaptations mineures.]