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Tu es antifasciste, oui ou non ?

jeudi 22 octobre 2009

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Combien de fois m’a t-on posé cette question ? Je ne me souviens plus. Et à chaque fois que j’ai cherché à affronter cette discussion, cela a conduit à mille incompréhensions et équivoques. Le fascisme n’a-t-il pas été l’incarnation du Mal absolu ? Alors il va de soi que l’antifascisme ne peut que représenter le Bien absolu, une vertu à exhiber en public, à afficher en toute occasion. Gare à vous si vous vous montrez distant en sa présence, si vous ne montrez pas la révérence due à son égard, si vous ne transmettez pas la glorieuse tradition, on vous regardera avec suspicion. Refuser d’applaudir devant l’antifascisme est forcément synonyme d’une ambigüité louche, voir pire…

Pourtant, le fait que la rhétorique antifasciste soit arrivée en bout de course devrait paraitre assez clair pour quiconque, surtout aujourd’hui où tout le monde se proclame « antifasciste ».
Tous, y compris l’actuel président de la Chambre (si, lui-même, l’ex-dauphin d’Almirante, ce fusilleur de Partisans). Si si. Mais ceci est l’effet de l’obsolescence des mots et de leur sens : le terme « fasciste » a tellement été utilisé, et on en a tellement abusé, qu’il finit par définir tout et son contraire ; et au final, pratiquement rien. Pourquoi donc utiliser encore et toujours ce terme ?

Avant tout, une précision. Laissons de côté les élucubrations sémantiques. Suis-je antifasciste, oui ou non ? Je suis un ennemi du fascisme, bien sûr. Mais la définition « antifasciste » provoque chez moi un certain agacement. Elle est trop réduite et suffocante. Je pense que l’antifascisme est effectivement une bonne chose, mais de façon très partielle. A peine s’organise-t-il qu’il veut se transformer en totalité, il devient alors une calamité.

Pour m’exprimer plus clairement, j’utiliserai une analogie. Vous croyez en Dieu ? Moi non, je ne crois en aucun être suprême. En cela, je suis hostile à toute religion, quelle qu’elle soit, car elles construisent toutes leur pouvoir sur la prétendue existence de ce Dieu fantasmé. Je suis certainement athée. Et ceci fait de moi en même temps un anti-chrétien, un anti-musulman, un anti-juif, etc…
Mais ces derniers traits sont pour moi secondaires, ils m’appartiennent sans me caractériser entièrement. Ils sont, pour l’instant, des descriptions partielles qui, prises isolément, n’expriment pas l’entièreté de mon être. Ils sont les vieilles demi-vérités qui à force d’être répétées, risquent de devenir des mensonges.

Une démonstration ? Mettons que quelque jeune homme occidental m’approche et m’invite à participer à une initiative anti-musulmane. Que devrais-je faire, accepter ? Ne plaisantons pas. Je suis contre l’Islam, certes, mais pas seulement. Je sais trop bien que la lutte contre l’Islam attire des hordes de jeunes croisés en chemises noires ou vertes pour que ce genre de proposition pue immédiatement l’intégrisme catholique.
De la même façon, si une jeune orientale m’abordait et m’invitait à une initiative anti-chrétienne, je déclinerais l’offre. Je suis antichrétien, je l’admets, mais pas seulement. Parce que je n’aime pas non plus la compagnie de celui qui fait de la lutte contre l’Eglise sa propre guerre sainte, je répugne trop au fondamentalisme islamique.

Si je devais me définir sur la base des mes idées vis-à-vis de la religion, j’userais uniquement du terme athée. Tout autre définition, pourtant correcte en elle-même, me semblerait trop limitée, trop vague et ambigüe. Aussi parce que chaque initiative antichrétienne, pour m’intéresser, doit manifester clairement son hostilité envers toute religion.
Cela limiterait les occasions de rencontres et les contacts avec d’autres expériences ? J’en suis conscient. Mais de certaines rencontres et contacts je tiens à me préserver…

Bien, prenez ce raisonnement et transposez-le du Règne des Cieux aux États de la Terre. Le résultat est le même. Je suis ennemi du fascisme, mais également ennemi de la démocratie. Entre le bâton et la carotte, entre la tyrannie du nombre et la tyrannie de quelques-uns, je ne vois pas de grandes différences. Pour moi il ne s’agit que de formes particulières que l’Etat peut assumer, selon les circonstances et les exigences, pour imposer sa propre autorité.

Mais celui qui veut se libérer de cette domination parce qu’il considère que toute forme d’autorité est la négation de la liberté, ne peut que les rejeter l’une et l’autre, avec même force et détermination.
Pour cette raison, je n’arrive pas à éprouver une quelconque sympathie pour l’antifascisme, pas plus que pour l’anti-démocratisme. Je me rends compte que le premier attire plus de gens « bien intentionnés », et le second plus de personnes « mal-intentionnées ». Mais les intentions, aussi « bonnes » ou « mauvaises » soient-elles, ne doivent jamais bâillonner l’esprit critique.
L’antifascime reste un réceptacle du démocratisme le plus borné, et que tant de révolutionnaires ont soutenu par le passé.

Et comme cela a été confirmé depuis quelques temps, à part déverser des cris d’alarme à propos des agressions commises par des milices « fascistes », l’antifascisme n’est pas parvenu à exhumer sa vieille rhétorique. Le culte de la charogne n’est pas seulement rentable avec les humains, mais aussi avec les idées. Ignoré tant qu’il n’y avait plus de chemises noires à l’horizon, désormais le drapeau de l’antifascisme est agité pour son pouvoir mobilisateur. Un drapeau est un drapeau, il sert à rassembler autour de lui. L’antifascisme ayant été largement critiqué, même s’il s’avérait le plus efficace numériquement parlant, il faudrait pourtant le ranger au fond d’un placard, ou l’enterrer.
La dignité, la cohérence, l’amour-propre… Autant de très belles choses, pour sûr, mais qui s’en soucie ? Comme le disait avec innocence une vieille canaille d’ex-ministre : « il ne faut pas confondre éthique et politique ».

Moi au contraire, entêté que je suis, je continue de penser que la lutte contre le fascisme ne doit pas être noyée dans la marre antifasciste, faite d’eaux si troubles qu’on s’y perdrait à coup sûr. Cela serait non seulement nuisible d’un point de vue théorique, mais sur le long terme, cela le deviendrait également sur le plan pratique une fois l’illusion quantitative évaporée.

Les miliciens qui se sont récemment multipliés dans les rues sont une excroissance, voir un reflet du monde dans lequel nous vivons ; ils en sont peut-être la partie la plus visible et la plus écœurante, mais rien de plus.
Il est nécessaire de s’auto-défendre contre leurs agressions, et de les neutraliser à l’occasion, mais sans pour autant en faire l’ennemi public numéro un. Les mettre sous le feu des projecteurs contribue à attirer l’attention générale et à choquer les bonnes âmes, ça se comprend, mais cela permet aussi de laisser proliférer dans l’ombre tout ce qui précède, entoure et produit ces horreurs.

Je ne pense pas qu’on puisse taire cet aspect, sous prétexte de « proximité ». Si tant de subversifs ne l’ont pas fait lorsque, dans les années 1920/1930, le fascisme régnait et brutalisait le pays tout entier, pourquoi devrions-nous le faire aujourd’hui ?


« Ma tu, sei antifascista si o no ? ». Texte extrait de Machete N°3. Traduit par nos soins.

Extrait de la brochure L’Anarchisme contre l’antifascisme.