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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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La Maladie Communautaire

Par Alfredo Bonanno (Mai 1987)

mercredi 28 octobre 2009

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La pratique anarchiste est brusquement retombée ces dernières années, avec peu d’actions, que ce soit à un niveau « de masse », ou au niveau de groupes spécifiques. Par conséquent, nous voyons un « revival » de la vieille question de la meilleure façon de se rapprocher du « communisme » ou de la construction de situations qui expriment non seulement nos idées mais aussi des valeurs morales et culturelles, mais qui sont aussi capables de satisfaire notre fondamental besoin individuel et collectif de liberté. Autrement dit, il y a une proposition de créer des points de référence qui vont au-delà de la division classique entre le personnel et le « politique ».

Cela correspond à un besoin croissant dans l’intégralité du mouvement anti-capitaliste d’aujourd’hui, pas uniquement dans le mouvement anarchiste. Comme les espoirs de changements profonds de la structure sociale ont disparu avec la diffusion du désistement de la lutte, la préoccupation de ne pas être englouti par la restructuration progressive est devenue plus grande encore ; « Nous devons continuer à lutter pour nos besoins essentiels, parce que de toute façon, ce n’est pas le moment de converser sur de grands changements macroscopiques ».

Le problème est que ces impulsions finissent par prendre deux routes qui, si examinées de près, finissent toutes les deux dans la même impasse, dans le même ghetto.
La première, plus directe, est celle du désistement : rien ne peut être fait, l’ennemi est trop puissant. Nous pourrions plutôt compter sur la diffusion de nos idées (qui de toute façon, sont supérieures) et ne pas insister sur l’attaque, qui ne mène qu’à la répression, créant plus de difficultés pour le mouvement dans son activité fondamentale de propagande et de diffusion de la théorie anarchiste.
La deuxième route, plus tortueuse, est celle de la proposition organisationnelle, forcement en lien avec l’idée de communauté.

Beaucoup de compagnons parlent de « communauté », bien que pas toujours comme quelque chose de limité à un secteur géographique ou pour satisfaire (ou essayer de satisfaire) certains besoins, même les plus basiques. Cela devrait signifier une façon différente de voir la vie, la culture, la nouveauté, la diversité. La « Communauté » échappe ainsi aux dangers du conservatisme, ou au danger de devenir une simple répétition de slogans vides.

Mais très peu de choses sont dites à propos de cette « communauté », de sa structure ou des autres arrangements qui pourraient donner une certaine idée de son aspect « opérationnel ». On le voit en termes de sens de la participation, d’une conscience des contradictions spécifiques de l’anarchisme (qui en vérité n’est jamais claire), et du désir de liberté et d’égalité, sans accepter l’un aux dépens de l’autre.

Pourquoi croyons-nous que cette route est égale à la première, celle du désistement ouvert et déclaré ? C’est facilement dit.
Parce que la lutte révolutionnaire est un fait organisationnel, ici et maintenant ; non simplement une « révolution culturelle » [1]. Parce que le heurt entre les classes ne laisse aucune place pour les « marges » ou les espaces libres qui peuvent être atteints par des opérations effectuées parmi les courants quelque peu pollués de la pensée philosophique. Parce que le révolutionnaire paye toujours de sa personne, il est donc conscient qu’il devra aussi faire face au « sacrifice », c’est-à-dire à l’ajournement de ses projets, au retard de la satisfaction de ses besoins.

Parce que quelqu’un qui décide vraiment d’attaquer le pouvoir des oppresseurs ne peut pas raisonnablement penser que ces derniers le laisseront en paix avec ses tensions idéelles vers la liberté et l’égalité. Parce que s’ils veulent vraiment que ces espaces de vie « communautaire » soient tangibles en termes pratiques (et pas juste comme un exercice cérébral), ils doivent aussi montrer un peu de bonne volonté, c’est-à-dire, se prononcer contre la violence, contre l’expropriation, particulièrement au sens individuel, et contre la solidarité active avec ceux qui luttent vraiment et font face à la mort chaque jour, sur leurs lieux de travail ou en d’autres endroits où se heurtent des intérêts opposés.

À ce point, la provocation doit être mise en ces termes, il me semble :
Nous pouvons parler de l’idée de « communauté » et nous y limiter. Très bien. Alors nous devrions être clairs à ce sujet.
Ou alors nous pouvons essayer de mettre l’idée de communauté en pratique. OK. Dans ce cas nous devrions être plus spécifiques sur les structures, les activités, les limitations et les possibilités communautaires.

Aussi longtemps que cela concerne le deuxième point, nous avons seulement une vague critique de tentatives auto-gérées dans des situations capitalistes aujourd’hui, qui ne prennent pas les nombreux autres problèmes en considération.

Je dois dire que lorsque l’on se trouve face à une myriade d’exemples historiques rarement édifiants, c’est toujours mieux de prendre du recul sur une idée, peu importe l’importance, l’utilité ou le confort à le faire. Et le problème de la « communauté » est sans aucun doute de cette sorte.

Jetons-y un coup d’œil. L’idée de « communauté » n’est pas spécifique aux anarchistes. Au contraire, elle a été développée partout dans la pensée philosophique (la codification universitaire des idées de la classe dominante), souvent en opposition au concept de « société ».

En laissant de côté l’utilisation spécifique que Platon, Fichte et Hegel faisaient de l’idée de « communauté », un exemple que l’on doit garder en mémoire est l’analyse de Marx et Engels de la « communauté primitive » dans laquelle commença l’histoire de l’humanité. Celle-ci devait devenir une communauté finale dans laquelle l’histoire du prolétariat et la lutte des classes devaient se résoudre. Un tel déterminisme philosophique atteint son expression tragi-comique achevée dans les théories de la « communauté » de Staline, qui se porte bien à côté des théories des Nationaux-Socialistes, qui n’étaient pas juste des théoriciens, mais presque les architectes de la communauté d’un peuple et d’une culture sacrée (par la force, bien sûr).

Jusqu’ici, nous sommes clairement dans le secteur d’une interprétation supranationale du concept de « communauté ».

Mais une autre élaboration de ce concept a été réalisée dans les ateliers du monde universitaire, une plus proche des idées qui sont discutées dans le mouvement anarchiste d’aujourd’hui. Celle-ci ne voit pas la « communauté » comme une entité supranationale, mais comme une liaison particulière entre les individus, autrement dit comme une « relation sociale ». Selon cette façon de voir les choses, des relations individuelles sont provoquées par l’intérêt commun, créant l’interaction qui sert à intégrer la « communauté ».

Ce concept a d’abord été formulé par l’école Romantique allemande, par le théologien Schleiermacher [2], pour être précis, en 1799, et ses idées sont sans aucun doute liées à son concept de « religion » qui signifie « lier ensemble » ou « relier ».

Alors en 1887, Tönnies [3], dans une formulation plus détaillée, décrivit la communauté comme un organisme naturel dans une sorte de volonté collective destinée à la satisfaction d’intérêts collectifs. Dans cet organisme, les pulsions et les intérêts individuels s’atrophient à un degré maximal, tandis que l’orientation culturelle tend à atteindre une dimension presque sacrée. Il y a une solidarité globale entre tous les membres. La propriété est conservée dans le commun. Le pouvoir (au moins comme il est compris aujourd’hui) est absent.

Le modèle présenté par Tönnies pour son analyse est celui de la société rurale européenne, des villages de paysans. Kropotkine, pour sa part, s’est basé sur d’autres sujets d’étude, comme le « mir » russe [4] et sur d’autres études anthropologiques de langue anglaise, mais tout deux avaient un modèle assez semblable en mémoire.

À mon avis, l’erreur se trouve dans la croyance qu’il est naturel d’agir dans une voie spécifique à certaines situations communautaires de l’histoire, dans un sentiment communautaire qui a existé parmi certaines populations avant la désintégration de l’ordre social. Autrement dit, il a été pensé que certaines institutions communautaires avaient échappé à leurs destructions par l’État moderne et continuaient à exister sous des formes incomplètes qui sont toujours visibles aujourd’hui, comme la famille (ou la famille étendue), les groupes de voisinage, les coopératives, etc. Tout cela est vraiment naïf.
Moins naïf, mais tout aussi trompeur (et dangereux), est le point de vue de ceux qui disent que la communauté est une union qui est ressentie « subjectivement » par ses membres, tandis que la société est seulement comprise par un arrangement objectif.

Rien de cela n’amoindrit les sentiments de solidarité, l’égalité, le refus du pouvoir et de la propriété que l’exploité a été capable de réaliser dans des formes bien définies. Tout comme cela n’amoindrit pas le concept d’auto-organisation, de créativité spontanée et de projectualité de ceux qui luttent contre le pouvoir.

Ce que je veux mettre en question ici, c’est la validité et l’utilisation possible du concept de « Communauté », au moins, pour les raisons suivantes :

- 1. A la lumière de l’histoire de ce concept, nous ne pouvons pas envisager la communauté comme indicateur d’une valeur qui est supérieure à celle de la société ;
- 2. Il s’ensuit que nous ne pouvons pas envisager la « Communauté » comme faisant partie d’un héritage culturel du progrès contre la réaction ;
- 3. Le point 2 est démontré par le fait que les mouvements fascistes et réactionnaires aussi - à leur propre façon - firent référence au concept de communauté ;
- 4. Il n’est pas facile de libérer la communauté de l’aura du sacré ou des porteurs-de-vérité. Cela a un effet de déformation sur la solidarité indéniable qui s’y étend, une solidarité qui s’étend souvent de façon acritique sous des drapeaux ou des slogans ;
- 5. Il serait loin d’être facile aussi de séparer le concept de « communauté » de ses origines paysannes et rurales avec toutes les implications qui sont maintenant lointaines et qui sont certainement contrastées par une situation générale de changement technologique profond.

Il me semble que nous pouvons terminer en disant simplement qu’il n’y a aucun besoin d’avoir recours à des concepts comme la « communauté », qui contiennent des pollutions qui ne sont pas faciles à filtrer, afin d’indiquer la capacité effective de l’auto-organisation que possède l’exploité .

Quand ce concept est utilisé pour se référer à une forme d’organisation possible, en pensant qu’il surmonterait les limites et les contradictions, les dangers et les traumatismes que l’activité anarchiste révolutionnaire porte inévitablement en elle à une époque de lacération sociale profonde comme la notre, je dois souligner mon désaccord.

Alfredo Bonanno.
Mal di « Comunita », extrait de ProvocAzione N°5, Mai 1987. Traduit et annoté (sauf note 1) par nos soins.


[1par l’utilisation de ce terme je ne me réfère pas à la révolution culturelle de Mao, qui n’a aucun rapport avec nous et qui n’avait de culturelle que le nom

[2Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher (Breslau, 21 novembre 1768 – Berlin, 12 février 1834) est un théologien protestant et un philosophe allemand.

[3Ferdinand Tönnies, né le 26 juillet 1855 et mort le 9 avril 1936, était un sociologue et philosophe allemand. Il est l’auteur de l’ouvrage Communauté et Société

[4Commune paysanne sous le régime tsariste.