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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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L’Anarchisme contre l’antifascisme

vendredi 12 juin 2009

Depuis 1945 règne dans les pays anciennement fascistes un mythe structurant. Délivrés du joug de l’épisode fasciste de l’Etat, et aussitôt passés à l’épisode démocratique, la condition des habitants de ces pays aurait été radicalement bouleversée. Beaucoup s’en réjouissent encore aujourd’hui, une cinquantaine d’années de pacification sociale plus tard, en témoigne les nombreuses manifestations et commémorations annuelles inscrites au calendrier de tout bon Etat qui se respecte. Les exploités, les indésirables auraient alors miraculeusement changé de condition.
Ce mythe est le mythe de la libération de 45, c’est le mythe antifasciste, nous allons tenter d’en dégager quelques traits.

Il y a dans cette mythologie, comme dans toute mythologie, une illusion qui pourchasse la raison. Les indésirables exterminés, massacrés, torturés à mort sous le régime fasciste et ceux enfermés, exploités, expulsés, contaminés, génétiquement fichés sous le régime démocratique n’ont en fait jamais changé de condition, ils n’ont changé que de conditions de vie.
Chaque régime a eu ses catégories d’indésirables, parfois les mêmes. Chaque groupement humain autoritaire a possédé ses esclaves, ses ennemis, son langage spécifique, ses tendances à la domestication, sa part de servitude volontaire et son arsenal punitif. De la tribu primitive au fascisme, de la démocratie à la tyrannie. Il suffit que le principe d’autorité surgisse pour qu’un contrat plus ou moins forcé, qu’il soit « laxiste » ou entièrement coercitif, soit scellé par ceux qui détiennent le moindre pouvoir et ceux que la faiblesse matérielle et sociale encage aux confins de la domination.

Les conséquences de ce mythe sont multiples et nombreuses, elles sont tellement ancrée depuis les bagnes scolaires jusqu’aux bagnes funèbres que s’en défaire relève d’une déconstruction profonde, et pour beaucoup, douloureuse. Mais essayons tout de même de poser quelques notes sur ce sujet.

1. Attaquer dans le but de causer des dégâts au pouvoir et jeter le désordre en son sein pour l’affaiblir tant idéologiquement que matériellement.
2. Accentuer les conflictualités pour tracer des lignes de démarcation nettes et belliqueuses entre les partisans de la liberté sans concession et les partisans de la domination et du pouvoir.

Ces deux moyens ont toujours été de façon complémentaire et pour beaucoup d’anarchistes, des cartes à jouer pour assouvir notre faim effrénée de liberté. C’est ce qu’ont fait de nombreux anarchistes des temps pré-démocratiques sous les divers fascismes, de l’Europe (Grèce, Italie, Espagne, Portugal, France…) à L’Amérique Latine (Chili, Argentine, Guatemala…). Avec des moyens plus ou moins radicaux : du sabotage à la diffusion de tracts et de placards muraux, de l’utilisation d’engins explosifs ou incendiaires à l’édition de journaux. Beaucoup se sont élancés à corps perdu dans cette lutte, beaucoup l’ont payé au prix de leur vie ou de leur liberté, ce qui revient au même, et beaucoup d’entre eux sans ne jamais rien attendre d’autre en retour que le triomphe de l’idée anti-autoritaire.

Seulement, ils sont moins nombreux, ceux qui identifièrent leur ennemi irréconciliable avec justesse, ceux pour qui la bête immonde à abattre était le pouvoir, et non le mode de gestion du pouvoir, aussi fasciste soit-il. Peu nombreux aussi ceux qui n’ont pas baissé les armes lorsqu’en face la démocratie venait d’hériter de l’arsenal scientifique, matériel et idéologique du fascisme dans une même continuité de la domination étatique et économique.
Il y en eut qui n’abaissèrent pas les armes après la passation de pouvoir, les récits sont discrets mais nombreux. Belgrado Pedrini [1] est de ceux qui furent « bandits » sous Mussolini, parce qu’ils s’insurgèrent contre l’ordre fasciste, et « criminels » au sortir de la guerre, parce qu’ils refusèrent de s’en remettre aux autorités démocratiques issues de la Résistance. il y en avait qui, malgré le fait qu’ils n’aient pas survécu au fascisme, essayaient déjà d’attirer l’attention sur le fait que l’ennemi véritable était le pouvoir et non le fascisme, comme Severino Di Giovanni, insistant lui, sur le fait que les puissants, fascistes ou non, sont toujours les mêmes : « Avec eux, il ne pourra jamais y avoir de réconciliation. Au même titre que les phalanges à tête de mort d’aujourd’hui, ils ont hier (oui, eux, les antifascistes d’aujourd’hui, les opposants et réfugiés politiques, ceux qui ont végété dans les marais méphitiques de la période précédente) été des maquereaux, ils ont vécu dans les coulisses du Viminal [2] ou dans les chambres du parlement, appuyant ou soutenant le régime et ses infamies. » [3].

Il leur aura fallu dissiper l’écran de fumée fasciste pour leur permettre d’identifier les jeux de pouvoirs qui derrière le rideau, tiraient les ficelles. Le fascisme est au pouvoir ce que le dialecte est au langage, un simple mode d’expression parmi d’autres, et ces autres sont la dictature, la théocratie, le communisme et la démocratie. C’est la démocratie qui de nos jours, a su se rendre le meilleur mode de gestion politique et social du capitalisme occidental. C’est aussi pour cette raison que le fascisme a fait son temps. Il ne reste de lui qu’une brumeuse nostalgie dans les esprits de quelques imbéciles bien trop isolés et inconstants pour menacer la démocratie ; qu’ils déambulent en costard de politicien ou munis d’une batte de base-ball ne semble rien changer à l’affaire. La démocratie a entériné la défaite des modes de gouvernement omni-coercitifs en occident. Si nous nous foutons de la vie des quelques fascistes d’aujourd’hui, et cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas les combattre eux aussi, nous nous sentons bien plus concernés par la dégénérescence et la récupération d’un antifascisme de lutte contre le pouvoir des années pré-démocratiques par un antifascisme nouveau cru et vidé de tout sens.

Cet antifascisme là, n’est en fait rien d’autre qu’une scène culturelle, un milieu avec une identité communautaire tel que les années 80/90s ont tant su en produire : Skaters, gothiques, fans de jeux-vidéos, traders, satanistes, technophiles, new-borns, ravers, baby-boomers, véliplanchistes et je ne sais quoi d’autre encore. L’autoproclamé antifascisme est aujourd’hui devenu, comme tous ceux cités avant, un vulgaire mode de consommation collectif et éphémère. L’on est antifasciste quelques années avant de devenir trader ou mécanicien. Parfois on le reste éternellement comme d’autres dédient leurs vies à Michael Jackson, à leur collection de boite d’allumettes ou à leur travail.

Tout d’abord le code vestimentaire, du lacet au caleçon, il y a les marques conseillées et les marques bannies – le plus souvent parce qu’elles sont déjà réservées par la communauté opposée : les néo-fascistes - le gang adverse de celui des néo-antifascistes, vous suivez ? Ensuite il y a le lien social : les fêtes, les bars, squats et salles de concert attitrés, tout autant d’occasions d’éprouver son style et son charisme au devant de l’altérité intra-communautaire. Aussi la musique officielle et les allégeances collectives aux divers outils de la domestication tels que les syndicats ; l’antifasciste va choisir tel ou tel syndicat -celui que son identité communautaire lui suggère- de la même manière qu’un nationaliste corse au supermarché va choisir un fromage corse parmi une centaine d’autres. Puis une bonne dose de mythomanie, de mythologie et de peopolisation à propos des affrontements de rue avec l’ennemi fantasmé tentaculaire afin de justifier l’antifascisme au-delà de son obsolescence manifeste.

Il y en a d’autres encore, de ces éléments qui font que l’antifascisme aujourd’hui n’est plus qu’un simple loisir. Avec la mort du fascisme, on a du maintenir l’anti-fascisme sous respiration artificielle, et avec un acharnement thérapeutique sans barrières, jusqu’à ce que l’on aboutisse à cet avatar dégénéré à la fois de la société de consommation et de la nostalgie d’une lutte offensive contre le pouvoir. Alfredo Bonanno nous raconte, aprés avoir souligné l’importance de la mémoire et de la transmission des anciens qui ont combattu le fascisme les armes à la main : « Je comprends moins ceux qui un demi-siècle plus tard et n’ayant pas vécu ces expériences (ne se trouvant donc pas prisonniers de ces émotions) empruntent des explications qui n’ont plus aucune raison d’exister et qui ne sont souvent rien de plus qu’un simple écran de fumée derrière lequel se cacher confortablement. Je suis anti-fasciste !, vous jettent-ils à la figure comme une déclaration de guerre, et vous ? » [4].

Si de nombreux révolutionnaires se tournent vers un futur trop lointain, donc impalpable, les antifascistes eux, sont tournés vers un passé tout aussi impalpable. Vers des émotions qui ont été vécues par nos anciens, les rares survivants de ces temps révolus. Si ils ont tant de choses à raconter, il n’y a pour autant plus aucun antifasciste pour les écouter. C’est que nos anciens sont des ennemis de l’État, anarchistes, qu’ils ne sont donc pas célébrés chaque année par l’État, et sont donc inconnus de tous ceux qui ne s’y sont pas intéressés de façon autonome et individuelle. C’est ainsi que nos antifascistes se tournent vers la mémoire de résistants communistes autoritaires, parfois nationalistes et parfois gaullistes. Ces mêmes résistants qui au lendemain de la guerre ont pris le pouvoir, qui ont persécuté nos compagnons. L’histoire ayant toujours été écrite par les dominants, et la curiosité et l’érudition manquant à l’appel, c’est de cette résistance mythifiée dont se pâment les antifascistes d’aujourd’hui, et nous ne parlons là que de ceux qui se réclament de l’anarchisme.

Mais ils sont nombreux et très peu à la fois, ceux qui se réclament de l’anarchisme dans le mouvement culturel antifasciste ; je m’explique. La scène artistique antifasciste d’aujourd’hui se plait à mélanger les symboles et les icônes. Souvent se trouvent côte à côte des symboles du folklore anarchiste (drapeaux noirs, A cerclés, marins révoltés de Kronstadt et autres figures historiques mis en avant pour leur héroïsme…) et des symboles dont le folklore nous rappelle les massacres et les peines d’emprisonnement anti-anarchistes : Les trois flèches de la S.F.I.O. de Jaurès et de Blum devenue logo officiel des antifascistes, les drapeaux rouges et les visages de Lénine, Mao, parfois Staline et autres bouchers compétiteurs des pires fascistes. Tant de symboles mélangés entre eux, donc vidés de tout sens. La scène culturelle antifasciste joue aujourd’hui le rôle d’un agent de confusion efficace au service de l’affaiblissement de toute clarté révolutionnaire, au service du pillage de la mémoire des anarchistes qui ont combattu le fascisme et qui n’ont pas déposé les armes lorsque la sale gueule de la démocratie pointait son nez.

Voila pourquoi nous ne sommes pas antifascistes. Notre anarchisme est de fait antifasciste puisque le fascisme n’est qu’un énième mode de gestion, certes plus violent, plus spectaculaire et plus identifiable de la domination. Mais l’anarchisme est un courant qui a toujours su identifier ses ennemis : l’Etat et la domination, qu’ils soient fascistes, antifascistes, démocrates ou communistes, ou prétendument anarchistes [5].

Nous opposons l’anarchisme à l’antifascisme.

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L’Anarchisme contre l’antifascisme
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[1Condamné à mort par le fascisme, Pedrini se voit libéré en 1944 de la prison de Massa par un groupe de partisans. Condamné de nouveau en 1949, à trente ans de prison cette fois pour avoir abattu, à l’heure où c’était devenu interdit, un policier aux sympathies fascistes avérées et exproprié quelques industriels de Carrare, Milan et La Spezia, anciennement acquis au Duce, il n’en sortira qu’en toute fin de peine, au milieu des années 1970.

[2Le palais présidentiel italien.

[3Dans Il nostro antifascismo, extrait de Culmine N°16, 23 décembre 1926.

[4Dans le texte Che ne facciamo dell’antifascismo ?, publié dans la revue italienne Anarchismo N°74.

[5Comme en Espagne où les Cenetistes Juan García Oliver et Federica Montseny devinrent ministres de la Justice et de la Santé. Pour eux, la révolution sociale devait être défendue tout en maintenant l’État anti-franquiste.