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Victimes de la moralité

Par Emma Goldman (1913)

jeudi 13 juillet 2017

Il y a peu, j’ai assisté à un discours prononcé par Anthony Comstock [1], qui a été durant quarante ans le gardien de la morale américaine. Je n’ai jamais écouté un radoteur aussi incohérent et ignorant sur une estrade.


La question telle qu’est m’a apparue, moi qui écoutais le discours plein de poncifs sectaires de cet homme, était : comment un être aussi limité et inintelligent pouvait-il exercer le pouvoir de censeur et de dictateur dans une nation prétendument démocratique ? Certes, Comstock avait la loi pour lui. Quarante ans auparavant, lorsque le puritanisme était encore plus envahissant qu’aujourd’hui, obscurcissant totalement la lumière de la raison et du progrès, Comstock avait réussi, à travers une sombre machination et de la haute voltige politicienne, a fait voter une loi qui lui donnait les pleins pouvoirs sur le Service des Postes — un contrôle qui s’est révélé désastreux pour la liberté de la presse aussi bien que pour le droit des citoyens américains à la vie privée.

Depuis, Comstock a fait irruption dans les chambres à coucher des gens, a confisqué des correspondances personnelles ainsi que des œuvres d’art, et a mis en place un système d’espionnage et de pots-de-vin qui ferait mourir de jalousie la Russie. Mais la loi n’explique pas à elle seule le pouvoir de Comstock. Il y a quelque chose d’autre, plus terrible que la loi. Il s’agit de l’esprit puritain étroit, tel que représenté par les opinions stériles des Young-Men-and-Old-Maid’s Christian Union, Temperance Union, Sabbath Union, Purity League, etc. Un esprit qui est totalement aveugle aux manifestations les plus simples de la vie ; synonymes donc de stagnation et de décadence. Comme lors de l’avant-guerre [2], ces vieux fossiles se lamentent sur la terrible immoralité de notre époque. La science, l’art, la littérature, le théâtre, sont à la merci de cette censure intolérante et des poursuites judiciaires, avec pour résultats que l’Amérique, malgré ses affirmations vantardes d’être à la pointe du progrès et de la liberté, est encore ancrée dans un provincialisme le plus profond.

Le plus petit état d’Europe peut se vanter d’un art libéré des entraves de la moralité , un art qui a le courage de dépeindre les grands problèmes sociaux de notre temps. Il tranche avec la lame aiguisée de l’analyse critique, dans chaque ulcère social, chaque erreur, demandant des changements fondamentaux et la transvaluation des valeurs acceptées. La satire, la causticité, l’humour, ainsi que les modes d’expression les plus sérieuses, sont employés pour mettre à nu nos conventions sociales et nos mensonges moraux. En Amérique, nous chercherions en de tels supports, puisque la tentative même de les mettre en place est rendue impossible par la rigidité du système, par le dictateur moral et sa clique.

Ce qui s’en approche le plus, ce sont nos fouille-merde, qui ont sans doute rendu de grands services dans les domaines économiques et sociaux. Qu’ils aient ou non aidé à changer des choses, ils ont au moins le mérite d’avoir fait tomber le masque du mensonge de notre société complaisante et satisfaite d’elle-même.

Malheureusement, le Mensonge de la Moralité se pavane encore dans ses beaux atours, puisque personne n’ose venir à portée de voix de ce saint des saints. Pourtant, il va sans dire qu’aucune autre superstition n’est aussi préjudiciable à l’évolution, aussi débilitante et paralysante pour l’esprit et le cœur des gens, que celle vis à vis de la moralité.

L’aspect de cette situation le plus pathétique, et,d’une certaine façon, le plus décourageant, est la position de certains milieux libéraux, et même radicaux, des hommes et des femmes apparemment libérés des fantômes religieux et sociaux. Mais, devant le monstre de la Moralité, ils sont aussi prostrés que le plus pieux de leur semblable — ce qui est une preuve supplémentaire de l’étendue des ravages causés par le ver de la moralité dans le système de pensée de ses victimes et l’ampleur des mesures à prendre pour l’ en extirper à nouveau.

Inutile de dire que la société n’est pas obsédée par une moralité unique. En fait, chaque institution d’aujourd’hui a sa propre norme morale. Elles n’auraient d’ailleurs pas pu se maintenir, sans la religion , qui agit comme un bouclier, et sans la moralité, qui agit comme un masque. Cela explique l’intérêt des riches exploiteurs envers la religion et la moralité. Les riches prêchent, encouragent et financent les deux, comme un investissement qui lui rapporte de bons rendements. A travers la religion, ils ont paralysés les esprits, tout comme la moralité les ont asservie. En d’autres termes, la religion et la moralité constituent un bien meilleur fouet pour perpétuer la soumission que la matraque et le fusil.

Pour illustrer cela : La Moralité de la Propriété déclare que cette institution est sacrée. Malheur à qui ose remettre en question son caractère sacré, ou pécher contre lui ! Mais tout le monde sait que la Propriété, c’est le vol ; qu’elle représente les efforts accumulés de millions de gens, qui eux-mêmes ne possèdent rien. Et, ce qui est le plus terrible, plus la victime de la Moralité de la Propriété est pauvre et plus grand est son respect et son admiration pour ce maître. Alors nous entendons des progressistes, y compris des ouvriers avec une conscience de classe, décrier des méthodes immorales telles que le sabotage et l’action directe, parce qu’elles visent la Propriété.

En vérité, si les victimes elles-mêmes sont si aveuglées par la Moralité de la Propriété, qu’ont à craindre les maîtres ? Il semble urgent, par conséquent, de rappeler le fait que, tant que les ouvriers respecteront l’instrument de leur esclavage, ils ne peuvent espérer aucune amélioration.

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Mais ce qui m’intéresse le plus ici est l’effet de la Moralité sur les femmes. Un effet si désastreux, si paralysant que même quelques-unes de mes sœurs les plus progressistes ne l’ont jamais surmonté totalement.

C’est la moralité qui condamne la femme a une condition de chasteté, de prostituée ou de reproductrice incessante de malheureux enfants.

D’abord, en ce qui concerne la chasteté, la plante humaine affamée et flétrie. Alors qu’elle est encore une belle et jeune fleur, elle tombe amoureuse d’un jeune homme respectable. Mais la Moralité décrète que, à moins qu’il ne l’épouse, elle ne peut pas connaître le ravissement de l’amour, l’extase de la passion, qui atteint son point culminant dans l’étreinte sexuelle. Le jeune homme respectable désire l’épouser, mais la Moralité de la Propriété, la Moralité Sociale et de la Famille décrètent qu’il doit d’abord thésauriser, qu’il doit économiser assez pour fonder un foyer et subvenir aux besoins d’une famille. Les jeunes gens doivent attendre, souvent pendant de longues et épuisantes années.

Pendant ce temps, le jeune homme respectable, excité par la fréquentation et le contact quotidien avec sa petite amie cherche un exutoire pour sa nature, en échange d’argent.Dans quatre-vingt dix pour cent des cas, il sera infecté, et quand il sera matériellement en mesure de se marier, il infectera sa femme et son éventuelle progéniture. Et la jeune fleur, chaque fibre de son être embrasée par le feu de la vie, appelant l’amour et la passion ? Elle n’a pas d’exutoire. Elle est victime de maux de têtes, d’insomnies, d’hystérie ; elle devient aigrie, querelleuse et se transforme bientôt en un être éteint, flétri, sans joie, une nuisance pour elle-même et les autres. Pas étonnant que Stirner préférait la grisette à la jeune fille grise et vertueuse [3].

Il n’y a rien de plus pathétique, de plus terrible, que ces adultes gris victimes d’une Moralité grise. Cela touche encore plus les masses des jeunes filles actives de la classe moyenne que celles des classes populaires. Ces dernières sont jetées dès leur jeune âge dans la jungle de la vie par nécessité économique ; elles grandissent aux côtés de leurs compagnons dans les usines et les commerces, ou dans le jeu et la danse.Le résultat en est une expression plus normale de leurs instincts physiques. Aussi, les jeunes gens et jeunes femmes du peuple ne sont pas rendus si obtus envers les apparences et suivent souvent l’appel de l’amour et de la passion sans se soucier de cérémonial et de tradition.

Mais la jeune fille de la classe moyenne, à bout de nerf et obsédée par le sexe, enfermée dans les limites étroites de la famille et des traditions sociales, surveillée par des milliers d’yeux, effrayée par sa propre ombre — le désir ardent de son être le plus profond pour l’homme ou l’enfant, doit se tourner vers les chats, les chiens, les canaris ou les cours sur la Bible. Tel est le cruel diktat de la Moralité, qui exclut quotidiennement l’amour, la lumière et la joie des vies d’innombrables victimes.

En ce qui concerne la prostituée. Malgré les lois, les décrets, les persécutions, la prison ; en dépit de la ségrégation, du recensement des croisades contre le vice, et autres dispositifs semblables, la prostituée est le vrai spectre de notre temps. Elle balaie les plaines comme un incendie ravageant, dévastant et détruisant les moindres recoins de la vie.

Après tout, elle paie en retour, en très petite partie, la malédiction et les horreurs que la société a semé sur son chemin. Elle, fatiguée sous le poids de l’âge, harcelée de droite à gauche, à la merci de tous, est néanmoins la Némésis des temps modernes,l’ange exterminateur, brandissant impitoyablement l’épée de feu. Car n’a t-elle pas le pouvoir sur l’homme ? Et à travers lui, le foyer, l’enfant, la race. Alors, elle tue et est elle même tuée de la manière la plus brutale.

Qu’a t-elle fait pour mériter cela ? D’où cela vient-il ? La Moralité, la moralité sans pitié envers les femmes. Une fois que celle-ci a osé être elle-même, fidèle à sa nature, à la vie, c’est définitif : la femme est exclue de la société et de sa protection. La prostituée devient la victime de la Moralité, tout comme la vieille fille flétrie. Mais la prostituée est aussi victime d’autres forces, en premier lieu de la Moralité de la Propriété, qui oblige la femme à se vendre comme objet sexuel, hors mariage, pour un dollar par passe ou pour quinze dollars la semaine dans le lien sacré du mariage. Ce dernier est sans aucun doute plus sûr, plus respecté, plus reconnu, mais des deux formes de prostitution, celle de la fille des rues est la moins hypocrite, la moins avilie, parce que son commerce n’affiche pas le masque pieux de l’hypocrisie ; et néanmoins, elle est pourchassée, escroquée, outragée et rejetée par les pouvoirs mêmes qui l’ont fabriqué : le financier, le prêtre, le moraliste, le juge, le geôlier et le policier, sans oublier sa sœur respectable, vertueuse et protégée, qui est la plus constante et brutale dans les persécutions envers elle.

La Moralité et sa victime, la mère — quelle image terrible ! Y a t-il en effet quelque chose de plus terrible, de plus criminel, que notre fonction sacrée et glorifiée de maternité ? La femme, physiquement et mentalement inapte à être mère et néanmoins condamnée à engendrer ; la femme économiquement exploitée jusqu’à sa dernière étincelle d’énergie, et néanmoins condamnée à engendrer ; la femme, liée à un homme qui lui répugne, dont la vue seule la remplit d’horreur, et néanmoins condamnée à engendrer ; la femme fatiguée et use par la procréation et néanmoins contrainte à engendrer encore, toujours plus. Quelle chose hideuse, que cette maternité tant glorifiée ! Pas étonnant que des milliers de femmes tentent la mutilation, et préfèrent même la mort à cette malédiction cruelle que représente le spectre de la Moralité. Cinq mille femmes sont sacrifiées par an sur l’autel de ce monstre, qui ne fera rien pour la prévention mais interdira l’avortement.Cinq mille soldats dans le combat pour leur liberté physique et spirituelle, et autant qui se sont estropiées et mutilées plutôt que d’apporter la vie dans une société fondée sur la décomposition et la destruction.

Est-ce parce que la femme moderne veut fuir ses responsabilités, ou qu’elle manque d’amour pour sa progéniture, qu’elle est conduite aux moyens les plus drastiques et dangereux pour éviter de porter des enfants ? Seuls, des esprits superficiels et intolérants peuvent porter une telle accusation.Sinon, ils sauraient que la femme moderne est devenue consciente des enjeux de l’espèce, sensible aux besoins et aux droits de l’enfant comme unité de cette espèce, et que, par conséquent, la femme moderne a le sens des responsabilités et de l’humanité, qui était tout a fait étranger à sa grand-mère.

Avec la guerre économique qui fait rage autour d’elle, avec les conflits, la misère, le crime, les maladies et la folie qui lui sautent au visage, avec d’innombrables jeunes enfants broyés comme poussière d’or, comment une femme consciente d’elle-même et des enjeux de l’espèce peut-elle devenir mère ? La Moralité ne peut pas répondre à cette question. Elle ne peut que dicter, contraindre ou condamner — et combien de femmes sont assez fortes pour faire face à cette condamnation, pour défier ce diktat moral ? Peu, en réalité. Alors, elles peuplent les usines, les maisons de redressement, les asiles d’aliénées, où elles meurent en essayant d’éviter une naissance. Oh, Maternité que de crimes commis en ton nom ! Que d’armées à tes pieds, Moralité, destructrice de vies !

Heureusement, l’Aube émerge du chaos et de l’obscurité. La femme s’éveille. Elle rejette le cauchemar de la Moralité ; elle ne sera plus entravée. Dans son amour de l’homme, elle ne se préoccupe plus du contenu de son portefeuille, mais de savoir si sa nature est saine, ce qui seul, constitue la source de la vie et de la joie. Elle n’a pas besoin non plus de la bénédiction de l’État. Son amour lui suffit. Alors, elle peut s’abandonner à l’homme de son choix, comme les fleurs à la rosée et à la lumière, en toute liberté, beauté et extase.

Grâce à la renaissance de sa conscience comme échantillon, personnalité et constructrice de l’espèce, elle deviendra une mère seulement si elle le désire et si elle peut offrir à l’enfant, même avant sa naissance, tout ce que sa nature et son intellect sont capables de produire : harmonie,santé, confort, beauté et, surtout, compréhension, respect et amour, qui constituent le seul sol fertile pour une vie nouvelle, un être nouveau.

La moralité ne la terrorise pas, elle qui s’est élevée au-dessus du bien et du mal. Et bien que la Moralité continuera à dévorer ses victimes, elle sera totalement impuissante devant la mentalité moderne qui éclaire de toute sa gloire le visage de l’homme et de la femme libérée et sans peur.

[Extrait de Mother Earth, mars 1913.]

Notes

[1Anthony Comstock (1844 – 1915 ) Politicien défenseur de la morale victorienne. Inspecteur des postes américaines. En 1873, il crée la New York Society for the Suppression of Vice. La même année, il fait voter une loi au Congrès qui porte son nom, la Comstock Law, qui rend illégale la distribution par les services postaux américains de toute littérature ou matériel obscène, impudique ou suggestif, ou concernant l’avortement, la contraception ou la prévention des maladie vénériennes. Sa conception de l’ »obscénité » est allée jusqu’à interdire la distribution aux étudiants en médecine des livres d’anatomie. Comstock s’est vanté d’avoir poussé quinze personnes au suicide et être responsable de 4 000 arrestations. Emma Goldman l’a qualifié de chef des « eunuques moraux. » Le jeune J. Edgar Hoover, à l’époque étudiant en droit, s’est beaucoup intéressé aux causes et aux méthodes défendues par Comstock. Il prendra son relais pour contribuer à l’expulsion de Goldman des États-Unis.

[2Guerre de Sécession.

[3« Maintenant l’habitude du renoncement a refroidi l’ardeur de ton désir et les roses de ta jeunesse achèvent de se décolorer dans la félicité chlorotique de ton âme. L’âme est sauvée, le corps peut mourir. O Laïs, ô Ninon, comme vous fîtes bien de dédaigner cette pâle vertu ! Une franche grisette pour mille de ces vieilles filles qui se sont desséchées dans la vertu ! » Max Stirner, L’Unique.