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Voilà l’administration !

Par Anselme Bellegarrigue (1848)

mercredi 1er août 2018

Le gouvernement de la France établi sur les bases que je viens d’indiquer, les partis s’évanouissent, les ambitions s’éteignent et les mots Liberté, Egalité, Fraternité sortent enfin du domaine des interprétations et des controverses pour passer dans les faits. Je m’explique et mes explications seront simples :

Qu’est-ce qui s’oppose de fait à l’établissement de la liberté, de l’égalité, de la fraternité parmi nous ? L’ambition, c’est-à-dire le désir de dominer, de gouverner le peuple.

Où réside l’ambition ? Dans les partis ; c’est-à-dire dans ceux qui désirent dominer, gouverner le peuple.

Où un parti puise-t-il sa raison d’être ? Dans la certitude qu’il a de pouvoir, victorieux, confisquer à son profit les libertés et les contributions nationales ; c’est-à-dire dans la possibilité qui lui est démontrée de se rendre maître de l’autorité sur toutes choses et de s’imposer ainsi au peuple et aux partis rivaux.

Comment un parti peut-il s’imposer ? En s’emparant de l’administration.

Or, qu’est-ce que l’administration ?

L’administration est, je ne sais quoi d’abstrait, d’indéfini, d’illogique, de contradictoire, d’obscur, d’incompréhensible, d’arbitraire, d’absurde, de monstrueux.

Quelque chose qui ne dérive ni du cœur, puisque c’est aride et sans sentiment ; ni de la science, puisque nul n’y comprend rien ;

Un instrument sans forme, sans physionomie et sans proportions.

Un mythe néfaste et poltron, dont le culte ruineux occupe un million de prêtres tout aussi insolents que fanatiques.

Une chose aveugle et qui voient tout, sourde et qui entend tout, impuissante et pouvant tout, impondérable et écrasant tout, invisible et remplissant tout, impalpable et touchant à tout, insaisissable et empoignant tout, inviolable et violant tout ;

Une nébulosité incandescente portant les éclairs, la foudre et l’asphyxie ;

Une invention féerique, démoniaque et infernale qui frappe, frappe toujours, à tout propos et dans toutes les directions, de telle sorte qu’il y a incessamment, entre ses agents et le peuple, un rempart de tourbillons et de moulinets.

Voilà l’administration ! c’est-à-dire ce par quoi l’on gouverne ; la cause première de l’exigence des partis, de l’ambition, de la tyrannie, des privilèges, de la haine ! Voilà le monstre en litige ! Voilà le Minotaure qui boit du sang et dévore des milliards ! Voilà la forteresse tour à tour assiégée, conquise, réassiégée, reconquise, et réassiégée encore, pour être de nouveau re-reconquise par les partis !

Supprimez l’administration, étouffez le monstre, terrassez le Minotaure, démolissez la forteresse, que reste-t-il ? des doctrines, rien de plus ! Des doctrines individuelles n’ayant plus aucun moyen de s’imposer ! Des doctrines isolées, timides et décontenancées que vous allez voir courant, tout essoufflées, se jeter, pour trouver protection et garantie, dans le sein de cette grande doctrine humaine : l’Équité.

Égorgeons ce dragon hérissé de griffes que les nationaléens veulent apprivoiser au profit de M. Cavaignac, pour nous faire mordre.

Que les socialistes veulent apprivoiser au profit de M. Proudhon, pour nous faire mordre.

Que les orléanistes veulent apprivoiser au profit de M. de Paris, pour nous faire mordre.

Que les impérialistes veulent apprivoiser au profit de M. Bonaparte, pour nous faire mordre.

Que les légitimistes veulent apprivoiser au profit de M. de Bourbon, pour nous faire mordre.

Dispersons les ongles de l’animal dans les municipalités ; gardons-les avec soin pour qu’on ne les puisse plus réunir en corps, et la discorde s’enfuit avec sa cause unique ; il n’y a plus en France que des hommes libres, ayant, pour le droit des autres, le respect dû à leur propre droit, et s’embrassant dans la fraternelle ambition de concourir au bien-être commun. La défiance perd, ainsi, la garantie de ses inspirations haineuses ; le capital s’incruste dans la production, la production s’appuie sur le capital, et le crédit national ou individuel est fondé !

[Chap. X de Au fait, au fait !!! Interprétation de l’idée démocratique, Garnier frères, libraire-éditeurs, 1848, p. 33-37.]